Le politiquement correct à l’assaut des manoirs

On 17 September 2020, by Vincent Noce
 

En ces temps où tant d’ennuis nous assaillent et où, défiant les lois de la géophysique, l'archipel britannique semble dériver dans la brume, le sort du National Trust ne préoccupe guère les Européens. Or, cette institution exemplaire affronte une des plus graves menaces de ses cent vingt-cinq années d’existence. Reposant sur le bénévolat, elle protège un patrimoine considérable ancré dans le territoire. Après la Couronne, elle détient la plus grande collection d’art et propriété foncière du pays, gérant 248 000 hectares de forêts, de terres agricoles, de côtes et même d’îles, ainsi que plusieurs centaines de parcs, palais, demeures historiques, phares, auberges ou musées locaux. Le Times a révélé un manifeste interne, intitulé par le directeur de la médiation : « Vers une vision décennale pour des sites et des événements » – galimatias qui n’augure rien de bon. Il propose une « révolution » pour dépasser « l’expérience surannée de la maison d’hôte », dont « les expositions de niche sont réservées à une clientèle déclinante ». Il appelle à mettre à bas l’attachement à « la tradition familiale et l’histoire de l’art » – autrement dit les fondements mêmes du mouvement. La plupart des résidences seraient « mises à la disposition des communautés », en les ouvrant à la location. L’auteur précise qu’il faudra bien remiser les meubles anciens pour « rendre les lieux plus accessibles ». Cette « vision » en a effaré plus d’un. Une pétition a été lancée pour supplier la fondation de récuser un plan qui « propose d’abandonner sa mission de conservation du patrimoine de la nation ». Celle-ci s’est empressée de répondre qu’il ne s’agissait que d’un document de travail et que « 95 % des lieux rouvriront à la visite », même si beaucoup ne disposeront plus que d’horaires réduits, sur réservation.

Une directrice générale du Trust, se plaignant de « ce fatras » entassé dans les manoirs, a remplacé les meubles Régence de sa bibliothèque par des poufs.

Le programme des expositions doit aussi être sacrifié. Pour le critique d’art Bendor Grosvenor, qui a eu accès à d’autres documents internes, cette refonte est déjà à l’œuvre, en prenant la crise du Covid-19 comme prétexte. Le Trust, qui prévoit 1200 licenciements pour compenser une perte de 200 millions de livres cette année, en profite pour se séparer de ses spécialistes, en misant sur des compétences plus généralistes. « Alors qu’il possède 13 683 tableaux, il n’aurait ainsi plus aucun conservateur de peinture », prédit-il dans une tribune publiée par The Art Newspaper. Sur les cent dix postes de conservateur, une trentaine sont supprimés, dont ceux du mobilier, des livres et du textile. En revanche, il est créé un poste de « conservateur des histoires inclusives »… Pour certains, comme l’écrivain Harry Mount, la crise trouve ainsi racine dans l’ascendant pris à sa direction par les « trendies » sur les « tweedies », autrement dit les adeptes du politiquement correct sur les châtelains et les historiens de l’art. Si certaines initiatives paraissent bien venues, comme les expositions remémorant la traite négrière qui a enrichi de grands propriétaires, il cite une série d’initiatives maladroites opposant le patrimoine à la panoplie des bonnes causes du moment. Un frein a été mis aux récits familiaux, considérés comme faisant la part belle aux relations hétérosexuelles en dissimulant les liaisons homosexuelles. Ne jurant que par l’écologie, une directrice se plaignait de « tout ce fatras » entassé dans les manoirs, joignant le geste à la parole pour remplacer les meubles Régence de sa bibliothèque par des poufs. La directrice actuelle considère elle aussi que « le rapport à la nature » doit remplacer le patrimoine comme objectif principal : mieux vaut donc fermer les maisons pour se concentrer sur l’accès à une côte sauvage. Ce plan de privatisation serait ainsi l’enfant monstrueux d’un néolibéralisme débridé et d’un gauchisme infantile, posant en termes aigus le dilemme de la survie de notre héritage culturel à l’époque troublée que nous vivons.

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