Le musée miniature de Diane Venet

On 01 March 2018, by Éric Jansen

Première admiratrice du travail de Bernar Venet, son épouse s’enthousiasme aussi pour d’autres. Le musée des Arts décoratifs expose sa collection de bijoux d’artistes, réunis comme autant d’œuvres d’art.

Diane Venet 
© Eric Jansen

Tout a commencé par un geste intime, tendre, amoureux. Le sculpteur Bernar Venet déclarait son amour à celle qui n’était pas encore sa femme, en lui fabriquant une bague comme une sculpture… C’était en 1985. Depuis, le couple s’est marié, et Diane s’est prise de passion pour les bijoux d’artistes. Au fil des années et des rencontres, de New York à Paris en passant par Londres, elle s’est constitué une collection de premier ordre. Le musée des Arts décoratifs l’expose aujourd’hui, enrichie de quelques prêts importants.
Combien de pièces compte votre collection?
L’exposition présente 248 bijoux de cent cinquante-deux artistes, dont vingt-neuf femmes. Près de 80 % d’entre eux proviennent de ma collection, qui réunit plus de 180 pièces, et 20 % de prêteurs. C’est pour cette raison que le titre est «De Calder à Koons, bijoux d’artistes, la collection “idéale” de Diane Venet».
Comment a-t-elle débuté ?
Un jour de 1985, Bernar s’est amusé à enrouler autour de mon annulaire gauche une fine baguette d’argent, comme une promesse. Nous venions de nous rencontrer… Ensuite, il m’a offert un bijou d’Arman, un autre de César, un bracelet de Fontana acheté à Clo Fleiss, qui a une collection importante. La graine était semée. J’ai découvert l’univers très peu connu de ces bijoux d’artistes, précieux par leur rareté et leur charge symbolique car, souvent, à l’origine de leur création, il y a un geste d’affection. Ce qui m’intéresse, c’est ce côté intime.
César et Arman étaient des amis de votre mari ?
Oui, ils étaient très liés. Bernar avait 21 ans lorsqu’il a fait leur connaissance à Nice. Ensuite, il a suivi Arman à New York, et a même campé chez lui au début. Il est resté très proche des deux jusqu’à la fSon installation aux États-Unis explique-t-elle le grand nombre de bijoux d’artistes américains que vous possédez ?
Absolument. Quand j’ai rejoint Bernar, il était ami avec toute la scène artistique de l’époque. En 1990, Rauschenberg est arrivé à un vernissage entouré de deux assistants, qui portaient chacun une broche. Bernar est allé le voir et lui a dit : «Tu pourrais faire la même chose pour Diane ?» En 1998, c’est Chamberlain qui me faisait une grande broche, le seul bijou qu’il ait jamais conçu et que je suis très heureuse d’avoir, car c’est vraiment une œuvre de lui en miniature. Idem avec Stella, qui ne voulait pas entendre parler de bijoux. Mais un jour, Bernar le taquine, lui disant que Chamberlain m’en a bien fait un… Finalement, en 2008, il m’a fait un collier et, deux ans plus tard, nous avons édité ensemble, avec la galerie Mourmans, une bague à cinq exemplaires. Nous étions aussi très liés à Sol LeWitt, mais il n’a jamais réalisé que deux bagues pour ses filles, qui me les prêtent pour l’exposition. Toutefois, ma toute première pièce est une broche de Roy Lichtenstein, produite en très grande série et achetée 3 dollars quand j’étais étudiante, à New York en 1967. Maintenant, elle en vaut au moins 20 000.
À quel moment votre collection a-t-elle pris de l’ampleur ?
Dans les années 1980, j’ai rencontré une Américaine de Boston, Joan Sonnabend, qui collectionnait les bijoux d’artistes depuis les années 1960. Elle m’a proposé de racheter une partie de sa collection. J’ai alors pu acquérir des pièces historiques de Picasso, Man Ray, Max Ernst, et ai ensuite continué.
À quoi ressemblent vos bijoux de Picasso ?
J’ai des médaillons faits par lui dans les années 1960 avec l’orfèvre François Hugo, d’après de grands plats en argent. Je possède aussi un pendentif Le Grand Faune, de 1973, édité à vingt exemplaires. François Hugo avait un atelier à Aix-en-Provence, où il réalisait des bijoux pour André Derain, Jean Arp, Max Ernst.

 

Broche de Robert Rauschenberg, vers 1990 © Sherry Griffin, Brooklyn © Robert Rauschenberg / ADAGP, Paris, 2018. Bracelet Elisse Concetto Spaziale de L
Broche de Robert Rauschenberg, vers 1990 © Sherry Griffin, Brooklyn © Robert Rauschenberg / ADAGP, Paris, 2018.
Bracelet Elisse Concetto Spaziale de Lucio Fontana, 1967 © Philippe Gontier © Fondation Lucio Fontana, Milano / by SIAE / ADAGP, Paris, 2018.
Broche de Max Ernst, 1959 © Sherry Griffin, Brooklyn © Adagp, Paris, 2018.


