Gazette Drouot logo print

Le grand Kanaal d’Axel Vervoordt

Published on , by Alexandre Crochet

Le grand antiquaire et décorateur belge a inauguré fin 2017 dans une ancienne distillerie près d’Anvers un époustouflant complexe dédié à l’art, quintessence de son esthétique.

Les silos à grains réhabilités de Kanaal. Le grand Kanaal d’Axel Vervoordt
Les silos à grains réhabilités de Kanaal.
© Jan Liégeois

Pour comprendre un peu mieux la personnalité et le parcours singuliers d’Axel Vervoordt, il faut se rendre à quelques encablures de la ville d’Anvers, au bord du canal Albert, qui relie la cité flamande à la ville de Liège. C’est là que le célèbre décorateur belge a jeté son dévolu sur un ancien site industriel du XIXe siècle, une distillerie de malt dont il a racheté un à un les bâtiments à partir de la fin des années 1990. Fin novembre, celui qui se définit comme «un peu antiquaire, un peu architecte, un peu décorateur» a inauguré le complexe, justement baptisé Kanaal. Si quelques camions s’agitent encore discrètement à l’arrière des bâtiments, cet ensemble ambitieux de 55 000 mètres2, au plan triangulaire, réalisé avec les architectes belges Stéphane Beel, Coussé & Goris et Bodgan & Van Broeck, et le paysagiste français Michel Desvigne, est maintenant finalisé.
 

Les œuvres de l’artiste El Anatsui dans le Patio de la galerie à Kanaal.
Les œuvres de l’artiste El Anatsui dans le Patio de la galerie à Kanaal.© Jan Liégeois


Expérience multiple
Avec patience, Axel et May Vervoordt ont réhabilité les constructions industrielles, enlevant certaines parties pour en ajouter d’autres ; magnifié les volumes généreux des entrepôts ; tracé des sentiers sinueux entre les édifices pour faciliter la déambulation et la découverte. Car il s’agit bien d’une exploration, d’une expérience multiple à laquelle le visiteur est convié. Kanaal abrite d’abord le quartier général des activités familiales, les bureaux, entrepôts et ateliers. Près de cent personnes s’y activent. Et si une partie des bâtiments est dédiée à l’immobilier résidentiel, l’une des branches de la famille dirigée par Dick, l’un des fils, c’est bien à l’art qu’est destiné ce «village». Protégés par des portes solides et des murs épais, des bijoux y brillent dans la pénombre. Près de la réception, les cristaux de Lucia Bru, plasticienne qui a participé cet hiver à l’exposition «Les mains sans sommeil» d’Hermès au Palais de Tokyo, à Paris (voir Gazette n° 43, p. 292), étincelaient dans l’architecture brute en briques de la galerie Escher lors de notre passage. Créée en 2011, la galerie d’art contemporain Axel Vervoordt, dont s’occupe l’autre fils, Boris, a élu domicile à Kanaal il y a peu. Plusieurs espaces accueillent les œuvres  à vendre  de l’enseigne. Outre la galerie Escher qui recevra bientôt le travail de l’artiste Kimsooja puis celui d’Otto Boll, au cours du premier semestre, deux espaces situés dans un autre bâtiment présenteront, après de nouvelles œuvres du Ghanéen El Anatsui, celles de Raimund Girke. Dans la grande galerie aux baies donnant sur le trafic soutenu des péniches et des barges, une exposition jusqu’à fin mars met en avant les grands formats du Japonais Saburo Murakami, la première rétrospective en Europe de ce membre du groupe Gutai.

 

Le site de Kanaal, près d’Anvers.
Le site de Kanaal, près d’Anvers.© Jan Liégeois


Lumière du Nord
Quand d’autres antiquaires s’entichent subitement d’art contemporain, l’intérêt d’Axel Vervoordt remonte lui à sa première toile de Fontana, achetée à l’âge de 22 ans. S’il a senti l’air du temps, sa démarche est profonde. Il suffit pour s’en rendre compte de pénétrer dans le parcours nommé «Henro». Il s’agit d’œuvres appartenant à sa collection, abritée au sein de l’Axel & May Vervoordt Foundation et qui mélangent art occidental et extrême-oriental. Les toiles de Shiraga jettent du rouge dans l’ambiance minérale et les tons neutres des lieux, baignés à la fois par la lumière bleue du Nord via des puits de lumière, subtilement rehaussée par un éclairage jaune artificiel, «pour faire ressortir les couleurs», confie notre guide Boris. Son père a aussi une passion ancienne pour le groupe Zero, dont on peut voir ici des œuvres d’Otto Piene ou de Günther Uecker. Comme il l’explique dans ses Souvenirs et réflexions, ouvrage paru récemment, l’antiquaire belge a mis du temps à comprendre le message de ce dernier. Doté d’une grande curiosité pour l’Asie et ses civilisations, Axel Vervoordt montre, dans un espace appelé «Karnak» et rythmé d’énormes piliers, un ensemble impressionnant de bustes bouddhistes de l’ancienne Dvaravati, en Thaïlande, des VIIe-VIIIe siècles. Partout, la lumière naturelle est privilégiée, loin des spots des galeries d’art contemporain et des foires, sans craindre les zones obscures. Ce n’est pas pour rien qu’un des livres l’ayant marqué s’intitule Éloge de l’ombre, du Japonais Junichiro Tanizaki.

