Le salon d’art virtuel fait de timides premiers pas

On 07 April 2020, by Pierre Naquin et Hugues Cayrade

Annulée pour cause de Covid-19, la foire Art Basel Hong Kong s’est tenue du 18 au 25 mars par le truchement de visionnage en ligne. À défaut d’être pleinement concluante, cette expérience a eu le mérite de maintenir les liens entre galeristes et collectionneurs malgré le confinement.

Art Basel Hong Kong 2019.
© Art Basel

Coronavirus et confinement obligeant, après l’annulation de ce qui devait être la huitième édition d’Art Basel Hong Kong, une première foire 100 % virtuelle s’est déroulée sous cette bannière, du 18 au 25 mars, grâce aux Online Viewing Rooms (OVR) développées dans l’urgence par les organisateurs. La plupart des 235 galeries retenues pour la foire physique ont participé à l’initiative ; laquelle, en dépit de quelques problèmes techniques, a permis aux marchands et aux collectionneurs, notamment asiatiques, de rester en contact, voire d’en nouer de nouveaux… Si en termes de volume de ventes, il n’y a pas lieu, à l’heure du premier bilan, d’y voir la panacée, cette foire virtuelle a au moins eu le mérite d’exister, et d’amener les acteurs du marché de l’art à se questionner quant aux moyens de «sauver les meubles» en temps de crise, douze ans après le crash de 2008.
De belles vitrines
«Nous n’avions pas d’énormes attentes, compte tenu de la situation, et n’avons dès lors pas exposé nos pièces les plus chères, indique le marchand Thaddaeus Ropac. Le plus important, c’est que cette plateforme ait permis à la communauté artistique de rester en contact.» L’enseigne a mis en ligne sa propre OVR peu avant l’ouverture des journées VIP d’Art Basel «numérique», et a notamment vendu une œuvre de Jules de Balincourt (140 000 €). Disposant lui aussi de sa salle de visionnage en ligne depuis 2017, David Zwirner a réalisé sur celle-ci plusieurs ventes importantes à la faveur de la foire, dont une peinture de Marlene Dumas (2,6 M$), tandis que sur la plateforme d’Art Basel, une huile de Liu Ye trouvait preneur à 500 000 $. «Si une plateforme de visualisation ne peut remplacer le rythme et les interactions d’une foire physique, force est de reconnaître qu’elle génère des contacts et de l’activité économique», se félicite le directeur de la galerie Lisson, Alex Logsdail. «Beaucoup de collectionneurs se sont connectés, car l’art est toujours un refuge dans les temps difficiles», renchérit Fabio Rossi. «Art Basel OVR est intéressante parce qu’elle regroupe des galeries de premier plan, mais ce n’est pas une alternative à la foire physique, plutôt un complément», explique François Dournes, de chez Lelong & Co. «Nous avons vendu la moitié des œuvres de la viewing room, précise Kamel Mennour. Ce fut une bonne alternative ; même si elle n’égale pas l’expérience esthétique face à l’œuvre, la foire virtuelle est un bon moyen de toucher un public éloigné physiquement. » Même constat pour Philippe Charpentier, de Mor Charpentier (Paris) : «Les viewing rooms participent de la tendance vers la dématérialisation des ventes que nous observons depuis plusieurs années, et qui a vocation à prendre davantage d’ampleur. Nous avons d’ailleurs ouvert la nôtre récemment.» Enfin, pour Clara Mellac, de l’enseigne brésilienne Bergamin & Gomide, «l’OVR s’est lentement développée dans certaines galeries, mais le fait d’avoir un salon comme Art Basel derrière le projet est une excellente occasion pour les autres de tester ce format».

 

Capture d’écran d’une viewing room. © Art Basel
Capture d’écran d’une viewing room
© Art Basel


Des ventes inégales
«Nous avons engagé plusieurs discussions grâce à cette méthode avec des clients asiatiques, visiteurs réguliers d’Art Basel Hong Kong, et quelques-unes se sont concrétisées par des ventes», dit-on chez Crèvecœur. «Aucune transaction n’a été réalisée à ce jour, bien que je sois en discussion avancée pour une des cinq œuvres de Zao Wou-ki que nous avions décidé de poster, précise Franck Prazan, de la galerie parisienne Applicat-Prazan. L’expérience méritait que nous jouions le jeu, mais c’est seulement un palliatif.» «Nous nous attendions peut-être à un plus grand intérêt, mais c’était une première fois non seulement pour les galeries, mais aussi pour le monde de la collection et de l’art en général», reconnaît le Turinois Franco Noero. «Nous avons réalisé plusieurs ventes auprès de nos clients habituels, dans une fourchette de prix situés entre 2 500 et 10 000 $», déclare Mimi Chun, de l’enseigne hongkongaise Blindspot, qui plaide par ailleurs pour une plus grande ergonomie du système, notamment pour la présentation des œuvres de petites dimensions.
Une alternative viable ?
Le Taïwanais Chi-Wen Huang fait valoir que «les foires d’art sont devenues des événements sociaux, et cet aspect peut difficilement être reproduit par des salles de visionnage en ligne». «Cette édition d’Art Basel Hong Kong online a été un échec total pour nous», note Frank Elbaz. Et sans être aussi catégoriques, plusieurs marchands internationaux, comme Lorenz Helbling (Shanghart), Fred Scholle (Galerie du Monde), Ivy Zhou (MadeIn), Jocelyn Wolff ou Andrea Teschke (Petzel), admettent n’y avoir réalisé que peu de ventes, voire aucune. «Cette solution a été pour beaucoup vécue comme un pis-aller, car il n’y a pas eu l’excitation qu’éprouvent en général dans les foires les collectionneurs, lorsqu’ils se savent en concurrence, assure Nathalie Obadia. C’est une technique viable tant que l’on sait que demain, tout redevient normal»… Selon un rapport d’Art Basel, 72 % des transactions en ligne se situaient, en 2019, au-dessous de 50 000 $, 17 % dépassaient les 100 000 et seulement 4 % le million de dollars. Une chose est sûre, les organisateurs d’Art Basel espérent encore renouer avec l’expérience du physique pour la foire de Bâle, toujours prévue du 17 au 20 septembre !

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