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Lee Ufan dans la cité arlésienne

Published on , by Virginie Chuimer-Layen

Le fonds de dotation Lee Ufan vient d’ouvrir à Arles, dans un hôtel particulier où ses œuvres épurées trouvent toute leur plénitude. Retour sur cette somptueuse collection incarnant l’essence de sa philosophie.

Lee Ufan (né en 1936), Relatum-Fontaine en pierre. © Adagp Lee Ufan, photo archives... Lee Ufan dans la cité arlésienne
Lee Ufan (né en 1936), Relatum-Fontaine en pierre.
© Adagp Lee Ufan, photo archives kamel mennour, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

Est-il encore nécessaire de présenter l’artiste coréen Lee Ufan ? Très apprécié des collectionneurs et des institutions à travers le monde, le leader théoricien du mouvement Mono-ha – littéralement l’«école des choses» – est régulièrement célébré lors d’expositions d’envergure, comme celles du Guggenheim Museum de New York en 2011, du château de Versailles en 2014 ou encore du Centre Pompidou-Metz en 2019. En France, dont il a foulé le sol pour la première fois en 1971 à l’occasion de la Biennale de Paris, il possède depuis une trentaine d’années un petit atelier à Montmartre. Après la création du Lee Ufan Museum de Naoshima (2010) et du Lee Ufan Space du Busan Museum of Art (2015), le plasticien, désormais âgé de 86 ans et soutenu – entre autres – par la galerie kamel mennour, s’ancre plus profondément sur le sol européen avec l’établissement d’un nouvel espace, à Arles. Le fonds de dotation Lee Ufan Arles – lequel ne bénéficie d'aucune aide publique ni de mécénat privé – est né d’une histoire de rencontres, d’harmonie et de hasards avec cette cité provençale chargée d’histoire et de mémoire. «Mon premier contact avec la ville, qui m’évoquait au départ la figure de Vincent Van Gogh, s’est fait après m’être rendu à la montagne Sainte-Victoire vers 1975, révélait-t-il l’automne dernier lors de son passage au Domaine des Étangs de Massignac. À cette époque, je ne réalisais pas vraiment ce qui s’y passait. Plus tard, lors de ma rencontre avec les éditeurs d’Actes Sud Françoise Nyssen et Jean-Paul Capitani pour préparer l’exposition «Dissonance» à la chapelle Saint-Laurent Le Capitole en 2013, puis à l’occasion de leur publication de ma première monographie française, j’ai commencé à me sentir en connexion avec cette ancienne cité romaine. Flâner dans ses rues, sa nécropole et ses ruines antiques contribuait à stimuler mon imagination. À cette époque, je montais ma fondation à New York, mais éprouvais de réelles difficultés à identifier un endroit propice au cœur de cette mégalopole. Au même moment, mon ami Michel Enrici, ancien directeur de la fondation Maeght, a parlé avec les éditeurs d’Actes Sud de ce projet et de la complexité à le réaliser, et m’a suggéré alors de l’établir à Arles. Cette heureuse coïncidence m’a permis de créer dans cette ville à taille humaine un nouveau lieu consacré à ma pratique.» En 2017, le StudioLeeUfan, basé dans le New Jersey, a acheté l’hôtel Vernon, propriété d’une famille d’antiquaires depuis 1920, dont l’aspect historique avait séduit l’artiste. «Dans cette bâtisse du XVIIe siècle située dans les vieux quartiers en plein centre-ville, j’ai très fortement ressenti l’inscription du temps, souligne-t-il. J’ai donc souhaité respecter son histoire, en intervenant de manière minimale.» Après une rénovation discrète de l’architecture et l’aménagement par le studio Constance Guisset d’espaces d’accueil en harmonie avec les lieux, Lee Ufan a fait appel à son grand ami Tadao Ando, Prix Pritzker 1995 et auteur de son musée à Naoshima, pour la création commune de Relatum-Ciel sous terre, l’œuvre ouvrant le parcours. Ce dernier se déploie sur 1 350 mètres carrés distribués sur trois niveaux et comprend environ soixante productions, dont une douzaine d’installations-sculptures, des toiles, encres, aquarelles et dessins provenant de sa collection personnelle, le tout complété par une cour intérieure ressemblant à un jardin zen avec la pièce Relatum-Fontaine en pierre.
 

