Le Mu.ZEE d'Ostende, temple de l’art belge

On 13 July 2021, by Virginie Chuimer-Layen

Nouvel habillage interne, collège d’experts, collection plus lisible… Pour regagner le public, le «musée d’Art à la mer» d’Ostende défend son identité artistique belge.

Photo Els Verhaeghe Mu.ZEE

Après cinq mois de fermeture, le Mu.ZEE d’Ostende rouvre en présentant un panorama de l’art belge de 1880 à nos jours, dans un bâtiment rénové : le fruit d’un travail collectif dirigé par Dominique Savelkoul, passée entre autres à Londres par le Philharmonic et la National Gallery. «Lors de mon arrivée il y a un peu plus d’un an, explique-t-elle, j’ai trouvé un édifice à l’architecture complexe. Y étaient présentées sept expositions annuelles peu accessibles au grand public, qui a fini progressivement par s’en désintéresser. Avec toute l’équipe, ma mission a été de repenser ce musée de niche, en organisant un parcours chronologique et pluriannuel de notre collection, à l’intérieur d’un bâti plus fluide.» Le Mu.ZEE, littéralement «musée d’Art à la mer» depuis 2008, c’est d’abord un site emblématique du dynamisme de la cité portuaire au milieu du XXe siècle. En 1948, l’architecte brabantois Gaston Eysselinck engage la construction d’un vaisseau moderniste, à triple niveau, dont l’immense façade de verre filtre la lumière naturelle. Le bâtiment est destiné à abriter un grand magasin, siège de la plus grande coopérative flamande occidentale, la S.E.O (Spaarzaamheid Economie Oostende). Mais en 1981, celle-ci fait faillite. Cinq ans plus tard, le lieu renaît en accueillant les collections du Musée provincial d’art moderne (PMMK), dédiées notamment à l’art contemporain, auxquelles s’ajoutent dans les années 2000 celles du musée des beaux-arts d’Ostende, axées sur le XIXe siècle. Cependant, au fil des ans, l’édifice s’essouffle. Partout, baies vitrées et fenêtres sont occultées par de la maçonnerie, et certains grands espaces internes initialement ouverts sont divisés en surfaces restreintes, fermées et sans lumière. En janvier dernier, un chantier de cinq mois a été lancé. «En l’état actuel, le musée est transitoire, ajoute la directrice. En 2024 auront lieu de grands travaux concernant la toiture et la remise aux normes, après une dernière exposition sur James Ensor, l’enfant du pays, à l’occasion du 75e anniversaire de sa mort.»
 

Photo Els Verhaeghe Mu.ZEE
Photo Els Verhaeghe Mu.ZEE


Une rénovation less is more
En attendant, l’institution en développement s’adresse au collectif bruxellois Rotor, spécialiste d’une architecture «circulaire», pour optimiser son réaménagement. «Avec le musée, nous avons opté pour un démantèlement sélectif et une revalorisation des qualités du bâtiment moderniste, explique l’agence. Les balcons murés aux deux étages et l’un des deux escaliers ont été rouverts. Tous les vitrages ont été mis à jour et les espaces du premier niveau agrandis, en supprimant des murs pour recréer des perspectives.» Récupérées, les structures démantelées ont servi à créer des cloisons pour exposer les œuvres et pour certaines, à réaliser les assises de sièges. Par soustraction et réemploi, le collectif a donc produit une rénovation durable, dans l’air du temps. Plus aéré, le lieu redevient ouvert sur l’extérieur, grâce à sa façade vitrée. «En seulement quelques mois, nous avons reconnecté la collection poussiéreuse et le bâtiment délabré grâce aux architectes, à nos propres ressources et à l’équipe du musée.»

