Le marché de l’art, champion de l’économie circulaire ?

On 26 November 2020, by Carine Claude

Le marché de l’art ne serait-il pas le pionnier des nouveaux modèles circulaires ? Entre menaces climatiques et sanitaires globales, explosion du online et mutation des modes de consommation, le vision séculaire de l’économie change. Le marché de l’art n’échappe pas à la règle.

 

Vertueuse, durable et sobre – pour ne pas dire frugale –, écologiquement responsable, collaborative et positive… l’économie circulaire se pare de toutes les qualités. Son fonctionnement en boucle mise sur la prolongation du cycle de vie des biens et des matières, loin des modèles économiques traditionnels, où la création de richesse passe d’abord par la destruction des ressources et l’éternel renouvellement de nos biens de consommation. Or, s’il est un bien qui circule en circuit fermé depuis fort longtemps, ce sont les œuvres d’art. De l’atelier de l’artiste à son premier acheteur, de gré à gré entre collectionneurs et galeristes ou d’une enchère à l’autre, inlassablement elles passent et repassent de mains en mains. Non destructibles par nature – à de rares exceptions près, on se souvient du Banksy déchiqueté –, renouvelables du fait même de l’activité des artistes, les œuvres d’art sont les championnes de la durabilité. Nul besoin d’une seconde vie pour ces créations de l’esprit, qui se valorisent dans le temps et dont l’obsolescence n’est finalement dictée que par la place que leur accorde l’histoire de l’art. Ce qui explique en partie la résilience du marché de l’art qui, bien que n’échappant pas aux effets périodiques de certaines bulles spéculatives, s’impose depuis plusieurs décennies comme un marché relativement stable face aux crises économiques et aujourd’hui sanitaires. Parfois difficile à cerner, l’économie circulaire trouve également un écho dans celle de la fonctionnalité, une évolution de l’économie de services où c’est l’usage du bien qui est vendu, et non plus le bien lui-même : les fameuses solutions intégrées dont sont friands les industriels de l’automobile. La méthode est éprouvée pour améliorer les performances, mais aussi réduire les coûts. Circuit fermé, services à 360°… les célèbres ports francs en sont un bel exemple. Propices aux transactions discrètes au risque de se faire taxer d’opacité, ils ont longtemps fait figure de pionniers dans ce domaine de la « servicisation » avec leur arsenal d’assurances, de salons privés, de systèmes logistiques et d’équipements high-tech pour la sécurisation et la conservation préventive des œuvres.
Cap vers un marché circulaire et dématérialisé
Encore émergents, de nouveaux services en ligne complètent aujourd’hui ce panorama accompagnant la performance des objets d’art sur le marché tout en réduisant les coûts associés aux transactions, comme, par exemple, la certification par voie de blockchain lors de la remise en circulation des œuvres. Rassemblées dans des sortes de passeports numériques, pour l’heure réputés inviolables, les données rattachées aux œuvres d’art telles que l’authenticité, la provenance, le constat d’état, l’historique des expositions et des transactions sont validées par des communautés informelles d’internautes disséminées un peu partout dans le monde. Ce garde-fou en mode participatif et collaboratif contre le pullulement des faux et des fraudes sied parfaitement aux fondamentaux de l’économie circulaire. Par principe, cette dernière favorise la dématérialisation des pratiques, dans une certaine mesure plus économe en ressources non renouvelables. Des enchères online aux plateformes dédiées, les ventes d’art en ligne s’imposent depuis de nombreuses années, même si 2019 marque le pas avec un chiffre d’affaires de 4,82 milliards de dollars, soit 4 % de plus qu’en 2018 selon le rapport Hiscox 2020 sur le sujet. La grande incertitude réside dans l’après-Covid : « Le coronavirus sera-t-il le catalyseur qui permettra enfin d’enflammer un marché de l’art en ligne encore hésitant ? C’est la question que se posent tous ses observateurs », résume Robert Read, directeur Art et clientèle privée chez Hiscox. Mais pour les galeries qui n’avaient pas encore mis le pied à l’étrier, la crise sanitaire aura été un coup d’accélérateur pour leur transition numérique. Pendant le confinement, foires, institutions et galeries multiplient les online et viewing rooms, ces salles d’exposition en ligne où le visiteur découvre les œuvres de manière virtuelle sans bouger de son fauteuil. Associés à la dématérialisation des pratiques, les principes collaboratifs de l’économie circulaire s’incarnent également dans la démocratisation du mécénat, notamment grâce au développement du financement participatif artistique, avec des plateformes comme Indiegogo, Kickstarter ou encore Patreon. Artistes et institutions puisent dans leurs vastes communautés pour financer leurs projets et créations. L’intérêt ? Fidéliser ces nouveaux viviers de donateurs – et pourquoi pas en faire de nouveaux collectionneurs ou des mécènes – tout en contrebalançant la baisse des aides publiques artistiques et culturelles, observée partout dans le monde.
Préoccupations environnementales
Alors que la prise de conscience face aux risques environnementaux se fraie un chemin dans toutes les strates de l’économie, les acteurs du marché de l’art donnent eux aussi une inflexion verte à leurs usages. Comme le pointe le rapport Art Basel – UBS 2020, rédigé par l’économiste Clare McAndrew, le comportement des collectionneurs évolue de manière notable ces dernières années. Selon l’enquête qu’elle a menée en 2019 auprès de ceux appartenant à la catégorie des High Net Worth Individuals (HNWI), la durabilité du marché de l’art et l’impact de son empreinte carbone se hissent au rang de leurs principales préoccupations. La jeune génération des milléniaux se montre particulièrement sensible à ces questions environnementales, puisque 70 % d’entre eux considèrent comme essentielle la réduction de leur empreinte dans leurs pratiques d’acquisition de l’art. Que l’achat se fasse en ligne ou pas, le coût environnemental du transport des œuvres d’art est tout sauf négligeable. Emballage et expédition génèrent à la fois carbone et déchets. Dans son rapport, l’économiste cite à titre d’exemple la société Rokbox, spécialiste de l’emballage durable des œuvres d’art, qui a développé un outil de calcul des émissions carbonées lors du transport. Le résultat est édifiant : une œuvre de 5 kg expédiée de New York à Hong Kong génère près d’une tonne de CO2. Soit l’équivalent des 51 sacs poubelle jetés à la décharge ou d’un trajet de 4 620 km en voiture… Gourmandes en termes de flux aérien, les foires internationales prolifèrent. Objets et acheteurs circulent à une échelle sans précédent pour converger lors de ces grand-messes rythmant le calendrier du marché, et qui donnent le pouls de sa santé économique. Toujours selon le rapport de Clare McAndrew, 42 % des foires interrogées mettent en avant leurs initiatives pour réduire leur consommation énergétique, que ce soit par le biais de l’éclairage LED ou de systèmes de climatisation moins énergivores ; le basculement numérique de certaines pratiques permet en outre de limiter les consommables et le papier, comme les catalogues en ligne ou les billetteries dématérialisées. La plupart d’entre elles (73 %) ont mis en place un programme de recyclage de leurs déchets, tandis que 38 % déclarent réutiliser le matériel d’exposition et de scénographie pour leurs futures éditions. Enfin, marchands d’art et collectionneurs sont unanimes : épuisés par le rythme effréné des foires et devant faire face à des budgets de participation de plus en plus élevés, nombre d’entre eux avaient déjà décidé de réduire la voilure de leurs déplacements avant même la mise en veille de la crise sanitaire. Réduite de facto, leur empreinte carbone devrait s’infléchir en 2020. À voir si les années à venir confirment ce virage durable et vertueux du marché de l’art…

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