Le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme fait œuvre de mémoire

On 01 April 2021, by Anne Doridou-Heim

Marqué par l’histoire, le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme agit avec réflexion pour enrichir ses collections et les ancrer dans la vie.

Ary Arcadie Lochakow (1892-1941), Le Poète David Knout et sa femme, 1923, huile sur toile, 92 73 cm. Paris, Drouot, 10 novembre 2020. Millon OVV. M. Mielniczuk.
Adjugé : 23 400 € - Acquisition du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme

L’année 2020, en dépit de sa conjoncture si particulière, a été propice pour le musée d’Art et d’Histoire du judaïsme qui a pu réaliser de nombreuses et belles acquisitions. L’institution, héritière du musée d’Art juif de Paris, est logée depuis 1998 dans l’un des plus beaux hôtels particuliers du Marais, fleuron de l’architecture parisienne du XVIIe siècle, celui du duc de Saint-Aignan. Sous la direction de Paul Salmona, une nouvelle équipe féminine est en place à la conservation ; Claire Decomps est responsable du service de la conservation depuis juin 2018, et Pascale Samuel, conservatrice de la collection d’art moderne et contemporain, nommée en décembre 2019. Conscientes du manque d’attractivité et des lacunes de certains domaines du parcours permanent, alors que l’ambitieuse politique d’exposition fonctionne bien et attire les visiteurs, elles ont entrepris de le refondre. C’est dans ce but qu’elles agissent aussi sur le marché de l’art, même si – et il est important de le préciser – les dons sont beaucoup plus nombreux que les achats. Parmi les priorités, il est question d’étoffer la présence des juifs de France et de montrer, au-delà de la Shoah qui est traitée par le Mémorial, leur ancrage dans la société française. La vie face à la mort. «Notre section de judaïca est riche, mais nous ne voulons pas offrir que des objets de culte ; il est essentiel de présenter les juifs en tant que population intégrée dans la vie de la société française», précise Claire Decomps. La toute dernière acquisition s’y rapporte justement. Le 17 mars 2020, deux certificats de conscription ont été achetés lors de la vente de judaïca d’Ader. Deux documents modestes, mais qui parlent de patriotisme. Le but était le même lors de l’achat – à 3 250 €, en décembre 2018 chez Millon OVV – d’un panneau de décoration en céramique des années 1920, réalisé à Tunis par la maison Chemla Fils : lui parle de vie quotidienne et de la communauté juive d’Afrique du Nord, l’autre point faible de la collection permanente.
Au cœur de l’école de Paris
Les conservatrices savent également que le département des peintures est constitué de beaucoup de petites œuvres – des dépôts du Centre Pompidou pour l’essentiel –, mais qu’il manque de pièces emblématiques. L’exposition prévue autour de la figure d’Hersh Fenster (annoncée pour juin) a offert l’occasion d’un bel enrichissement. Le musée a en effet acquis, le 10 novembre 2020, l’énigmatique Portrait du poète russe David Knout (1900-1955), tenant la tête de sa femme, peint en 1923 par Ary Arcadie Lochakow (1892-1941). L’artiste, né à Odessa, fait partie de ces noms oubliés – il est mort à Paris, sous l’Occupation, de malnutrition. Quant au modèle, il a joué un rôle essentiel dans la Résistance en fondant, avec Abraham Polonsky, La Main forte, une organisation secrète destinée à l’exfiltration des juifs des camps d’internement français. Le musée fait régulièrement son marché lors des ventes Millon, l’une des maisons de ventes offrant ses cimaises à l’école de Paris. Le 13 mai déjà, il avait pu préempter cinq œuvres, dont deux peintures – un Portrait d’homme de 1922 et un Paysage enneigé près de Paris de 1934 – d’Abraham Weinbaum (1890-1943), un nom qui rejoint pour la première fois l’institution. C’est aussi une autre facette de cette école florissante des années 1920-1930 que dévoilent ces artistes, bien éloignée des paillettes de la vie de bohème des Montparnos : celle d’hommes et de femmes venus de Russie, de Pologne et d’Europe centrale pour fuir l’antisémitisme. Attirés par le vent de liberté créatif régnant à Paris, certains ont connu le succès, tels Chaïm Soutine, Marc Chagall, Jacob Lipchitz… Mais, «beaucoup d’autres n’ont pas eu la même chance et, après avoir vécu dans le dénuement, ont disparu dans les camps de concentration». L’exposition autour d’Hersh Fenster (1892-1964) va leur rendre une visibilité. Ce journaliste et écrivain a écrit Undzere Farpaynikte Kinstler (Nos artistes martyrs), imprimé à compte d’auteur à Paris en 1951, un ouvrage relatant en yiddish le parcours de quatre-vingt-quatre artistes déportés ou morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Le mahJ a décidé d’éditer en français ce texte majeur et peu diffusé, ainsi que de le compléter en documentant mieux la biographie de certains d’entre eux. Les remettre dans la lumière, c’est aussi les restituer dans leur dignité d’artiste.
Le retour du capitaine Dreyfus
Encore un motif de satisfaction que l’acquisition de plus de deux cents feuilles dessinées lors des procès Zola (1898) et Dreyfus (1899), moments cruciaux de la fameuse affaire. On doit ces croquis d’audience au journaliste et illustrateur Maurice Feuillet (1873-1968). La préemption d’un coût total de 49 700 € (8 décembre 2020, Ivoire Nantes OVV) – et qui a pu être menée à bien grâce à une souscription publique amplement réussie – vient compléter le fonds de plus de trois mille cinq cents pièces données par la famille du capitaine. «Il s’agissait surtout d’archives, c’est pourquoi cette entrée offre un témoignage si unique. On va désormais pouvoir vivre le procès de l’intérieur, mettre des visages sur des inconnus et côtoyer les juges», explique Claire Decomps. «Ce sont des dessins de presse, Feuillet a véritablement fait un travail d’une grande neutralité, il n’a pas pris parti.» La figure d’Alfred Dreyfus fixée le 12 août, celle, concentrée, d’Émile Zola, celles du lieutenant-colonel Picquart, de l’épouse du capitaine à la barre, ou encore de Jaurès haranguant la cour vont marquer les esprits. «Leur nombre va aussi permettre de les exposer par rotation afin de les protéger.» Protection, présentation, enrichissement, ancrage… les projets sont nobles et sur une belle voie.

à voir
« Hersh Fenster et le shetl perdu de Montparnasse » et « Chagall, Modigliani, Soutine… Paris pour école, 1905-1940. »
Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, Hôtel de Saint-Aignan, Paris IIIe.
Du 3 juin au 31 octobre 2021.
www.mahj.org
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