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Le mystère des galeries fantômes

Published on , by Vincent Noce

Au printemps, les rossignols sifflotent au balcon. En ces temps de compensation frénétique d’une longue frustration et d’enrichissement de néophytes peu au fait des arcanes du marché de l’art, il est bon de rappeler les risques que peuvent courir ces volatils amateurs. Sans parler des scandales tonitruants de présumés faux...

© Geneviève Marot Le mystère des galeries fantômes
© Geneviève Marot

Au printemps, les rossignols sifflotent au balcon. En ces temps de compensation frénétique d’une longue frustration et d’enrichissement de néophytes peu au fait des arcanes du marché de l’art, il est bon de rappeler les risques que peuvent courir ces volatils amateurs. Sans parler des scandales tonitruants de présumés faux exposés en Europe et en Amérique, deux incidents survenus à bas bruit à Paris illustrent la montée des périls. Le premier tire son originalité de la localisation des faits. Le 4 mars, les pandores du 8e arrondissement ont débarqué dans une boutique à l’enseigne de Phoenix, au 90 rue du Faubourg-Saint-Honoré, juste en face de l’Élysée. Ils avaient été alertés par Me Jean-Jacques Neuer, représentant un membre du comité RUK, chargé de l’authentification des œuvres d’Yves Klein. Il avait appris qu’une reproduction d’une Vénus bleue dans cette vitrine était proposée au prix anormalement bas de 50 000 € « négociable ». Pour le comité, il s’agirait d’une contrefaçon. Il s’avère que le magasin a été loué pour quatre mois par un marchand nomade, appelé Hayron Michelet. Le phénix renaîtra donc peut-être ailleurs. Les policiers n’ont trouvé qu’un mineur dans le commerce, auquel ils ont notifié l’interdiction de vendre la statuette. Mais quand le marchand s’est rendu à la convocation avec son avocat, elle avait malheureusement disparu. Elle avait été, dit-il, reprise par une dame âgée qui l’avait laissée en dépôt. L’ironie de l’histoire est que cette sculpture était proposée aux touristes, à un prix attractif, entre deux cordons de policiers affectés à la garde du palais présidentiel…

Une saine méfiance est légitime dès lors qu’une œuvre est proposée pour une fraction de la valeur attendue.

Autre chapitre de cette saga tragico-comique qui semble n’en pas finir, un collectionneur a demandé son avis à Richard Rodriguez, bon connaisseur de l’œuvre de Basquiat, sur des dessins proposés sur Instagram dont l’allure a vite éveillé sa suspicion et qu’il estime au dixième de leur prix normal. La galerie est domiciliée au 121, rue Vieille-du-Temple, mais elle a fermé il y a des années. Le gérant de cette société créée en 2015, Laurent Berranger, apparaît dans une belle variété d’activités, d’artisanat et de souvenirs, de timbres, de monnaies, d’appareils photographiques, d’articles religieux et même d’armes… Un fascicule attribue ces croquis à quatre carnets inédits provenant du voyage en Afrique de Jean-Michel Basquiat. Détachés, ils sont proposés de 20 000 à 45 000 € pièce. En 1986, l’artiste s’était rendu à une exposition au Centre culturel français d’Abidjan avec son marchand, Bruno Bischofberger. Ils avaient fait une excursion à Korhogo, en pays sénoufo, où il aurait griffonné ces dessins décrits comme « rudimentaires » au fusain. Est annexé un « certificat d’authenticité » de 2016 d’un « comité d’experts de la galerie 121 » à la composition inconnue, signé d’une main anonyme. La provenance serait un « ami d’Enrico Navarra ». Comme « sources d’information » sont donnés feu ce galeriste, un collaborateur de sa galerie, qui tombe des nues et souligne que celle-ci « n’a jamais voulu se prononcer sur des œuvres données à Basquiat », l’estate de Basquiat ainsi que la fondation Pierre Bergé et sa maison de ventes (pas au courant non plus). Tout ceci est bien embêtant… Le gérant nous jure que tout est rentré dans l’ordre car les références ont été « supprimées sur Instagram », l’œuvre de Basquiat étant décidément « trop sujette à controverse ». Ces anecdotes ne forment que la pointe d’un iceberg, d’autant plus menaçant que la force publique n’a guère de moyens, ni peut-être d’envie, de s’y confronter. Une saine méfiance est légitime dès lors qu’une œuvre est proposée pour une fraction de la valeur attendue. Ainsi l’amateur est-il tenté de faire une bonne affaire – si, après tout, elle parvient à être authentifiée plus tard… En réalité, il court surtout le risque de payer fort cher une œuvre non reconnue sans guère de chance de rentrer un jour dans ses frais.

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