Le Montmartre d’Utrillo

On 17 September 2020, by Caroline Legrand

Avec ce Lapin Agile sous la neige, le chantre de la Butte nous invite à devancer les saisons pour mieux redécouvrir ce lieu qu’il aimait tant et qui a rythmé sa vie et sa carrière.

Maurice Utrillo (1883-1955), Le Lapin Agile sous la neige, huile sur toile, 46 56 cm. (détail)
Estimation : 40 000/60 000 

Lorsque peindre devient un remède. Maurice Utrillo cherchait à tromper son mal, son alcoolisme, en arpentant les rues de sa très chère butte Montmartre. Le Sacré-Cœur, le moulin de la Galette, la rue du Mont-Cenis, le cabaret la Belle Gabrielle et, bien sûr, le Lapin Agile comptent parmi ses motifs sans cesse remis sur le métier. Alors annexé depuis peu à la ville de Paris, Montmartre a été à l’origine de l’embrasement de la Commune, en 1871. Lieu mythique, il est aussi fréquenté par les artistes du tournant du siècle – Toulouse-Lautrec, Bruant, Picasso, Modigliani ou Pissarro -, en quête d’air pur mais aussi de vin pas cher, servi dans les nombreux cabarets du bas du quartier. Ouvert à la fin du XVIIIe siècle dans sa partie haute, le cabaret des Assassins change de nom suite à la réalisation par le caricaturiste André Gill d’une nouvelle enseigne, illustrée d’un lapin : il devient alors le Lapin à Gill, puis le Lapin Agile… L’ancienne danseuse de cancan Adèle Decerf puis Berthe Sébource et, à partir de 1903, Frédéric Gérard en font un lieu incontournable, où Apollinaire lit des poèmes et Picasso brosse des portraits. Grand habitué lui aussi, Maurice Utrillo a peint de nombreuses fois cet endroit, la plupart du temps côté rue Saint-Vincent avec la perspective montante.
Poésie hivernale
Mais pour cette toile, référencée au catalogue raisonné sous le numéro 2303 (page 322), le peintre s’est placé rue des Saules, sur le côté du cabaret aux volets verts, dont l’enseigne est à peine visible : là, il peut s’attarder sur les passants, et surtout dépeindre la neige qui dépose son manteau sur les toits, les arbres et le sol. Si la toile ne date pas de sa « période blanche » — comprise entre 1910 et 1914 — mais plus probablement des années 1930, hautes en couleur, Utrillo reprend à nouveau le paysage hivernal tant apprécié de ses amateurs, et forcément très demandé par son marchand Pétridès. Il faut dire qu’il use d’une manière toute particulière pour restituer ce blanc lumineux, travaillant une pâte épaisse dans laquelle il incorpore du plâtre, de la chaux et du sable ; ainsi obtient-il ces variations de teinte, tirant par exemple ici sur le gris dans le ciel chargé. Au fil des années, sa vision se fait plus synthétique, voire simpliste, dans le traitement des personnages. Néanmoins, il offre toujours des compositions très étudiées, servies par une maîtrise des rythmes linéaires et des couleurs, et reste fidèle à sa vision presque « naïve ». Une séduisante poésie personnelle. Si sa mère, Suzanne Valadon, a poussé son fils de 21 ans à peindre afin de le détourner de ses vices, elle avait également su déceler en lui ce talent en germe. Épaulé par d’autres peintres montmartrois, notamment Alphonse Quizet, il sera bientôt révélé lors d’expositions, comme celle de 1909 chez Clovis Sageot, puis la célèbre vente aux enchères de peintures d’avant-garde, organisée par André Level à Drouot en 1914, baptisée « La peau de l’ours ». Même s’il quittera Montmartre pour s’installer avec son épouse Lucie Valore au Vésinet, en 1936, il y reviendra régulièrement pour peindre. Il sera inhumé au cimetière Saint-Vincent… en face du Lapin Agile.

Thursday 24 September 2020 - 05:00
Mâcon - 1, avenue Édouard-Herriot - 71000
Quai des Enchères
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe