Le galeriste Antoine Laurentin redécouvre les modernes

On 18 March 2021, by Stéphanie Pioda

Au-delà des effets de mode, Antoine Laurentin effectue un travail de fonds depuis trente ans pour inscrire à l’internationale la trajectoire d’artistes de l’abstraction d’après-guerre. Il fête son anniversaire en septembre.

Antoine Laurentin devant la toile Verticale lumière de Geneviève Asse lors de l'exposition qui était consacrée à l'artiste dans la galerie parisienne, du 13 novembre 2020 au 31 janvier 2021.

Racontez-nous comment a commencé votre aventure de galeriste…
Globalement, après mes études de droit et d’histoire de l’art, j’ai vécu diverses expériences dans le monde des ventes publiques, puisqu’à l’époque j’envisageais de devenir commissaire-priseur. Or, je me suis rendu compte que je m’intéressais plus au métier de galeriste. En effet, alors que j’étais encore étudiant, j’avais travaillé sur le catalogue raisonné du peintre Ferdinand du Puigaudeau, que j’avais pu éditer grâce à une exposition que j’avais organisée dans une galerie avenue Matignon. J’avais 25 ans !
Aujourd’hui, continuez-vous de proposer des œuvres de cet artiste ?
Oui, et je m’occupe toujours de son catalogue raisonné, tout comme de celui de Geneviève Asse. J’ai constamment associé deux volets dans mon travail, avec l’activité de galeriste d’une part, et de l’autre, l’expertise et la recherche.
Pouvez-vous brièvement le présenter ?
Il s’agit d’un artiste postimpressionniste qui a rencontré Gauguin à Pont-Aven, et a développé une manière de peindre très particulière, puisqu’il s’est essayé à traduire les effets du soleil et de la lune. Il a multiplié des clairs de lune et les feux d’artifice dans une belle technique postimpressionniste. Sa cote est comprise entre 20 000 et 150 000 €.
Quelle a été l’évolution de celle-ci depuis vos débuts ?
Lorsque j’ai entrepris le travail de publication du catalogue raisonné, Ferdinand du Puigaudeau était un artiste très régional. Le prix moyen de ses tableaux se situait autour de 50 000 F, soit environ 8 000 €. À force d’expositions institutionnelles, auxquelles nous avons contribué, que ce soit aux musées de Morlaix, de Pont-Aven, aux États-Unis, en Angleterre ou au Japon, il s’est inscrit dans un marché international. Ses tableaux sont beaucoup vendus aux États-Unis et à Londres.

 

Alfred Manessier (1911-1993), Hiver, 1952, gouache et pastel sur papier, 13,4 x 33 cm. Courtesy Galerie Laurentin, Paris - Bruxelles
Alfred Manessier (1911-1993), Hiver, 1952, gouache et pastel sur papier, 13,4 33 cm.
Courtesy Galerie Laurentin, Paris - Bruxelles


Est-ce qu’il bénéficie de ce phénomène que connaît le marché, à savoir la mise en avant d’artistes du second plan parce que les prix des têtes d’affiche sont très élevés ?
Oui, cela influe, mais il y a un autre paramètre, moins réducteur que celui consistant à dire que le marché a horreur du vide et comble la pénurie de certains artistes par d’autres moins importants : il existe des peintres qui n’ont pas cherché à avoir une grande carrière ; ils ont préféré construire leur œuvre tranquillement dans leur coin, sans être obsédés par la gloire. Les phénomènes de mode doivent aussi faire partie de l’analyse, car certains ont été des stars de leur vivant et délaissés par la suite, alors que leur travail demeure intéressant. Ces trois paramètres entrent en ligne de compte : l’évolution croissante du marché, le fait de vouloir développer sa création à l’abri des regards et le cas des revers de fortune ou d’intérêt du public.
Quels autres artistes avez-vous remis en lumière ?
Nous avons eu l’occasion de montrer beaucoup d’artistes qui ont eu des courbes fluctuantes, et auxquels nous avons essayé de redonner leur juste place car le marché les avait un peu oubliés. Je citerais Youla Chapoval, que nous avons exposé en septembre dernier, César Domela, un artiste majeur de l’abstraction, Geer Van Velde, Judit Reigl, Aurélie Nemours, Raoul Ubac, Arpad Szenes, Henri Michaux… Ce sont des artistes très connus, mais pas forcément suivis activement par le marché. Notre travail de galeriste consiste à éclairer des œuvres significatives pour leur époque et pour leur génération.


Pour l’exposition Youla Chapoval, justement, vous aviez collaboré avec Benoît Sapiro, de la galerie Le Minotaure, et avec Alain Le Gaillard. Est-ce pour vous une façon classique de travailler ?
J’ai toujours engagé des partenariats, et tout particulièrement avec ces deux galeries. Il en résulte une démultiplication des forces, on gagne en visibilité et l’on peut monter des expositions plus grandes. En 2016, pour l’hommage à Judit Reigl, nous étions déjà tous les trois, mais aussi avec la Galerie de France et Anne de Villepoix. Créer des synergies est indispensable à notre époque.
 

Geneviève Asse (née en 1923), Signe rouge, 1986, huile sur papier lin et collage, 32 x 24 cm. Courtesy Galerie Laurentin, Paris - Bruxelle
Geneviève Asse (née en 1923), Signe rouge, 1986, huile sur papier lin et collage, 32 24 cm.
Courtesy Galerie Laurentin, Paris - Bruxelles

Quelle est la spécificité de l’espace de Bruxelles ?
Nous avons essayé d’y développer un marché essentiellement lié à la peinture belge abstraite d’après-guerre, une période qui était un peu en sommeil et que nous avons voulu réveiller autour d’Antoine Mortier, Élie Borgrave, etc., tout comme le très important pop art belge, en particulier avec Evelyn Axell. Nous avons un terrain de découvertes assez vierge et passionnant, « belgo-belge », que nous essayons d’internationaliser. Dans le même temps, nous montrons des artistes que l’on considère comme français alors qu’ils sont belges, notamment Pol Bury, Henri Michaux, Pierre Alechinsky… Autre exemple, Léon Spilliaert a été une découverte pour les Français. Ainsi, il y a une quinzaine d’années, j’avais présenté un dessin historique de lui au Salon du dessin qui avait suscité l’étonnement. La récente exposition du musée d’Orsay a confirmé son importance. Depuis dix ans, les choses ont changé le concernant avec un marché porté par les États-Unis et l’Angleterre. Une œuvre vendue 500 000 F (80 000 €) il y a une quinzaine d’années s’envole aujourd’hui à 1 M€.
Pour certains artistes, est-il désormais plus difficile de trouver des œuvres ?
Pour tous, car le marché est très actif ! C’est pourquoi nous avons un suivi très attentif des ventes. Pour ceux décédés, chaque présentation amenuise les œuvres disponibles pour les futurs projets. Nous participons activement aux expositions muséales, afin de donner de la visibilité aux artistes, et sommes très présents sur le second marché pour acquérir les pièces qui s’offrent à nous. On se place dans une politique de durée, tant avec les familles d’artistes qu’avec les collectionneurs.
Est-ce que votre installation quai Voltaire marque une rupture dans votre activité ?
J’étais très heureux rue Sainte-Anne, mais globalement, l’adresse restait très confidentielle, même si j’avais le voisinage de la galerie de Bayser et de l’expert Éric Turquin. Effectivement, le quai Voltaire m’a apporté une visibilité plus importante, car l’adresse est prestigieuse et connue dans le monde entier. Lorsque vous demandez à des étrangers ce qu’ils connaissent de Paris, ils répondent Faubourg-Saint-Honoré, avenue Montaigne et quai Voltaire ! Cela a conforté la dimension internationale de la galerie.
Terminons avec votre actualité…
Nous présentons une exposition des œuvres des années 1950-1960 d’Alfred Manessier, l’un des grands artistes français d’après-guerre, chef de file de l’abstraction à qui j’ai déjà consacré deux expositions. Ses prix sont assez stables, évoluant à la hausse de façon sage, mais certaines périodes sont plus significatives et emblématiques. Sa carrière est ponctuée de manières très différentes, avec des œuvres magnifiques dans les années 1980, qui sont pourtant moins appréciées du marché aujourd’hui. La fourchette des prix oscillera de 9 000 €, pour des œuvres sur papier, à 150 000 € pour les huiles.

Antoine Laurentin
en 5 dates
1991
Ouverture de la première galerie,
rue Sainte-Anne à Paris
1996
Première participation au Salon du dessin
2004
La galerie déménage au 23, quai Voltaire
2010
Première participation à la Tefaf
2013
Ouverture d’un deuxième espace
à Bruxelles, rue Ernest Allard
à voir
«Alfred Manessier. La couleur, œuvres des années 1940-1960»,
jusqu’au 30 avril,
galerie Laurentin, 23, quai Voltaire, Paris VIIe.
www.galerie-laurentin.com
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