Le surréalisme, une affaire de femmes : les pionnières

On 13 May 2021, by Zaha Redman

Leurs vies sont chahutées et téméraires, leurs voyages extraordinaires, leur sexualité audacieuse : elles sont nombreuses à avoir pris le mouvement à bras-le-corps. Enquête en trois épisodes sur ces femmes souvent méconnues.

Unica Zürn, Sans titre, Paris, 1957, huile sur papier monté sur bois, 40,9 30,8 cm, signé, daté.
Courtesy Ubu Gallery, New York

Régulièrement, le surréalisme est réduit à une caricature, mêlant batailles, théories et sexes. Dépeint comme un art doctrinaire et misogyne, il voit ses nombreux avatars gommés et sa vocation subversive abolie. D’abord adulés pour leur ouverture, ses inventeurs sont ensuite accusés du pire et leur aventure, passée au crible du féminisme, est rétrécie. Peintres, photographes, plasticiennes, poètes ou romancières, les femmes qui participent au mouvement dessinent un paysage autrement plus nuancé. Elles s’alignent rarement sur l’idéal féminin prôné par le cercle d’André Breton, même si certaines d’entre elles épousent ou partagent la vie des plus connus : Man Ray, Max Ernst, Yves Tanguy, ou André Breton lui-même. Elles se tiennent souvent à l’écart du groupe masculin, mais pas systématiquement. Elles décèlent ses fragilités, sans être forcément hostiles, signifiant sans doute que le surréalisme est moins une affaire sectaire qu’une source propre à faire jaillir l’inventivité. Les femmes intègrent le mouvement surréaliste à partir des années 1930, et s’affichent progressivement dans les revues et les expositions internationales. Aujourd’hui, elles suscitent un intérêt croissant : les monographies et les accrochages qui leur sont dédiés se multiplient. Une exposition consacrée à l’Espagnole Maruja Mallo (1902-1995) début 2020 à Lalín, en Galicie, était curieusement composée de plusieurs œuvres contrefaites. La Britannique d’origine argentine Eileen Agar (1899-1991), quant à elle, est programmée à la Whitechapel de Londres à partir de mai 2021.
 

Eileen Agar, Angel of Anarchy, 1936-1940, plâtre, tissu, coquillages, pierres diamantées et autres matériaux, 570 x 460 x 317 mm. © Tate I
Eileen Agar, Angel of Anarchy, 1936-1940, plâtre, tissu, coquillages, pierres diamantées et autres matériaux, 570 460 317 mm.
© Tate Images


Les pionnières
Celles-ci développent une démarche artistique qui leur est propre. Elles exposent volontiers l’image de leur corps et de leur existence en tant qu’artistes. Leurs vies, multiples, sont chahutées et téméraires, leurs voyages, extraordinaires, leur sexualité, audacieuse. L’itinéraire d’Elsa von Freytag-Loringhoven (1874-1927), protagoniste du mouvement dada dans le New York des années 1910, est en cela révélateur. Allemande émigrée aux États-Unis, elle s’exhibe dans des tenues « démentes », affiche des comportements scandaleux. Son allure androgyne annonce la culture punk et queer. Elle aurait mis un vulgaire urinoir entre les mains de Marcel Duchamp et serait ainsi à l’origine de l’invention la plus scandaleuse de l’art moderne. Ce récit, même s’il garde sa part de mystère, est emblématique : il n’est pas celui d’un plagiat machiste, mais plutôt d’un don généreux, artistique et libérateur. Les surréalistes, s’ils n’oublient pas le message de Freytag-Loringhoven, ne partagent pas pour autant son agitation violente.
Rares manuscrits
Vers la fin des années 1920, le rapprochement de Valentine Hugo (1887-1968) – qui pratique le dessin et l’illustration – et des cercles surréalistes marque la volonté de privilégier les arts « mineurs ». Passerelle entre culture romantique et symboliste, sa collection de manuscrits rares est une pépite. Son univers fantastique, ses constellations, résonnent avec le culte surréaliste des rêves et des prémonitions nocturnes. Ils tirent le mouvement vers un monde prémoderne, fabuleux, de conte enfantin. Sensible à la lumière, l’artiste française pratique une solarisation graphique primitive, avec des incandescences qui rappellent l’enluminure et les nocturnes maniéristes. Elle délaisse alors l’arrière-petit-fils de Victor Hugo pour Paul Éluard : elle aime aussi André Breton, mais sans retour. Célébrée par ses compagnons dans leurs poèmes, elle leur rend hommage dans ses dessins, créant une circulation publique de messages artistiques et amoureux jusque-là inédite.