Esprit loft
Ne cherchez pas de clinquant chez les Vervoordt, ni à Kanaal ni dans les intérieurs composés pour les grands noms de la planète. Ni sur ses stands de la Brafa, de la Tefaf et jadis de la Biennale des Antiquaires à Paris, où il a débuté, tout jeune, en 1982. Il y avait fait sensation en enlevant la moquette  laissant apparaître le sol en béton  et le plafond, dans un esprit loft alors avant-gardiste. Deux ans plus tard, toujours à la Biennale, il avait récolté un vif succès en présentant de façon audacieuse un ensemble de porcelaines Ming dont le séjour sous l’eau avait atténué le brillant, ce qui n’avait rien pour lui déplaire. D’ailleurs, le décorateur commence même à attirer de nouveaux clients du Moyen-Orient, «la nouvelle génération passe ce cap d’aller vers la pureté, il n’y a plus rien de glittering, de gilded (de brillant, de doré). Sinon, ils ne viennent pas chez nous», confie-t-il. Marqué par une inclination certaine pour l’ascèse et l’épure, le «zen» oriental, au point qu’on l’a même comparé physiquement aux sages bouddhistes qu’il rencontre dans ses voyages lointains, Axel Vervoordt a paradoxalement le goût pour les fêtes à Venise ou dans son château du XVIIIe siècle, où il aime à recevoir clients et amis. «L’histoire de mon arrière-grand-père [directeur d’une entreprise de gaz] me fascinait. Je voulais être comme lui. Je rêvais de restaurer l’atmosphère qu’il avait créée. Je voulais vivre dans un château et être l’ami d’artistes et de musiciens», raconte dans ses Souvenirs cet amoureux éclectique de Bach et de John Cage, qui organise régulièrement des concerts. D’ailleurs, de la plus haute tour de Kanaal, on peut apercevoir son château de ‘s-Gravenwezel distant de cinq kilomètres à vol d’oiseau. Axel Vervoordt, que les grands chantiers n’effraient pas, l’a réaménagé comme il a restauré et habité  avec le soutien de sa mère  le quartier médiéval du Vlaeykensgang à Anvers. Ouverture vers l’infini Faut-il voir dans Kanaal un château fort de l’art contemporain avec ses coursives et passerelles, ses silos semblables à des tours sans créneaux, ses escaliers étroits rajoutés comme un labyrinthe de béton ? «Oui, mais ce n’est toutefois pas un lieu fermé, au contraire. C’est une plateforme, un lieu de vie, destiné à accueillir des visiteurs, conservateurs, amateurs d’art», explique Boris. Certes, Kanaal sert à l’évidence de vitrine aux activités des Vervoordt et à leur univers. Mais ce que propose avant tout ce lieu hors du commun, c’est une expérience quasi spirituelle de l’art. Celle-ci culmine dans deux installations pérennes issues de la collection. Un joyau carmin signé Anish Kapoor, brouillant les frontières spatiales et ouvrant l’esprit vers l’infini. L’autre, un déroutant «écran» rouge de James Turrell virant au bleu avec la lenteur de l’éternité. Chacune a pris place dans une sorte de chapelle brute. Pour Axel Vervoordt, ces œuvres contemporaines en particulier apportent une dimension absente de l’art ancien et des antiquités. S’il chérit les beaux meubles et objets historiques, il recherche d’abord «ceux qui ont un message à nous délivrer aujourd’hui, qui sont d’actualité». Et ajoute : «Il ne faut pas vivre dans le passé, mais avec son époque, maintenant.»

Axel Vervoordt
en 5 dates
 
Axel Vervoordt à Kanaal, sous l’installation d’Anish Kapoor At the Edge of the World, 1998.
Axel Vervoordt à Kanaal, sous l’installation d’Anish Kapoor At the Edge of the World, 1998. © Zoemin

1982
Première participation à la Biennale des Antiquaires à Paris
1984
Achat du château de ‘s-Gravenwezel, près d’Anvers
1998
Achat de Kanaal
2008
Création de la fondation Axel & May Vervoordt 2011 Ouverture de la galerie d’art contemporain Axel Vervoordt
2017
La galerie et la fondation ouvrent à Kanaal
À voir
Kanaal, 19, Stokerijstraat, Wijnegem, Belgique, tél. : +32 355 33 00.
www.kanaal.be

Axel Vervoordt, Souvenirs et réflexions, Flammarion, 2017, 312 pages, 25 €.
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 1 article(s) left to read.
I subscribe