Le Louvre, star des écrans

On 28 September 2018, by Camille Larbey

Grâce à une politique volontariste, les tournages se multiplient dans le musée, contribuant à son rayonnement international.

Le Louvre accueille désormais plus de 450 tournages par an, contre 120 en 2014.
© Marjory Ott

Cent millions. C’est le nombre de vues cumulées du clip Apeshit («colère», en argot américain), mis en ligne en juin dernier par Beyoncé et Jay-Z, sous leur nom de scène «The Carters». Dans cette vidéo de six minutes, le power couple du R’n’B US s’affiche devant les œuvres les plus célèbres du musée : La Joconde, Le Serment des Horaces, La Victoire de Samothrace, Le Sacre de Napoléon et la Vénus de Milo. En écho aux revendications de la chanteuse pour la défense de la cause afro-américaine aux États-Unis, une attention toute particulière est portée aux personnages de couleur des tableaux, tel l’homme agitant sa chemise dans Le Radeau de la méduse ou les serviteurs des Noces de Cana. En 2016, le chanteur américain Will.i.am avait également réécrit l’histoire de l’art dans le clip de Mona Lisa Smile, tourné au Louvre : la tête de l’artiste, aux origines jamaïcaine et française, était incrustée dans les tableaux de Delacroix, Vermeer et David. «Cela fait peut-être sourire de voir mon visage dans ces chefs-d’œuvre, le visage d’un Noir, car on n’a pas l’habitude d’en voir dans l’art classique, sauf dans l’art égyptien. C’est aussi une façon de rappeler que des Noirs étaient réduits en esclavage à l’époque où certains de ces tableaux ont été peints : en anglais ce sont des “Masterpieces”, on peut aussi entendre le mot Master, maître au sens de possesseur d’esclaves», précisait-il. La vidéo de Will.i.am a généré sept millions de clics. Un score honorable, mais loin du succès planétaire de Beyoncé et Jay-Z, dont le clip a entraîné un renversement de paradigme : d’ordinaire, ce sont les films (fictions, documentaires ou clips) qui utilisent le Louvre comme argument promotionnel. Da Vinci Code (2006) a énormément communiqué sur l’image du musée, alors que celui-ci n’apparaît qu’une dizaine de minutes en ouverture. Désormais, le Louvre propose sur son site Internet un parcours thématique permettant aux visiteurs de découvrir les œuvres aperçues dans le clip Apeshit. «Le parcours à imprimer chez soi est le contenu le plus visité sur le site du Louvre depuis qu’il a été mis en ligne», s’enorgueillit le musée.
450 tournages par an
Le clip de Beyoncé et Jay-Z est l’accomplissement d’une politique volontariste du Louvre. D’une centaine de tournages par an à la fin des années 2000, le musée parisien en accueille actuellement près de 450 par an. En 2015, l’institution a même dû se doter d’un service de tournage mobilisant quatre personnes et d’un service des productions audiovisuelles employant trois personnes. La moitié des demandes émises par les sociétés de production est toutefois refusée. Soit parce que le calendrier est complet ou que l’ampleur de l’équipe et du matériel est trop importante. Soit parce que la nature de la vidéo est trop éloignée des missions et des valeurs du musée. «On a refusé des shootings modes dans les salles du musée ou un reportage sur les difficultés d’accepter sa masculinité à tourner dans les salles consacrées aux sculptures grecques», développe Sophie Grange, responsable de communication du musée. Quelques entorses à cette dernière condition sont parfois faites, concernant par exemple une publicité pour DS Automobile, réalisée en contrepartie d’opérations de mécénat. Une fois la demande validée, chaque tournage est soumis à un encadrement strict : pas question de déplacer les œuvres et les vitrines, ou de repeindre les murs. Le Louvre est à prendre tel qu’il est. Ou à laisser.
Des téléfilms à Bollywood
