Le Musée de la Renaissance à Écouen remet le couvert

On 11 March 2021, by Claire Papon

Le 4 février dernier, une cuillère et une fourchette du tout début du XVIIe siècle, faisaient leur entrée au musée national de la Renaissance. Une belle reconnaissance pour la collection d’orfèvrerie de Marcel Sztejnberg.

Couvert de voyage pliant en argent anciennement vermeillé, maître orfèvre IR un compas et un croissant, répertorié mais non identifié, poinçon du maître orfèvre sur le cuilleron, l. 15,2 cm, poids 39,5 g.
Paris, 4 février 2021. Ader 
OVV. Mme Badillet, M. de Sevin.
Adjugé : 10 880 €. Préemption du musée national de la Renaissance.

Premier opus, premier succès (près de 2 M€) pour la dispersion de la collection réunie par cet amateur parisien (voir l'article Marcel Sztejnberg, une collection en forme d’encyclopédie de l’orfèvrerie française de la Gazette n° 3, page 10). Cela faisait longtemps qu’un tel ensemble n’était arrivé sur le marché, qui réunissait des œuvres d’orfèvres de Paris, mais aussi de Valenciennes, Aix-en-Provence, Brest, Mulhouse, Clermont-Ferrand ou Montauban, du XVIIIe siècle ainsi que des XVIe et XVIIe. Un point qui a son importance quand on sait combien de pièces ont disparu, dans les fontes royales ou à l’initiative d’un propriétaire qui les jugeait démodées et y voyait un moyen d’échanger le métal contre plus précieux encore. Preuve de l’engouement pour l’orfèvrerie ancienne, les 243 200 € obtenus par une paire de flambeaux «à la financière» d’Antoine Ier Neyrat, actif à Clermont-Ferrand, datée 1687. Notre couvert pliant, au poinçon de Paris et exécuté vers 1600-1610, fut toutefois la seule préemption. Il a été acquis, dans la fourchette de son estimation, par le musée national de la Renaissance. Gravé au nom d’un certain M. Lhuillier (son commanditaire, ou l’un de ses propriétaires ?), il était référencé dans les ouvrages de Michèle Bimbenet-Privat, L’Orfèvrerie parisienne de la Renaissance, trésors dispersés, Trésors enfouis de la Renaissance et Les Orfèvres parisiens de la Renaissance, 1506-1620. Et bien sûr connu par le musée, qui possède son pendant exécuté vers 1605-1606, sans poinçon toutefois. «Notre acquisition fait sens, qui nous permet de montrer la production un peu sérielle de ce type d’objet et ajoute un degré d’information et de connaissance, tant pour nos collections que pour le public», explique Julie Rohou, conservatrice du patrimoine, chargée des collections d’orfèvrerie, joaillerie, armes et instruments de mesure. Les deux pièces, l’une restaurée récemment, l’autre promise à un nettoyage, seront très prochainement exposées côte à côte dans de nouvelles vitrines. Rappelons que l’établissement possède l’un des plus importants ensembles d’orfèvrerie Renaissance en France. À savoir deux coupes, une aiguière, une assiette aux armes de Marguerite de Bourbon-Vendôme, deux patènes et un calice. Celui-ci s’ajoute à la collection germanique léguée à l’État par la baronne Salomon de Rothschild en 1922, l’une des plus vastes d’Europe. «Nous ne nous interdisons pas d’acheter des œuvres étrangères, mais nous préférons enrichir un fonds déjà constitué de pièces françaises, provinciales mais surtout au poinçon de la capitale», précise la conservatrice. La raison ? Le prestige des productions parisiennes tant d’un point de vue technique que de préciosité du métal, le titre de celui-ci — c’est-à-dire la proportion d’argent dans l’alliage — étant en général plus élevé à Paris qu’en province, et même en Europe.
Un objet de prestige
Mais revenons à notre couvert. Il se compose d’une cuiller au dos de laquelle cinq passants permettent aux trois dents de la fourchette de s’encastrer. Le manche, simulant un pilastre surmonté d’enroulements, se termine par un terme masculin enturbanné. Ce décor raffiné n’en est pas moins presque classique. On sait qu’à l’époque Bernard Palissy reprend de tels bustes, masculins ou féminins inspirés de l’architecture antiquisante, sur ses céramiques. Contrairement à une idée reçue, l’emploi de la fourchette en France ne serait pas né sous Catherine de Médicis, mais au XIVe siècle, sous Charles V. L’accessoire, comme il est mentionné dans les inventaires, est muni de deux dents et sert à piquer dans les plats. On n’y a recours que ponctuellement bien sûr, l’usage voulant que l’on porte les aliments à la bouche soit à l’aide d’un couteau, soit avec ses doigts. Il faut attendre la fin du XVIe siècle ou le début du suivant pour voir se répandre l’utilisation du couvert réunissant cuiller et fourchette (à trois dents au cours du XVIIe siècle). Un tout-en-un qui n’accompagne pas le voyageur – du moins au sens où nous l’entendons aujourd’hui – mais une élite, de la grande bourgeoisie urbaine ou de la petite noblesse, qui en a les moyens et souhaite le montrer… Le couvert est un objet personnel, prisé des hommes comme des femmes, et que l’on transporte avec soi, dans de petits étuis de cuir ou des bourses en velours, accrochés à la ceinture, de la même façon qu’une clé ou un nécessaire d’écriture. Il est donc logique que l’on ait inventé des modèles pliables… Leur origine ? Des orfèvres anversois ou brugeois venus en nombre s’installer à Paris et qui en auraient répandu la mode, comme en témoignent des modèles, exécutés vers 1580, portant leurs poinçons conservés dans les musées chez nos voisins du Nord.
Chasse au trésor
Il y a quelques mois, le musée d’Écouen s’enrichissait du trésor de la Vôge. Ce témoignage exceptionnel d’orfèvrerie française de la Renaissance comprend deux coupes, une salière et cinq cuillers de la seconde moitié du XVIe siècle. Le tout a été retrouvé fortuitement en 2017 par un particulier lors de travaux dans sa maison des Vosges, probablement cachés à l’époque, découverts une première fois et à nouveau dissimulés jusqu’à leur mise au jour récente. Ces pièces d’usage, aux formes et au décor simples, font très probablement partie d’une seule et même commande, comme l’attestent leurs poinçons identiques et leur proximité stylistique. L’ensemble a été acquis grâce au mécénat de la société écouennaise Vygon – spécialisée dans le matériel médical de haute technologie – et rejoint le Portrait d’Ulysse en émail peint vers 1560, par Léonard Limosin, acheté en 2012. Avec cette préemption, l’odyssée continue…

à voir
Musée national de la Renaissance,
rue Jean-Bullant, Écouen (95)
www.musee-renaissance.fr
Thursday 04 February 2021 - 14:00 - Live
Salle 9 - Hôtel Drouot - 9, rue Drouot - 75009
Ader
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