Le verre, le jardin secret de Barbara Wirth

On 01 October 2020, by Anne Doridou-Heim

Figure bien connue du monde des jardins et des musées, Barbara Wirth a constitué une collection remarquable jouant sur la transparence, le raffinement et la rareté. En toute simplicité.

France, fin du XVIe-début du XVIIe siècle. Verre à coupe conique reposant sur un nœud godronné émaillé bleu et blanc, surmonté de disques fleurdelisés dorés et d’un fili de verre émaillé bleu, la coupe décorée de torsades et feuillages en émail blanc et jaune, porte-verre en métal doré, h. 22 cm, diam. 10,7 cm.
Estimation : 20 000/25 000 

Les collections de verres anciens sont rares sur le marché français, et encore plus de cette importance. À l’évidence, celle-ci, patiemment constituée sur trois décennies par une dame dont la passion pour la culture française au sens le plus noble était connue et respectée de tous, va être guettée par les amateurs particuliers comme par les institutions. En compagnie de son époux Didier, Barbara Wirth a glissé leur nom aux côtés des grands défenseurs des jardins lorsque, après avoir acquis le domaine du château de Brécy en 1992 – un lieu qui fut un temps la propriété de la tragédienne Rachel Boyer –, ils décidèrent de lui redonner verdure. Il a été depuis récompensé du label «jardin remarquable». Et le 22 janvier 2012, alors que Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, lui remet les insignes d’officier de l’Ordre des arts et des lettres, il peut déclarer : «Je suis particulièrement heureux d’honorer ce soir l’une des grandes dames jardinières de notre pays.» Également membre du conseil du musée des Arts décoratifs, elle cultivait la discrétion pour une passion singulière, mais ô combien délicate, celle des verres anciens. C’est cet ensemble qui va se retrouver sous le marteau. Attention, fragile !
 

Vue d’ensemble du cabinet de boiserie abritant la collection de verres anciens de Barbara Wirth au château de Brécy.
Vue d’ensemble du cabinet de boiserie abritant la collection de verres anciens de Barbara Wirth au château de Brécy.

En toute transparence
179 créations du feu composent précisément cette collection jusqu’à peu abritée dans un cabinet dédié du château, et protégée des regards par des boiseries. Un aménagement à la manière d’un Schatzkammer, dont – raffinement ultime – chaque pièce de verre était peinte sur le panneau de bois qui la protégeait des regards et des chocs. Parmi cet ensemble d’une grande élégance axée sur la transparence et la forme, quelques productions d’exception se détachent, comme un Bacchus chevauchant un tonneau de Bernard Perrot (voir page 17) et le verre émaillé à monture dorée, façonné en France à la fin du XVIe siècle ; ainsi que le précise l’experte Sylvie Lhermite-King, «seuls une quinzaine de verres émaillés réalisés en France à cette époque sont actuellement répertoriés». Il faut se rappeler qu’alors, Venise règne en maître de cet art et que notre bon royaume n’en est qu’à ses balbutiements. Ce sont d’ailleurs les Italiens qui introduisent la technique dans toute l’Europe, progressivement, au fil d’échanges heureux. Partis vers toutes les destinations à la fin de la Renaissance – vers les Flandres, les Pays-Bas du Nord, la France bien
sûr et même l’Autriche 
–, ils vont essaimer leur savoir-faire à la manière d’abeilles butineuses et généreuses, eux aussi essentiels. Un grand plat en verre bleu décoré à froid de frises feuillagées et dorées, élaboré à Innsbruck (diam. 42 cm, 8 000/10 000 €), en apporte ici une belle illustration. S’épanouit alors ce que l’on nommera la «façon de Venise», avec souvent une vraie difficulté à savoir si la réalisation provient de la Sérénissime ou d’un atelier transalpin. Il en va ainsi des aériennes tazza à la coupe hémisphérique et à la jambe creuse, dont plusieurs modèles datant de la fin du XVIe siècle sont proposés entre 3 000 et 5 000 €. Certitude en revanche pour un biberon de forme sphérique orné de filets blancs et bleus en relief et d’une frise de reticoli (3 000/3 5000 €) : celui-ci provient bien de Venise.

 

3 questions à
Sylvie lhermite-king,
spécialiste du verre ancien ­­

 
Venise ou façon de Venise, fin du XVIe siècle. Coupe dite « magelei » à rebord doré, reposant sur une jambe creuse en balustre moulé d’un
Venise ou façon de Venise, fin du XVIe siècle. Coupe dite « magelei » à rebord doré, reposant sur une jambe creuse en balustre moulé d’un décor dit « ladder stem » doré, h. 11 cm, diam. 12,2 cm.
Estimation : 8 000/9 000 €

Vous êtes à l’origine de cette collection. Pouvez-vous nous raconter sa genèse et votre rencontre avec Barbara Wirth ?
Nous nous sommes rencontrées en 1989. À l’époque, Barbara collectionnait de jolies verreries populaires, celles qui sont présentées en seconde partie du catalogue. Une amitié et une confiance indéfectibles sont rapidement nées et nous avons ensemble véritablement « construit » sa collection, fruit de son goût et de mes connaissances. Barbara a toujours privilégié les formes élégantes et pures, celles que l’on peut admirer dans les pièces vénitiennes et façon de Venise de la seconde moitié du XVIe siècle, ainsi que dans les productions françaises, en particulier celles du Sud-Ouest, du début du XVIIe. Elle avait un regard singulier, aimait et regardait toutes choses qui avaient du charme et de l’originalité. Les plantes et l’architecture de jardin sont les plus connues de ses passions, mais elles en avaient bien d’autres.

Que représente cet ensemble dans l’histoire de la verrerie des XVIe et XVIIe siècles ?
La collection que nous allons disperser le 13 octobre est importante par le choix et la qualité des pièces sélectionnées avec passion pour leur élégance, mais aussi parce que ces objets sont la quintessence d’un raffinement sans ostentation. Leur transparence et leur finesse d’exécution sont le fruit d’un savoir-faire à tout jamais perdu et le résultat d’un processus alchimique extraordinaire. Sa constitution progressive s’est faite sans doute selon la même démarche que celle suivie par les riches amateurs et collectionneurs de la Renaissance et du XVIIe siècle. En ce sens, elle a pris toute sa place dans l’histoire.

Par vos expositions et vos ouvrages, vous avez contribué à faire redécouvrir le verre ancien en France, ainsi que le rôle essentiel des ateliers français. Où en est le marché aujourd’hui ?
Le goût de la collection de verres était traditionnellement lié aux pays anglo-saxons. La découverte de la verrerie française s’est faite progressivement, d’abord grâce à quelques collectionneurs français d’importance. Au tout début des années 2000, les maisons Gros & Delettrez et Bailly-Pommery ont dispersé quelques ensembles importants. Ensuite, j’ai présenté dans ma galerie de la rue de Beaune l’exposition «Cent verres français 1550-1750 – Trésors des collections privées», accompagnée d’un catalogue, ce qui a permis de conforter cet intérêt. Aujourd’hui nombreux sont les amateurs de verres français, mais ces pièces sont rares, beaucoup de musées étrangers s’y sont intéressés et en ont acquises. L’intérêt de l’arrivée sur le marché de cet ensemble est d’autant plus grand !

Pays-Bas, XVIIe siècle. Verre à petite coupe campaniforme sur jambe à ailettes bleues et serpents à fils rouges, h. 18,8 cm, diam. 8,5 cm.
Pays-Bas, XVIIe siècle. Verre à petite coupe campaniforme sur jambe à ailettes bleues et serpents à fils rouges, h. 18,8 cm, diam. 8,5 cm.
Estimation : 3 000/3 500 €

De bien belles jambes
La collection livre un véritable panorama des différents modèles de verreries de forme des XVIe et XVII siècles : à coupe conique, cylindrique, octogonale ou en cloche (campaniforme), à fruit et nommée « gobichon »… mais toujours sur jambe. Que cette dernière soit pleine, haute, balustre, polylobée, torsadée, à ailettes ou à bulbes, c’est elle qui dessine la silhouette. En effet, Barbara Wirth cultivait l’élégance en toute chose, l’on compte donc très peu de gobelets dans cet ensemble. Elle avait un véritable œil pour juger des allures, et un goût vénitien certain. Précision importante : dès leur création, aucune de ces pièces n’était destinée à l’usage de la table. Il s’agissait en les possédant de montrer son goût pour la nouveauté, en les exposant sur des dressoirs qui permettaient aussi – en tout raffinement bien sûr – de mettre en valeur sa richesse. Aujourd’hui, elles sont estimées à partir de 1 500 € pour les références les plus simples, autour de 3 000 € le plus souvent et jusqu’à 10 000 € pour un verre vénitien de la fin du XVIe siècle, dont la jambe est formée d’un bouton creux sur piédouche décoré de fins fili blancs. L’experte peut exprimer sa joie de retrouver cette collection, qu’elle connaît très bien (voir aussi page 15) : elle en avait présenté en 2008 dans sa galerie certains exemplaires au sein de «Cent verres français 1550-1750 – Trésors des collections privées», notamment une bouteille à long col produite en Champagne vers 1722 (h. 44 cm, 9 000/12 000 €), une pièce historique portant le sceau du sacre de Louis XV. Cette exposition a fait date, ayant remis sur le devant de la scène le verre français ancien et œuvré à la compréhension d’une période d’apogée de sa production entre la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle, sous le bon roi Henri IV, alors que s’amorçait le déclin de Venise. L’ensemble est complété de quelques curiosités, où se remarquent une maquette en carton découpé et doré de la chapelle royale de Versailles, datant du début du XVIIIe siècle et présentée dans sa boîte en verre et bois doré d’origine (15 000/20 000 €), ainsi qu’une Allégorie de l’Immaculée Conception en émail translucide sur cuivre et corail, dans son cadre en bois peint (30 000/40 000 €), acquise chez les Kugel. Deux pièces qui, si elles n’illustrent pas l’art de la verrerie, ne manqueront pas de retenir elles aussi les attentions. Les institutions sont espérées : elles ne devraient pas manquer de rendre un juste hommage à une dame qui a œuvré tout au long de sa vie pour la défense du patrimoine français.


 

Les trente glorieuses
de Bernard Perrot

 
Bernard Perrot (1640-1709), Orléans, seconde moitié du XVIIe siècle. Bacchus en verre porcelaineux et rouge translucide chevauchant un ton
Bernard Perrot (1640-1709), Orléans, seconde moitié du XVIIe siècle. Bacchus en verre porcelaineux et rouge translucide chevauchant un tonneau en verre incolore et filets rouges translucides, h. 19,5 cm.
Estimation : 8 000/9 000 €

Sous Louis XIV, un verrier régnait à Orléans. S’il appartenait à cette tradition d’ouvriers spécialisés venus d’Italie pour introduire en France cet art précieux et délicat de la verrerie de luxe, lui est allé plus loin que nombre de ses concitoyens. Bernard Perrot (1640-1710) est avant tout un chercheur. Après avoir été formé dans l’atelier paternel à Altare (Italie), associé à Nevers avec son oncle Jean Castellan, il installe sa petite entreprise à Orléans en 1668. La cité des bords de Loire, bénéficiant d’une situation privilégiée, devient vite un centre de premier plan. Perrot se démarque grâce à une invention : celle du coulage du verre en table, un procédé qui sera par ailleurs à l’origine de la manufacture de Saint-Gobain. Comme son nom l’indique, il s’agit de couler le verre en fusion sur des tables planes, afin d’obtenir les surfaces rectangulaires ou carrées des glaces. Une véritable révolution qui a donné une impulsion majeure à cette fabrication et valu à son créateur un privilège pour exercer son art sur toute la région durant trente ans ! Celui-ci continue en parallèle à réaliser du verre «façon de Venise», notamment des flacons, gobelets, aiguières, chandeliers et ces petits sujets dont la cour, avide de raffinement, est particulièrement friande. Ce Bacchus chevauchant un tonneau est important à plus d’un titre, étant réalisé en verre porcelaineux – appelé aussi « blanc de lait » – et en verre rouge translucide. Or, c’est Perrot encore qui a perfectionné la première technique, et retrouvé le fameux verre rouge transparent des anciens, perdu depuis le Moyen Âge, avant d’en obtenir l’exclusivité de la fabrication. Le musée d’Orléans, qui lui a consacré une belle exposition en 2010 et qui se montre particulièrement vigilant à enrichir ses collections de pièces rares et ayant trait à l’histoire locale, pourrait se laisser tenter…
Tuesday 13 October 2020 - 14:00 - Live
Salle 4 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Gros & Delettrez
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