En 2008, vous avez exposé votre collection à La Piscine, à Roubaix. Cela a-t-il déclenché de nouveaux achats ?
Oui, parce que cela a été suivi, en 2011, d’une invitation du Museum of Arts and Design de New York. À ce moment-là, je me suis dit qu’il fallait que j’étoffe ! J’avais alors quatre-vingts bijoux. À la même époque, j’ai hérité de quelques tableaux impressionnistes : je les ai vendus et ai développé sérieusement les choses. Je ne peux avoir d’œuvres d’art contemporain, car les artistes que j’aime sont trop chers, mais j’ai une collection digne d’un musée en miniature.
De quelles pièces êtes-vous particulièrement fière ?
Difficile de choisir. Je suis heureuse de posséder une broche de Fontana, une pièce unique faite par lui dans l’atelier, et le bracelet Elisse Concetto Spaziale de 1967, une édition de cent cinquante. J’aime aussi beaucoup le masque perforé de Man Ray que j’ai offert à Bernar. Il a été réalisé par GianCarlo Montebello, cet autre grand orfèvre qui a fait les bijoux de Man Ray, Pol Bury, Niki de Saint Phalle, Meret Oppenheim, Fontana et Pomodoro.

 

Pendentif Compression de César, 1960 © Damian Noszkowicz © SBJ / ADAGP, Paris 2018. Masque Optic Topic de Man Ray, 1974, Didier Ltd, London © Man Ray
Pendentif Compression de César, 1960 © Damian Noszkowicz © SBJ / ADAGP, Paris 2018.
Masque Optic Topic de Man Ray, 1974, Didier Ltd, London © Man Ray Trust / Adagp, Paris 2018.
Bague de Frank Stella, 2010 © Brian Moghadam, New York © Adagp, Paris, 2018. Broche Cuillère avec montre-peigne de Dalí, 1957 © Philippe Servent, © Fundació Gala-Salvador Dalí / ADAGP, Paris, 2018.

En avez-vous de Calder ?
J’en ai deux, achetés en ventes, très cher ! Pour l’exposition, j’emprunte à un collectionneur finlandais un collier que je n’aurais jamais pu m’offrir.
Et de Dalí ?
Il a fait beaucoup de bijoux, mais j’en ai un pas très connu édité à six exemplaires : la broche Cuillère avec montre-peigne en or et émail, de 1957. Et l’on me prête des boucles d’oreilles en forme de téléphones.
Cherchez-vous encore des choses particulières ?
Je n’ai pas besoin d’avoir plus de pièces historiques. Ce que je préfère, c’est acheter des artistes contemporains, comme Marc Quinn, Damien Hirst, Anish Kapoor. Ma rencontre avec Louisa Guinness, à Londres, a été déterminante pour ma collection. J’ai beaucoup de bijoux d’Anglais grâce à elle. Mon amitié avec de nombreux artistes me permet également de leur demander de m’en créer. C’est le cas avec Viallat, Villeglé, Kader Attia, Orlan… Parfois, ce sont eux qui viennent vers moi. Un jour, Andres Serrano m’a appelée pour me proposer d’en faire un. Nous y avons réfléchi ensemble et avons édité une bague avec un serpent qui entoure une croix… Tout à fait lui !
J’ai vu que vous possédiez aussi un bijou de Jeff Koons.
Oui, un Rabbit, conçu avec Stella McCartney en 2009. C’était très difficile à obtenir. J’étais sur liste d’attente. Il n’y en a que cinquante exemplaires, ce qui est peu quand on pense aux collectionneurs de Jeff Koons.
Cher ?
Autour de 50 000 dollars, je crois.
Comment s’évalue la cote d’un bijou d’artiste ? En fonction de celle de son œuvre ?
Il y a encore quelques années, il n’y avait pas vraiment de marché, mais les choses ont changé. Un collier de Calder vaut ainsi aujourd’hui 500 000 euros, et une bague faite par Picasso pour Dora Maar, vendue chez Sotheby’s à Londres en juin dernier, en a fait plus de 600 000. Récemment, des pendentifs Compression de César ont été adjugés entre 15 000 et 25 000 euros.
J’imagine que le fait qu’il ne s’agisse pas toujours de pièces uniques complique les choses. Ce sont souvent des séries sans aucune règle précise…
C’est vrai, mais les séries limitées peuvent être aussi intéressantes. Il y a par exemple une édition de Vasarely à 250 exemplaires, dont quinze seulement sont connus. J’ai aussi une broche de Léger d’une édition de mille, dont je n’ai jamais vu d’autre exemple sur le marché.
Votre fille Esther, à qui vous avez transmis votre passion, est-elle plus rigoureuse avec ses artistes ?
(Rires) Absolument ! En 2008, elle a commencé à exposer de jeunes artistes contemporains, puis, après mon exposition de 2011, a décidé de se consacrer uniquement aux bijoux. Et dans sa galerie, ils ont le statut d’œuvres d’art : les créations de Claude Lévêque, Jean-Luc Moulène ou Lee Ufan sont éditées à huit exemplaires plus quatre épreuves d’artiste, comme des sculptures.
Est-ce que Bernar Venet continue à vous faire des bijoux ?
Chaque fois qu’il développe une idée en sculpture, il m’en fait un. Tout ce qu’il a fait en grand, je l’ai en petit.

 

Diane Venet
en 5 dates
1985
Rencontre avec Bernar Venet et premier bijou
1995
Installation à New York
2008
Première exposition de sa collection à Roubaix
2010
Collaboration avec Frank Stella pour l’édition d’une bague à cinq exemplaires
2015
Ouverture de la Venet Foundation au Muy, dans le Var
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