Le faux peut tuer

On 01 April 2021, by Vincent Noce

 

La Biennale de Paris a donc vécu, sans avoir atteint son 50e anniversaire. La jeune génération n’a pas connu ses premiers fastes, quand le Grand Palais accueillait un musée éphémère, riche des trésors que galeristes et antiquaires venaient de sortir des collections particulières. La première édition, en 1962, avait été inaugurée en grande pompe par André Malraux. Son dîner de gala était un événement mondain. Les Aaron, Gismondi, Kraemer, Perrin, Rossi, Steinitz et Ségoura dominaient la profession, ce dernier servant à l’occasion de juge de paix. La Biennale n’a pas péri de sa belle mort, son agonie fut plutôt longue et douloureuse. Les facteurs de comorbidité n’ont pas manqué. Dominant sans partage à ses débuts, elle s'est vue confrontée à la concurrence redoutable de la Tefaf, qui a misé sur l’efficacité plutôt que sur l’éclat du cérémonial (reste à savoir dans quelle mesure son image restera affectée par le super-cluster qu’elle a couvé au début de la pandémie), et la Frieze Master. Mais elle a survécu. La Biennale a été longtemps affaiblie par une singularité bien française, les intrigues qui ont déchiré le Syndicat national des antiquaires, auquel elle assurait une abondante trésorerie. Les haines recuites à coups d’assauts contre l’équipe dirigeante, de retournements successifs de majorité et de changements de président l’ont plongée dans une instabilité chronique.

Symboliquement, ce qui a sonné le glas de la Biennale des antiquaires, c’est le scandale du faux mobilier royal.

Chaque année, la répartition des stands donnait lieu à des récriminations, selon la position stratégique de chacun dans le parcours. Le contrôle des objets à l’entrée était régulièrement l’objet de sourdes tractations en coulisse, les experts étant accablés de reproches et menacés pour le compte. Si la foire s’élargissait à de nouveaux venus, les commentaires déploraient l’arrivée de petits boutiquiers. Si elle se refermait, les exclus se plaignaient du monopole que s’arrogeait une poignée de grands marchands parisiens. Il lui fallut constamment changer de formule pour s’adapter au délabrement de la structure du Grand Palais, dont la restauration avait été interrompue par un ministère de la Culture incohérent. Un coup, elle invitait les grands joailliers, qui lui apportaient une promotion qu’elle ne pouvait plus assurer. Tout le monde hurlait. Un autre, elle les mettait dehors. Tout le monde pleurait. Un troisième, elle essayait de les faire revenir. Peine perdue. L’annualisation fut longtemps objet de querelle. Pour les uns, ce choix banalisait un événement dont la rareté confortait l’élitisme. Pour d’autres, il était une nécessité pour s’adapter à un environnement de plus en plus concurrentiel. Cependant, tant bien que mal, elle survivait toujours et encore, le flot de rumeurs et de disputes finissant par s’apparenter au folklore irrédentiste d’un village gaulois. La crise du Covid-19 a sans doute scellé son sort, quand elle essaya de se rabattre sur un événement online avec Christie’s, qui se solda fort mal. Mais, symboliquement, ce qui a vraiment sonné le glas de la Biennale, c’est le scandale du faux mobilier royal. Ni la foire, ni la place de Paris à vrai dire, ne se sont remises de ce drame, frappant de plein fouet les Aaron, Kraemer et Lupu, et de la crise de confiance qui en est résultée. Les plus gros clients internationaux s’en sont retrouvés victimes, aux côtés du château de Versailles. L’opprobre a précipité le détournement du goût pour le mobilier et les objets d’art de l’Ancien Régime, au profit des décors du XXe siècle – lesquels à leur tour ont vu prospérer les faussaires. Peu importait que les faux eussent été présentés ou non au Grand Palais. Innocents comme coupables en paient le prix. Knoedler, la Biennale… la falsification fait des victimes et elle en fera d’autres si rien n’est fait pour l’arrêter.

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