Chaque année, le Louvre est présent au Salon des tournages «Paris Images Location Expo», afin de mener un travail de prospection. Les liens avec France Télévisions ont été consolidés ces dernières années par la multiplication des tournages d’émissions ou de téléfilms. En 2017, le polar Mystère au Louvre, diffusé sur France 2, a été suivi par neuf millions de spectateurs. Les superproductions internationales ne cessent de venir poser leur caméra dans ce petit bout de Paris : les Tuileries sont le théâtre de danses endiablées dans la comédie musicale bollywoodienne Befikre (2016) ; on peut voir l’héroïne Diana Prince longer la pyramide de Pei dans Wonder Woman (2017) ; la grande pyramide, entièrement recréée numériquement, est complètement détruite dans le film de science-fiction The Edge of Tomorrow (2014). Pour ses Aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec (2010), Luc Besson a eu l’autorisation exceptionnelle de filmer la galerie d’Apollon, pourtant interdite aux tournages. En 2009, le musée a même coproduit à hauteur de 20 % le film Visage, du Taiwanais Tsai Ming-Liang, comédie musicale autour de la figure de Salomé. Dans cette réappropriation toute personnelle du musée, le spectateur reconnaîtra les appartements Napoléon III, le temps d’une scène de repas. Henri Loyrette, à l’époque président-directeur du Louvre, justifiait cette initiative : «Proposer le musée du Louvre comme laboratoire de réalisation, c’est espérer recevoir en retour un autre regard, non institutionnel, à la fois sur le lieu, les collections et l’institution elle-même.» Depuis, plusieurs films ont été coproduits, dont Francofonia (2015), d’Alexandre Sokourov, retraçant l’histoire du Louvre durant l’Occupation.
20 000 € la journée de tournage
Le Louvre ne communique pas officiellement sur les recettes générées par les prises de vues. Le service de tournage signale tout de même que 80 % des autorisations sont établies à titre gracieux, dans le cadre de la valorisation des collections et de la promotion des lieux. Une journée de tournage à l’intérieur et à l’extérieur du Louvre coûte aux alentours de 20 000 € pour un long-métrage de fiction. Une somme réduite à 2 000 €, s’il s’agit d’un documentaire à but pédagogique ou mettant en valeur le patrimoine du musée. Le vidéoclip de Beyoncé & Jay-Z a, quant à lui, été réalisé au cours des nuits des 31 mai et 1er juin, dans la plus grande confidentialité. «Beyoncé et Jay-Z sont venus visiter le Louvre à quatre reprises, ces dix dernières années. Lors de leur dernière visite en mai 2018, ils nous ont proposé cette idée de tournage. Les délais étaient très courts, mais le projet a vite convaincu le Louvre, car le synopsis montrait un vrai attachement au musée et aux œuvres qui les avaient marquées», s’est simplement contenté de commenter le musée. Dans la plupart des fictions, le Louvre est utilisé en tant que tel : un espace muséal où les personnages déambulent, admirant les œuvres. Mais certains films ont su transcender les lieux. On pense, évidemment, aux trois héros de Bande à part (1966) de Godard, sprintant à travers les salles. Une scène reproduite au plan près dans Innocents - The Dreamers (2003) de Bertolucci. En 1957, dans Drôle de frimousse, Audrey Hepburn descendait l’escalier monumental devant la Victoire de Samothrace, sous le tir nourri du photographe de mode interprété par Fred Astaire. Avec cette scène, le réalisateur Stanley Donen composait un amusant dialogue visuel entre l’imposante statue antique et l’actrice agitant son voile comme une paire d’ailes. Le musée est aussi là où planent le mystère et, surtout, les fantômes : l’un des premiers films tournés in situ est le Belphégor d’Henri Desfontaines, en 1927. Le célèbre fantôme à la longue cape noire revient sur les écrans en 1965 dans une mini-série avec Juliette Gréco, et en 2001 dans une adaptation emmenée par Sophie Marceau. Quel autre musée peut se targuer d’avoir son propre fantôme ? En cela, le Louvre est unique au monde : plus qu’un magnifique élément de décor, il a réussi à générer son propre imaginaire.

Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe