Le Tibet révélé

On 24 May 2018, by Emmanuel Lincot

Inscrites au patrimoine mondial de l’humanité, les plus précieuses fresques bouddhistes tibétaines parvenues jusqu’à nous se dévoilent dans une publication aux éditions Taschen. Rencontre avec son auteur, le photographe Thomas Laird.

Le monastère de Samye avec son temple représentant le mont Méru, centre de l’univers.
© Thomas Laird, 2018/Taschen Murals of Tibet, vol. 2, p. 106-107

Le rendez-vous avec Thomas Laird se tient à deux pas de la librairie Taschen, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, à Paris. Dans une autre vie, cet homme intarissable fut sans doute un prédicateur. Au fil des décennies, il est devenu l’un des plus grands photographes spécialistes des régions de l’Himalaya. Avec la ferveur qui l’anime, il est à ce jour l’un des meilleurs ambassadeurs de la culture et de l’histoire tibétaines. Sa première initiation au secret des peintures exécutées sur le toit du monde lui vient du moine Au Leshe. Elle a eu lieu dans le village népalais de Jumbesi en 1974, alors que, de l’autre côté de la frontière, l’armée chinoise vient de détruire près de six mille temples tibétains. La révolution culturelle prolétarienne vient d’avoir lieu et, avec elle, un gigantesque «holocauste culturel» s’achève. C’est par ces mots que l’historienne de l’art Heather Stoddard   principale auteur, aux côtés de Robert Thurman et de Jakob Winkler, des textes accompagnant la publication  rappelle ce que vaut, à ses yeux, la démarche de Thomas Laird. Celle-ci consiste en un inventaire exhaustif, le seul à ce jour, des peintures des derniers temples tibétains encore debout. Un sentiment d’«urgence» a mû le photographe américain dans la réalisation titanesque de ce projet. Sentiment d’autant plus justifié que le temple du Jokhand (VIIe siècle) a été victime d’un incendie en février dernier. Mais le véritable déclic a été, en 2001, la «destruction du bouddha de Bâmiyân» par les talibans en Afghanistan. Perte irréversible au moment même où le monde de la photographie s’apprête à un bouleversement dont Laird saisit les capacités inédites : le numérique. Plusieurs campagnes sont menées par le photographe sur les hauts plateaux tibétains. Il inventorie ainsi des peintures que l’obscurité ou la dégradation subie par les temples rendaient invisibles à l’œil nu. Ses repérages lui permettent, par recoupements, de sonder la mémoire visuelle transmise depuis les années 1930 par un certain nombre de voyageurs.
 

Tibetan Yoga, détail du Chemin de Dzogchen (XVIIIe siècle), temple de Lukhang, 3e niveau, mur nord, 136 x 472 cm.
Tibetan Yoga, détail du Chemin de Dzogchen (XVIIIe siècle), temple de Lukhang, 3e niveau, mur nord, 136 x 472 cm.© Thomas Laird, 2018/Taschen, Murals of Tibet, vol. 1, p. 6-7

Un monument de l’édition
Si les clichés pris par le tibétologue Giuseppe Tucci  auxquels s’ajoutent ceux d’autres explorateurs tels que Frederick Spencer, sir Charles Bell ou Arthur Hopkinson  figurent dans l’ouvrage de Laird, ils n’ont de valeur qu’ethnographique. L’approche du photographe américain va beaucoup plus loin. «Elle est spirituelle», insiste Lou Mollgaard, responsable des relations publiques chez Taschen. On ne saurait mieux dire. Au reste, Laird ne cesse d’affirmer que «ces peintures sont douées de parole», pour qui sait les voir dans une contemplation silencieuse. Elles ne nous aident pas moins à comprendre tout un contexte de civilisation que l’on approche, à travers son ouvrage, sous la forme d’un parcours à la fois initiatique et géographique. Ainsi découvre-t-on les peintures du monastère de Drathang. Elles s’inspirent de l’art Pala (VIIIe et XIIe siècles) en Inde, ainsi que de celles du monastère de Samye. D’après la tradition tibétaine, le plan en mandala de Samye a été emprunté à celui d’Odantapuri en Inde. Il est une représentation du monde et sa construction se fit, d’après la légende, avec l’aide du maître tantriste originaire du Swat (actuel Pakistan), le célèbre Padmasambhava. À Samye fut aussi organisée, en 792, la controverse entre les tenants indiens de la voie méditative graduelle et celle, subitiste, défendue par des bouddhistes chinois. Elle est à l’origine du bouddhisme lamaïque actuel et rappelle qu’au-delà même de Samye, nombre de temples furent profondément influencés par des courants artistiques originaires du Cachemire, voire des oasis du Turkestan telles que Hetian ou Dunhuang.

 

Le volume Murals of Tibet sur son support dessiné par Shigeru Ban.
Le volume Murals of Tibet sur son support dessiné par Shigeru Ban.© taschen

 

À travers les photos de Laird, l’exploration continue avec le dévoilement des peintures de Gongkar et de Shalu. Elles sont respectivement l’œuvre des artistes Khyentse Chenmo (XVe siècle) et Arniko (XIIIe siècle), venus de Katmandou. Mais l’une des parties les plus importantes du livre est constituée des peintures murales ésotériques du temple de Lukhang, à Lhassa. Entouré de ses saules, face au palais du Potala, ce temple du XVIIIe siècle renferme de véritables chefs-d’œuvre. Ils sont une allégorie des cosmologies tibétaines portées par un courant, le Dzogchen. Photographiées dans leur intégralité, ces cosmologies furent montrées pour la première fois au Dalaï-Lama lors d’une audience accordée à Laird, il y a quelques années, en Californie. À cette occasion, les plus hautes autorités tibétaines en exil reconnurent l’«importance» du travail déjà accompli, et c’est sur la base de ce précédent que l’éditeur Benedikt Taschen insista pour que les 998 exemplaires de cette édition collector soient autographiés par le Dalaï-Lama en personne. Ce monument de l’édition est accompagné d’un lutrin créé par l’architecte japonais Shigeru Ban, lauréat du prix Pritzker et pionnier dans l’aide humanitaire. «Seul Taschen pouvait réaliser un tel ouvrage», confesse Laird. Sa réalisation a nécessité, selon le directeur de publication Frank Goerhardt, non seulement plusieurs essais, mais aussi la création d’une «machine à coudre» et l’équipement en nouveaux logiciels permettant de stocker la masse d’informations visuelles rassemblées. Cette ouverture de Taschen aux arts sacrés du bouddhisme témoigne à la fois d’une curiosité réelle et d’un grand éclectisme dans les choix de la maison d’édition. Seul le regard de Laird allié à la meilleure technologie pour les tirages et l’impression ont permis de restituer, avec autant de fidélité, les détails des peintures.
 

À lire
Murals of Tibet, par Thomas Laird, volume relié signé par le Dalaï-Lama, 50 x 70 cm, 498 p.,
6 p. dépliantes, avec un lutrin démontable conçu par l’architecte Shigeru Ban et un volume explicatif illustré de 528 p., éd. Taschen, 2018, 10 000 €.
En vente au Taschen Store, 2, rue de Buci, Paris VIe, tél +33 1 40 51 79 22, 
www.taschen.com
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