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Le palais royal de Venise restauré

Published on , by Sarah Hugounenq

Après un chantier de six ans, la quasi-totalité du palais royal restauré et remeublé reprend vie au musée Correr. Plus qu’une restauration, la réhabilitation d’un pan d’histoire longtemps négligé.

Le bureau de l’Empereur. VAC Foundation, 2013-2014 Le palais royal de Venise restauré
Le bureau de l’Empereur. VAC Foundation, 2013-2014

Face à la basilique Saint-Marc, il est resté dans l’ombre. Construit à partir de 1807 en lieu et place de l’église San Geminiano, le palais souverain de Napoléon Ier est très tôt tombé dans l’oubli. Et pour cause, cet hymne au néoclassicisme glorieux incarne dans la mémoire italienne l’irrémédiable déclin de la Sérénissime, au lendemain de la disparition des peintres qui firent sa superbe, Francesco Guardi (1712-1793) ou Pietro Longhi (1701-1785). Sur le théâtre de la rivalité entre la puissance française et le Saint-Empire, Venise s’incline devant le traité de Campoformio de 1797, qui sonne le glas de mille ans d’indépendance. S’ouvre un demi-siècle d’occupation étrangère de la cité et de son palais royal : les forces napoléoniennes de 1798 à 1815, puis autrichiennes sous le joug des Habsbourg jusqu’en 1866. La suite de l’histoire ne reste guère davantage gravée dans le cœur des Italiens puisqu’elle rima avec la monarchie, dont le représentant Victor-Emmanuel III se compromit à l’orée du XXe siècle avec le fascisme.
 

La chambre de l’Impératrice.
La chambre de l’Impératrice.

Un Français à Venise
C’est dire si l’arrivée il y a vingt-deux ans d’un féru d’histoire napoléonienne, en la personne de Jérôme Zieseniss, désireux de restituer au public l’ouvrage de 1807 dans son état originel, était une gageure. À la tête du Comité français de sauvegarde de Venise – né au mitan des années 1960 sous la houlette d’un proche du général de Gaulle, Gaston Palewski, qui a œuvré avec Hermès pour le financement de la restauration des Chevaux de Saint-Marc –, il ne mesurait pas l’ampleur des obstacles et réticences qui parsèmeraient son chemin. Sa nationalité et celle de sa troupe de donateurs, en grande majorité hexagonaux (Chantal et Alain Mérieux, la comtesse James de Pourtalès, la Florence Gould Foundation, etc.), invités à adopter une salle à restaurer pour 200 000 € contre leur nom gravé dans le marbre, sont apparues comme une ingérence étrangère. La persévérance a payé et restitué ce chaînon manquant de l’histoire de Venise au XIX
e siècle. Après une première victoire en 2016 et l’inauguration des grands appartements impériaux, l’espoir restait de s’attaquer aux neuf salles restantes. La remise à l’État de l’édifice en 1920, par suite de la crise économique, entraîna le morcellement du palais entre la bibliothèque Marciana, l’association des Amis des musées de Venise, le musée Correr (qui subit une destruction partielle lors de ses aménagements en 1920 puis 1950), un appartement royal pour Umberto II, la surintendance régionale de Vénétie puis l’Unesco. Toujours campés dans les lieux, ces deux derniers organismes ne furent pas les plus aisés à convaincre de déménager. C’est cette histoire rocambolesque que Jérôme Zieseniss livre au fil d’un ouvrage non dénué d’humour, et par l’inauguration ce 14 juillet, au sein du musée Correr, des petits appartements impériaux restaurés et remeublés sur 140 mètres de long.
 

