Le château Perrier, entre archéologie et champagne

On 31 August 2021, by Virginie Chuimer-Layen

Après vingt-trois ans de fermeture, le musée d’Épernay a rouvert ses portes dans un château Perrier entièrement rénové. Du Paléolithique à l’histoire du champagne, un parcours unique révélateur des richesses du territoire marnais.

© Noémie Cozette/Ville d’Épernay

Considéré au XIXe siècle comme l’édifice le plus élevé de la ville, le château Perrier semble toujours narguer de ses cheminées rouges et blanches les demeures bordant la prestigieuse « avenue de Champagne ». Le fantasme de briques et de pierres de Charles Perrier (1813-1878), fils de Pierre-Nicolas Perrier, fondateur – avec son épouse Rose-Adélaïde Jouët – de la maison de champagne en 1811, est devenu réalité au milieu du siècle. « Tout a débuté lorsque Charles Perrier, grand négociant et maire de la ville entre 1854 et 1870, a décidé d’acheter un terrain pour y faire construire un édifice célébrant sa réussite sociale et commerciale », explique Laure Ménétrier, directrice-conservatrice du musée. Entre 1852 et 1857, l’architecte d’Épernay Pierre-Eugène Cordier imagine alors un lieu d’apparat, de résidence et de production : derrière de rutilantes façades, 96 pièces, dont des salons et appartements privés, et des caves reliées à la voie de chemin de fer toute proche. En 1856, Charles et son épouse Octavie Gallice s’y installent jusqu’à leur mort, en 1878. Henri Gallice, neveu d’Octavie, hérite de la demeure — où il réside jusqu’en 1930 — et de l’entreprise. Transformé en hôpital, puis occupé par l’armée pendant la Seconde Guerre mondiale, le château est acheté dès 1943 par la ville pour y établir une bibliothèque et les collections des musées d’art municipal, de la préhistoire et d’archéologie régionale, et du musée vinicole et viticole. Inauguré en 1956, il ferme en 1998, pour raisons de sécurité et de mauvaises conditions de conservation. En 2014, un plan de réhabilitation de l’édifice est validé : lauréat en 2016, le projet de rénovation architecturale du cabinet Frenak Jullien Architectes, comprenant une nouvelle proposition muséographique, est lancé en 2018.
 

L’escalier d’honneur.© Noémie Cozette/Ville d’Épernay
L’escalier d’honneur.
© Noémie Cozette/Ville d’Épernay

 

Une restauration respectueuse
Doté d’un centre de conservation externalisé en 2016, le projet respectait au maximum l’architecture existante. « Il n’était pas question de toucher aux décors historiques, expliquent Catherine Frenak et Béatrice Jullien, mais de trouver un équilibre entre valeur d’histoire et valeur d’usage, respect du lieu et apports contemporains, notamment avec un agencement repensé des espaces. » Aucune intervention radicale n’est donc programmée sur cette architecture classée monument historique depuis 2013, et considérée comme le premier témoignage de l’éclectisme en Champagne. Pour les façades donnant sur la cour pavée ouvrant sur l’avenue au sud, et sur un parc de 7 500 m2 au nord, l’architecte sparnacien s’est en effet inspiré de la Renaissance et du style Louis XIII, comme en témoignent le bâti symétrique, son avant-corps central et ses colonnes cannelées, et les jeux chromatiques alliant la brique, le verre, la pierre et l’ardoise. Influencé par l’Antiquité gréco-romaine et la Renaissance, le hall d’honneur, orné d’une mosaïque à décor végétal et de niches logeant des copies romaines antiques, abrite un majestueux escalier avec deux volées en retour, inspiré de Percier et Fontaine pour le Louvre. Au plafond, les 330 bulles de verre du lustre créé par le maître verrier Olivier Juteau rappellent l’ADN du lieu.  Inspirées des styles Louis XIV et Louis XVI, les salles de réception se composent d’une bibliothèque, d’un petit salon-salle de billard et d’un grand salon traversant, aux vues dégagées sur le parc et la cour. Orné d’un parquet constitué de quatre essences de bois, de dorures et d’un plafond peint, ce salon d’apparat est relié à une salle à manger aujourd’hui transformée en centre de documentation, bientôt ouvert au public. Pendant deux ans, plus de soixante-cinq entreprises et métiers d’art sont ainsi intervenus sur l’ensemble du domaine – des pavillons latéraux, grille, parc, cour, façades, sculptures aux boiseries, décors intérieurs et parquets – pour lui redonner toute sa superbe.

