Le portrait fragmenté d’un maître de la Renaissance mystique

On 13 October 2020, by Camille Larbey

Le cinéaste russe Andreï Kontchalovsky livre le portrait fragmenté d’un maître de la Renaissance mystique, en plein doute créatif.

 

Nous sommes à Florence, au début du XVIe siècle. Tiraillé entre les Della Rovere, famille du défunt pape auquel il a promis un tombeau majestueux, et les Médicis, qui viennent d’accéder au pontificat et lui ont commandé la façade de la basilique San Lorenzo, Michel-Ange doit louvoyer s’il veut continuer à créer. Les compromissions avec le pouvoir, le cinéaste Andreï Kontchalovsky en sait quelque chose. Son arrière-grand-père maternel était le célèbre peintre réaliste Vassili Sourikov, son grand-père le «Cézanne russe» Piotr Kontchalovski et son père, Sergueï Mikhalkov, ancien président de l’Union des écrivains soviétiques, a rédigé à trois reprises les paroles de l’hymne national : pour Staline en 1944, Brejnev en 1977 et Poutine en 2000. Jeune prodige du cinéma soviétique des années 1960, Andreï Kontchalovsky a connu les foudres de la censure lorsque les autorités interdirent son deuxième film. Il assura alors sa tranquillité au moyen d’adaptations conformistes de classiques. Las, il s’exila dans les années 1980 à Hollywood, où il signa plusieurs films remarqués – Maria’s Lovers, Runaway Train, Duo pour une soliste – avant de se heurter aux intérêts divergents de ses producteurs. La chute de l’URSS lui a permis de retourner en Russie afin d’y filmer les mutations sociales. Dans son livre d’entretiens avec Michel Ciment (Ni dissident, ni partisan, ni courtisan, Institut Lumière/Actes Sud), le cinéaste se montre très conscient de sa position : «Il ne faut pas être hypocrite. Nous, les artistes, ne sommes pas le pouvoir, nous sommes les serviteurs parce que nous avons besoin d’argent. Plutôt que d’être des prophètes, ce qui est une illusion, nous sommes les jongleurs dans le cirque. Je suis libre de faire ce que je fais mais pas dans mes rapports avec les pourvoyeurs d’argent.» À l’origine, ce biopic devait s’appeler Le Péché. Devant l’insistance des distributeurs, désireux de le rendre plus accessible, il a été renommé Michel-Ange. Une concession qui n’enlève rien à la puissance du film.
 

 


Un tableau néoréaliste de la Renaissance
On suit Michel-Ange sur une période de cinq ans. L’artiste, assailli de doutes, vient d’achever la chapelle Sixtine – recréée à l’échelle pour les besoins du tournage par une trentaine de sculpteurs, peintres, charpentiers et plâtriers – mais vit dans la pauvreté, sa famille à ses crochets. Il puise son inspiration dans une nature sacrée – prétexte à de magnifiques paysages toscans – et dans l’esprit de Dante, visitant la chambre d’un château où le poète a séjourné. Pris en étau à Florence entre deux puissantes familles qui se disputent le pouvoir, le maestro est également contraint par le réalisateur dans un format 1.33 — celui du cinéma muet —, dont l’exiguïté renforce l'impression d'un homme coincé entre les enjeux politiques et l’ambition démesurée de ses projets artistiques. Pour ce rôle, Kontchalovsky a choisi Alberto Testone, un orthodontiste romain et comédien à ses heures, présentant une troublante ressemblance physique avec l’artiste – regard fiévreux, nez cassé, visage émacié. Bien que ce Michel-Ange soit mal aimable, son interprétation dense et incarnée envoûte le spectateur. L’autre grand personnage du film est «le monstre», un gigantesque bloc de marbre blanc. Ce monolithe ne symbolise pas la connaissance, comme dans 2001, l’Odyssée de l’espace de Kubrick, mais la vanité, péché sans lequel l’art ne peut advenir. Jamais les carriers n’avaient mené un bloc de cette taille – cent tonnes ! Il faudra rivaliser d’inventivité pour le faire descendre de la montagne jusqu’au port de Carrare, sans le briser ni mettre en danger les ouvriers. Cette longue digression énonce deux belles idées : si la solitude est le propre de l’artiste, celui-ci ne peut véritablement créer seul, et il n’y a pas de génie artistique sans génie mécanique. Ce film est aussi une œuvre déterministe où Michel-Ange demeure le produit de son environnement, soit celui d’un pays crasseux, violent, où la beauté côtoie la cruauté. Bref, une Italie déromancée. En digne héritier du néoréalisme, Kontchalovsky porte une attention particulière au petit peuple. La vie quotidienne l’intéresse autant que son sujet d’étude. Voilà l’originalité et la force de ce Michel-Ange : plutôt qu’un buste à la gloire du génie italien, le cinéaste sculpte le haut-relief d’une époque tourmentée, qui accoucha d’un homme anxieux mais débordant de créativité.

à voir
Michel-Ange (134 minutes), d’Andreï Kontchalovsky,
avec Alberto Testone, Jakob Diehl, Francesco Gaudiello,
en salles le 21 octobre 2020.
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