 

Elsa von Freytag-Loringhoven, Forgotten Like this Parapluice am I by You Faithless Bernice, 1923-1924, gouache sur papier, 13,2 x 10,4 cm.
Elsa von Freytag-Loringhoven, Forgotten Like this Parapluice am I by You Faithless Bernice, 1923-1924, gouache sur papier, 13,2 10,4 cm.
Courtesy Marianne Elrick-Manley, New York


Masculin-féminin sans frontières
Si Valentine Hugo pointe vers les sources d’inspiration passées du surréalisme, Claude Cahun (1894-1954) établit un style précurseur, allumant un incendie autour du genre, brouillant systématiquement la frontière entre masculin et féminin, avec délicatesse, dans une franchise déconcertante. Elle met son corps travesti en scène, saisi par l’objectif d’un appareil photo. Navigant entre les genres artistiques, elle fait un usage exclusif, conceptuel de la photographie, sur un mode innovant. Tour à tour comédienne d’avant-garde, performeuse, écrivaine, journaliste, essayiste et traductrice, elle est proche d’Henri Michaux et de Robert Desnos, et tisse des liens avec André Breton au début des années 1930. Parfaitement identifiée, elle est sans doute dépassée par la radicalité artistique de ses choix et s’engage dans divers groupes surréalistes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle s’installe sur l’île de Jersey avec sa compagne Suzanne Malherbe (1992-1972), alias Marcel Moore. Résistante, recherchée puis capturée par la Gestapo, Claude Cahun détruit une part importante de son œuvre. En 2011, une exposition monographique au Jeu de Paume, à Paris, a réhabilité sa production photographique : son regard franc échappe rarement au spectateur, et sa sexualité, acérée comme un poignard, réveille des émotions sourdes qui ne s’oublient pas.
Le prix de l’ombre
De l’ouverture visionnaire, esquissée par le surréalisme vers la photographie, il est un autre témoignage important : celui de Dora Maar (1907-1997). Au milieu des années 1930, la jeune femme insuffle la vie à des objets ou des formes ordinaires, mais difficilement identifiables, pour leur conférer un caractère inquiétant ou les envelopper d’un érotisme animal. Ses nus et les corps en général, chosifiés, semblent aspirés dans un vortex aveugle. Hypnotiques et inoubliables, ses photographies ont souvent été attribuées à Man Ray, avec qui elle collabore. Lorsqu’elle se rapproche des surréalistes, elle est une photographe reconnue qui travaille dans la publicité et la mode. Devenue la maîtresse de Pablo Picasso, elle est à son tour aspirée dans une vie dont elle ne se remettra pas après leur rupture. Dépressive, elle vit recluse dans le sud de la France et se consacre à la peinture, coupée du monde. Sa production photographique ne sera reconnue que tardivement. Comme Dora Maar avec Picasso, Jacqueline Lamba (1910-1993) semble pâtir de l’ombre portée par André Breton, qu’elle épouse en 1934. Peintre, elle se retrouve au cœur du mouvement surréaliste. Elle expose, voyage souvent avec son mari, mais lorsqu’elle le quitte au début de leur exil new-yorkais, en 1941, elle est heureuse de retrouver sa liberté d’artiste. Dès lors, ses peintures sondent les arcanes d’un univers entre terre et cosmos, animal et végétal, dans une douce lumière. Avec une fragilité assumée, poétique, Jacqueline Lamba déroule l’expérience d’un voyage initiatique dans l’espace. Le rayonnement international du surréalisme ne se démentira pas jusqu’aux années 1960. Les secousses produites par la guerre vont y contribuer. Les artistes européennes, et parmi elles des exilées outre-Atlantique, vont aussi assumer un rôle majeur dans l’histoire du mouvement.

à voir
« Eileen Agar : Angel of Anarchy »,
Whitechapel Gallery, 77-82, Whitechapel High St, Londres, tél. :+(44)20.7522.7888

Du 19 mai au 29 août 2021.
www.whitechapelgallery.org


à lire
Whitney Chadwick, Les Femmes dans le mouvement surréaliste, Thames & Hudson, Paris, 2002.
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