Réhabiliter l’Empire
Plus qu’une restauration patrimoniale, l’opération s’est donc muée en une campagne de réhabilitation d’un chapitre de l’histoire italienne. « Alors qu’il est pris pour responsable du long déclin de Venise qui avait pourtant été entamé dès le XVII
e siècle, on a trop vite oublié que c’est la France, en 1866, après la défaite de la Prusse, contrainte de rendre Venise à l’Hexagone, qui a organisé un référendum afin de proposer le rattachement de la cité à l’Italie », tient à rappeler Jérôme Zieseniss. Pour estomper les connotations négatives attachées à cette période d’occupation étrangère, l’accent a donc été mis sur la conception totalement italienne du palais. Si un décret de 1807 du nouveau roi d’Italie, en la personne d’Eugène de Beauharnais, se propose d’embellir la ville, ou plutôt de la remettre au goût du jour dans la mouvance néoclassique, seuls furent appelés des artistes locaux pour édifier puis décorer le palais. Le dégagement des plaquages et repeints successifs a permis de révéler l’architecture sobre et élégante de Giuseppe Borsato (1770-1849), auteur de fresques pour majorité intactes, mises en résonance avec les réalisations des sculpteurs dans le sillage de Canova, d’Antonio Bossa à Domenico Banti. « Le style Empire a conquis l’Europe de manière beaucoup plus solide que les armées napoléoniennes », glisse le bienfaiteur du palais. Toutefois, s’il est au cœur du projet, le résultat ressemble davantage à un concentré des courants qui influencèrent l’art décoratif du XIXsiècle, fruit de la succession des goûts des hôtes illustres et de la volonté des différents régimes de marquer leur occupation des lieux. Réalisé à la veille de l’arrivée des Autrichiens, le salon des villes de l’Empire étale sur les murs les portraits de Prague, Vienne, Milan ou Venise, comme une cartographie artistique du pouvoir impérial. La salle suivante fait voyager dans un Orient fantasmé au gré d’un salon mauresque polychrome. Tandis que le boudoir recouvert de bleuets et de muguets de l’impératrice Sissi, non loin de son portrait – acquis chez Dorotheum –, la brossant à l’âge où elle occupait les lieux, donne corps à son inclination prononcée pour le style néo-rococo. Fuyant la cour de Vienne, l’épouse de François-Joseph voyait dans la cité des Doges une halte toute trouvée entre l’Autriche et son île de Corfou.
 

Le décor du salon mauresque, détail.
Le décor du salon mauresque, détail.

Éclectisme et remeublement
« Nous ne pouvions pas restituer l’ensemble selon la doctrine qui est de respecter le dernier état documentaire connu, à savoir 1920 dans notre cas, explique Jérôme Zieseniss. À cette date, celle de la rétrocession du palais à l’État italien, le décor est celui d’un fonctionnaire qui meuble l’édifice à son goût. Or, nous voulions faire revivre les heures impériales de ces appartements et mettre en valeur ce qui les caractérise : les fresques. Ce sont elles qui donnent le la. » Le remeublement s’est donc opéré dans ce délicat équilibre entre fidélité historique et restitution du lustre d’antan. L’enquête a débuté dans les réserves du palais et de ses administrations occupantes pour remettre la main sur les meubles authentiques. Une fois acquise à la cause du déménagement, la Surintendance, sensible au projet, restituait les meubles Boulle de la chambre du roi Victor-Emmanuel II. Pour pallier l’absence de traces des meubles néoclassiques, quelques achats en vente publique ont permis de mettre la main sur un mobilier proche de celui d’origine. Tel est le cas de cette série de chaises provenant du palais royal de Milan à l’époque d’Eugène de Beauharnais. Côté tentures, l’affaire ne fut pas des plus minces. Le déplaquage de certaines pièces a mis au jour les tissus d’origine tendus aux murs, mais dans un état conforme aux vicissitudes du temps qui passe. « Jamais Sissi ou Eugène de Beauharnais n’auraient laissé ces loques au mur », s’émeut le président du Comité. L’image glorieuse de l’Empire pour laquelle il se bat n’était guère partagée par les exigences des membres de l’équipe, dans un pays qui codifia la restauration préventive, dans le sillage des théories de Cesare Brandi. Que restaure-t-on dans pareil cas ? Un état originel parfois teinté de l’image que les siècles lui ont agrégée ou ce qu’il en reste d’authentique au risque de perdre la compréhension du faste d’origine ? La parole côté mécène remporta la partie et les tissus furent reproduits à l’identique. Au terme d’un chantier d’un quart de siècle, l’énergie de Jérôme Zieseniss est intacte. « Maintenant, il faut laisser le reste du palais aux générations suivantes », souffle-t-il, pensant sans doute non pas aux projets financés mais en cours de validation pour la rénovation des salles du musée Correr, aux décors originaux détruits au XX
e siècle…

à voir
Museo Correr, 52, piazza San Marco,
Venise, tél. : +39 041 240 5211,
www.correr.visitmuve.it


à lire
Jérôme Zieseniss,
Le Palais royal de Venise.
Le joyau caché de la place Saint-Marc,
éd. Flammarion, 256 pages, 22,90 €.
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