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Le portrait d’Eugénie ou l’histoire d’une rivalité

Published on , by Sarah Hugounenq

La réouverture du musée de l’Impératrice au château de Compiègne est l’occasion de découvrir un étonnant portrait de la souveraine. Son histoire laisse entrevoir quelques mystères psychologiques non élucidés.

Mayer et Pierson, photographes, Marck, retoucheur, L’Impératrice Eugénie en costume... Le portrait d’Eugénie ou l’histoire d’une rivalité
Mayer et Pierson, photographes, Marck, retoucheur, L’Impératrice Eugénie en costume de dogaresse du XVIe siècle, vers 1863, épreuve sur papier albuminé retouchée à l’huile, 17,5 12 cm.
© RMN-GP (domaine de Compiègne)/S. Maréchalle

De taille modeste mais encadré d’or, le portrait de l’impératrice Eugénie en costume de dogaresse contemplant Venise passe inaperçu. Il trône dans une armoire vitrée du XIXe siècle, au gré des petits appartements privés du château aux tentures restituées ou parfois inspirées de l’époque de la souveraine. Ces quelques pièces composant le « musée de l’impératrice Eugénie » – qui étaient fermées depuis 2015 –, donnent désormais à voir une version intime du second Empire, loin de ses fastes et apparats. Au milieu des objets retraçant le quotidien de la famille impériale, ce portrait, qui passerait aisément pour une peinture, est l’une des très rares photographies retouchées à l’huile de la souveraine. Acquis en 2012 par l’institution picarde lors de la vente chez Osenat de la collection Franceschini Pietri, secrétaire particulier de l’Impératrice, le cliché retouché est le second conservé en collection publique. Une autre version, qui la fait apparaître en sultane, se trouve entre les mains du Metropolitan Museum de New York. Selon les archives, une troisième existerait mais toute trace en a été perdue. Cette rareté est d’autant plus précieuse qu’Eugénie est la première souveraine de France que l’on connaît par la photographie. Alors que ses effets personnels sont pour beaucoup documentés de longue date, grâce notamment au don, en 1951, de la collection du docteur Ferrand – grand acquéreur du contenu de la résidence impériale anglaise de Farnborough Hill lors des ventes de 1927 –, ce portrait était l’un des rares à ne pas être accessible au public. Il ne fut montré qu’une fois, lors de l’exposition « Spectaculaire second Empire » au musée d’Orsay, en 2016.

Costumes et pouvoir
Outre la rareté de l’objet, c’est probablement sa représentation qui interpelle le plus. Le fastueux costume au corsage lamé d’or et orné des diamants de la Couronne est celui qu’Eugénie porta au célèbre bal du quadrille des abeilles. Avec l’entrée de plusieurs dames de la Cour cachées dans de fausses ruches géantes, ce bal au château des Tuileries, le soir du 9 février 1863, est resté dans les mémoires comme l’un des plus fastueux du second Empire. À l’instar de la reine Victoria, Eugénie adulait les festivités costumées qui avaient pour fonction – au-delà du divertissement – de mettre en scène le pouvoir. Mais ici, nul horizon parisien. La souveraine a demandé au peintre retoucheur de la transporter sur la lagune de Venise au soir couchant. « Cette œuvre a ceci d’exceptionnel qu’elle est l’interface entre le goût personnel de l’Impératrice, qui adorait se costumer, qui était toujours à l’affût des modes, et la représentation publique des souverains, explique Laure Chabanne, conservatrice en chef en charge des musées du second Empire du château de Compiègne. On y voit sa vocation de comédienne, son amour du jeu. Mais le choix de l’abeille, motif impérial par excellence, montre qu’elle est aussi là pour glorifier le pouvoir. » Un objet officiel de représentation, donc ? Rien n’est moins sûr.

Rivalité féminine
Le choix de garder le souvenir de ce moment fastueux par le truchement des photographes parisiens Mayer et Pierson et du retoucheur Marck interroge. Si la mode était à la photographie retouchée, les trois auteurs comptaient, parmi leurs fidèles clientes, la grande rivale d’Eugénie, la comtesse de Castiglione, maîtresse de Napoléon III. Cette dernière usait et abusait de cette technique de la photographie retouchée dont elle participa à lancer la mode. Le château de Compiègne conserve notamment un album de photographies de l’aristocrate piémontaise destiné à sa cousine la comtesse Walewska, dont certaines ont été retouchées par le miniaturiste bavarois Aquilin Schad. Dans un processus « théâtral et narcissique », cette technique permettait au modèle de se forger une apparence fantasmée à travers de multiples figures, dans une recherche délibérément esthétique. Plus troublant encore, l’Impératrice, qui garda cette œuvre par devers elle, probablement dans ses appartements privés des Tuileries, en fit don à Arthur Hugenschmidt, le supposé fils naturel de Napoléon III et de la Castiglione ! Si aucune preuve formelle ne vient aujourd’hui corroborer cette thèse, la rumeur courait avec ardeur du temps d’Eugénie. « Seuls ses objets très personnels ont été légués à ce fils, comme les chaussures qu’elle portait à son mariage, commente Laure Chabanne. Elle avait un tempérament très conservateur qui la faisait garder nombre d’objets de souvenirs plus ou moins gais, comme les armes de l’attentat contre Napoléon. » Plus qu’un portrait intime révélateur d’une mode, cette œuvre peu ordinaire trahit l’ambivalence d’une souveraine.

à voir
Musée de l’Impératrice, château de Compiègne,
place du Général-de-Gaulle, Compiègne (60), tél. : 03 44 38 47 00,
chateaudecompiegne.fr
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