 

Outillages et parures néolithiques. © Noémie Cozette/Ville d’Épernay
Outillages et parures néolithiques.
© Noémie Cozette/Ville d’Épernay

Une histoire écrite à la craie
À l’intérieur, les espaces sont décloisonnés, apportant une fluidité, en regard de la muséographie d’origine. Jouant sur les couleurs tendres des murs, comme sur l’agencement plus attractif des objets par leurs mises en situation variées, la scénographie a recours aux procédés multimédias comme les dioramas, casques à réalité virtuelle, maquettes, vidéos, sons et bornes interactives. Sur un fonds de plus de cent mille objets, le parcours muséal en présente environ deux mille cinq cents, sur trois niveaux et quatre segments racontant l’histoire du territoire champenois. Avec comme fil conducteur, la craie. « Cette roche sédimentaire explique la richesse du parcours, souligne la directrice. Au fil du temps, les hommes ont su tirer tous les fruits de cette matière poreuse, perméable, qui se modèle bien. » Après une petite salle introductive expliquant l’histoire géologique et paléontologique de la Champagne, le parcours mène directement au second étage, où les collections archéologiques régionales – environ quatre-vingt mille objets, pointes de flèches, haches polies, parures du Néolithique –, considérées comme les plus importantes au niveau national après celles du musée d’archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye, lèvent le voile sur leurs plus beaux trésors. Vingt salles couvrent les périodes du Paléolithique supérieur (17 000 av. J.-C.) au haut Moyen Âge (476-1 000 apr. J.-C). « Au XIXe, cette région a fait le bonheur des archéologues qui ont mis au jour de nombreuses découvertes. Comme nous avons souhaité démontrer que l’archéologie est une science vivante, nous avons fait appel à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) pour nous aider à préciser la datation et l’utilisation de certaines pièces. » La salle des Hypogées de la Marne (3500-2900 av. J.-C.), avec ces sépultures collectives creusées dans la craie, est l’une des plus belles. Deux espaces consacrés à l’âge du fer (800-480 av. J.-C.) présentent également de fastueux objets retrouvés dans des nécropoles marnaises : des vases, des armes, des épées, des services à banquet, mais aussi des fibules, des torques aux motifs végétaux stylisés, des boucles d’oreilles en or, délicatement travaillées au repoussé. « Tout a été pensé pour que le public comprenne la richesse et la complexité des savoir-faire d’alors », précise-t-elle encore. Mais aussi l’implantation des hommes, dont les salles mérovingienne et carolingienne, et leurs lots de maquettes et de pièces, en renouvellent les connaissances.

 

© Noémie Cozette/Ville d’Épernay
© Noémie Cozette/Ville d’Épernay


Le premier étage est quant à lui dédié au vin de Champagne, fleuron du patrimoine territorial. Dans les anciens appartements privés aux moulures délicates, sont abordés les aspects historiques, socioculturels, techniques et créatifs de la Champagne viticole. Du rôle des communautés religieuses médiévales – notamment celui du moine Dom Pierre Pérignon – dans la culture de la vigne, en passant par les étapes de vinification et d’élaboration – greffage, pressurage, fermentation, assemblage des crus, mise en bouteille, tirage, remuage, dégorgement, dosage, bouchage, étiquetage –, jusqu’aux salles consacrées à la conquête des marchés et au champagne comme source de créativité, tous les aspects de cet univers particulier sont évoqués. Enfin, des salles dédiées aux mécènes champenois du XIXe siècle proposent, dans l’ambiance feutrée d’une grande « chambre des merveilles », une histoire du goût, miroir des propriétaires : des faïences de Wedgwood, des coffrets à la manufacture précieuse appartenant à Claude Chandon de Briailles, issu de la famille Moët-Chandon, y côtoient notamment des objets et du mobilier extra-européens de l’explorateur et consul de France Jules Claine. Un collectionnisme « éclectique », comme signe de reconnaissance sociale.
 

© Noémie Cozette/Ville d’Épernay
© Noémie Cozette/Ville d’Épernay

Un musée à entrées multiples
L’enjeu de faire d’une architecture patrimoniale une structure culturelle et pédagogique adaptée aux exigences du XXIe siècle est atteint. « Ce qui rend ce musée singulier, ajoute Laure Ménétrier, ce sont précisément ses collections croisées qui définissent, ensemble, l’identité et la vitalité du territoire. On vient pour découvrir une architecture spectaculaire, et on en apprend aussi beaucoup sur la fabrication d’un produit mythique. À l’inverse, on y va pour le champagne et l’on découvre un fonds archéologique d’exception, une histoire du goût, dans un écrin sans pareil. Ce musée s’aborde en plusieurs temps, et de manière plurielle. » Répertorié sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, à travers les sites « Coteaux, Maisons et Caves de Champagne », depuis 2015, le château Perrier figure sans conteste un nouvel atout du tourisme « œnoculturel ». Couplé à la villa Perrier-Jouët, abritant la plus grande collection privée d’art nouveau en France, ce nouveau musée dont la réhabilitation, prise en charge par la ville, la région et les dons de plus de 275 mécènes, a coûté 24,2 millions d’euros hors taxes, constitue un « incontournable » pour toute une région et au-delà.

à voir
Musée du vin de Champagne et d’Archéologie régionale - Château Perrier,
13, avenue de Champagne, Épernay (51), tél. : 03 26 55 03 56.
www.archeochampagne.epernay.fr
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