Relatum, 1969/1922. © Adagp Lee Ufan, photo archives kamel mennour, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris  
Relatum, 1969/1922.
© Adagp Lee Ufan, photo archives kamel mennour, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

Un art de la résonance
Au rez-de-chaussée, où l’effigie sculptée de l’empereur romain Antonin le Pieux – découverte lors de la réhabilitation – semble veiller sur l’institution tel un dieu lare, l’œuvre des deux amis s’impose immédiatement au regard. Typique du geste de l’architecte japonais, cette haute spirale de béton, qui s’expérimente dans l’obscurité pour aboutir à une petite vidéo au sol évoquant des ciels nuageux, agit comme un sas transitoire, avant de plonger dans l’univers des différents espaces. «L’art de Lee Ufan est celui de la résonance et de la rencontre, explique Jean-Marie Gallais, commissaire de l’exposition de Metz de 2019 et fin connaisseur de l’artiste. Un art qui met en relation la matière, l’espace et le corps du spectateur.» Ainsi en va-t-il des autres «Relatum», ces installations-sculptures emblématiques de sa philosophie et de sa pratique, réparties dans les salles suivantes. Infinity of the Vessel, Chemin vers Arles ou encore Séparation traduisent parmi d’autres les relations doubles entre le non-faire et le faire, autrement dit la nature à l’état brut, juste polie par les éléments naturels, et le monde industriel, représenté par le métal. Pierres aux formes douces et ombres peintes au sol, innombrables petits graviers blancs, goutte d’eau chutant dans une vasque, verre brisé sous le poids d’une roche, plaque d’acier qui s’élance et se courbe à l’infini : tous ces éléments constitutifs de son art participent d’une poésie de l’épure et de subtils jeux de lumière. Au premier étage, le geste lent, la trace répétitive, l’ascèse picturale, sont portés à leur sommet sur des toiles ou à même le mur à travers les séries «From Line», «From Point» et «With Wind», des années 1970 à 1990, mais aussi sur de grands tableaux plus récents : l’artiste y renoue avec les couleurs, orange, bleue, noire, blanche, qui se fondent parfois en une touche de plus en plus vibrante. Enfin, isolée dans une petite salle, une œuvre de 2022, faisant dialoguer une toile vierge et une pierre, semble réunir l’ensemble des forces agissant dans les interstices de son corpus. Celles du temps, du vide, du silence et de l’espace, que traduit le concept philosophique et esthétique du ma («intervalle» en japonais). Ma, c’est aussi le nom du troisième niveau du bâtiment, qui devrait, à l’automne, accueillir des expositions temporaires réservées à la création contemporaine. «Lee Ufan sera particulièrement impliqué dans la sélection des artistes exposés, ajoute Juliette Vignon, directrice de l’établissement. Mais aucun choix pour l’heure n’a été arrêté.» Et l’artiste d’expliquer il y a quelques mois : «Nous y montrerons peut-être des sculptures et des photographies, car Arles est connue pour la qualité de ses Rencontres, mais cela ne sera jamais de grandes expositions historiques.» À Arles, présenter une collection prenant habituellement toute sa dimension au sein de grands espaces était un défi de taille. Et pourtant à l’hôtel Vernon, l’entreprise fonctionne : une preuve s’il en fallait encore que son art s’adapte à tout environnement, sans jamais perdre de sa puissance et de sa sérénité. Aux côtés des Rencontres photographiques et des fondations Luma, Vincent Van Gogh et Manuel Rivera-Ortiz, cette nouvelle institution, qui interroge sur son désir de laisser une trace dans l’histoire, va en outre aider à asseoir la place de la ville sur l’échiquier européen des capitales artistiques.


Les grands formats récents (2016 et 2018) de l'artiste.© Adagp Lee Ufan, photo archives kamel mennour, Courtesy the artist and kamel menno
Les grands formats récents (2016 et 2018) de l'artiste.
© Adagp Lee Ufan, photo archives kamel mennour, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

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Michel Enrici et Ukaï Satoshi,
Lee Ufan, Actes Sud, Arles, juin 2013.
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