 

René Magritte, (1898-1967), Le Forgeron, 1920, collection Mu.ZEE. © Sabam Belgium 2021
René Magritte, (1898-1967), Le Forgeron, 1920, collection Mu.ZEE.
© Sabam Belgium 2021


Vision d’ensemble pour collection unique
Afin de diversifier les points de vue sur ce riche corpus en sommeil, Dominique Savelkoul a fait appel à un collège externe de quatre «sages» : le commissaire d’exposition Joost Declercq, Zoë Gray, conservatrice principale du centre d’art contemporain de Wiels, Emmanuel van de Putte, administrateur délégué de Sotheby’s Belgique, et Wouter Davidts, ingénieur-architecte et professeur à l’université de Gand. «La spécificité du Mu.ZEE, c’est sa collection, affirme ce dernier. Aucun autre musée de Belgique ne s’est consacré aussi explicitement à réunir des œuvres d’artistes belges. Nous voulions faire redécouvrir au public son caractère unique.» Deux cents morceaux choisis, parmi huit mille œuvres au total, se déploient ainsi sur deux étages et balcons-mezzanines. «La présentation actuelle n’impose toutefois pas un parcours strict, soulève Mieke Mels, conservatrice du musée et commissaire, mais appréhende ce fonds comme un champ d’affinités artistiques. Auparavant, nous disposions d’une aile consacrée à James Ensor et d’une autre à Léon Spilliaert. Il faut désormais incorporer leurs œuvres dans une histoire plus globale, celle de l’art belge.» Dans un parcours fluide, le spectateur peut découvrir à son rythme tous les noms, grands ou plus discrets, de l’histoire de l’art du pays à partir des années 1880. Cette promenade chronologique, libre, débute au second étage avec des toiles peintes jusqu’en 1940. Impressionnistes, néo-impressionnistes ou précurseurs, les tableaux d’Ensor, de Spillaert ou d’Henry de Groux dialoguent avec ceux de Théo Van Rysselberghe, Guillaume Vogels, Périclès Pantazis ou encore Fernand Khnopff. Sur une cloison en «L», les formes géométriques de la Moisson dans le Devonshire (1917) de Constant Permeke, autre figure de l’avant-garde belge, jouent avec la lumière naturelle qui pénètre à travers les baies. La mezzanine du premier présente ensuite un florilège de l’abstraction lyrique et géométrique locale. Au même étage se trouvent des productions allant de 1960 à 2000, comme celles de Guy Degobert, Hugo De Clercq, Jacques Verduyn et Raoul de Keyser, mais aussi de Pol Bury, Jef Verheyen, Roger Raveel, Luc Tuymans ou encore Marcel Broodthaers. À l’image de l’ensemble de la collection, les sculptures y sont rares. Exposée devant la baie vitrée, celle intitulée Le Cheval de Troie de Johan Creten semble regarder vers les façades des maisons ostendaises. Enfin, dans un décrochement dédié au XXIe siècle, de belles découvertes vous attendent, comme les pastels et gouaches d’Anne-Mie Van Kerckhoven parmi des pièces du Sénégalais – installé à Gand – Pascale Marthine Tayou, des tirages photo de la Nigériane – basée à Anvers – Otobong Nkanga, ou encore de poétiques installations de verre d’Ann Veronica Janssens.
Des enjeux à diverses échelles
Ni parfaite ni exhaustive, la proposition du Mu.ZEE se veut «honnête et transparente. Une présentation est par définition subjective, affirme Dominique Savelkoul, il ne faut pas essayer de le cacher. Notre collection est une histoire incomplète de l’art moderne et contemporain en Belgique, dynamique et jamais achevée.» Et Zoë Gray d’ajouter : «Jusqu’en 2024, nous allons interroger différentes manières de l’appréhender, étudier ses failles comme ses points forts.» Tout en ayant conscience de son rôle à tenir, au sein de son propre écosystème et au-delà. «Étant le seul musée d'art belge depuis la fin du XIXe, il doit être plus que jamais visible à l’international, conclut la directrice. Nous souhaitons questionner l’art du pays, en faisant des recherches internes sur la collection et en collaborant avec des partenaires externes, comme les universités, les entreprises et les musées étrangers.» Avec le Mu.ZEE nouvelle version, Ostende, qui se muera en «Ensorville» en 2024, aspire à redevenir une pièce maîtresse sur l’échiquier muséal et culturel de la Belgique.

 

à voir
Mu.ZEE,
11, Romestraat, Ostende, tél. : +32 (0)50 24 21 91.
www.muzee.be
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