Le château de la Mercerie, le «Versailles charentais»

On 10 December 2020, by Camille Larbey

Sept ans après sa réouverture au public, le château de la Mercerie, œuvre de deux frères excentriques, poursuit sa métamorphose. Retour sur son histoire…

Panneau d’azulejos réalisé par la fabrique d’Aleluia d’après La Bergère des Alpes de Joseph Vernet  (1714-1789).
© Château de la Mercerie

Deux frères fous d’art, reclus dans un château et amassant d’innombrables œuvres… On pense immédiatement aux frères Loiseau, habitant la propriété de Moulinsart avant d’être délogés par le capitaine Haddock. La comparaison s’arrête pourtant là : les frères Réthoré ne se sont jamais livrés au crime à l’instar des antiquaires véreux d’Hergé dans Le Secret de La Licorne. Leur folie s’est concentrée dans la construction, en autodidactes, d’un improbable château au milieu de la campagne charentaise. Une demeure qu’ils ont progressivement aménagée en musée privé. Sur la photo en noir et blanc, non datée, deux hommes portant beau descendent une allée bordée de haies de buis. Costume sombre pour l’un, saharienne et chapeau pour l’autre. Tous deux de stature imposante, ils affichent un air grave. À l’arrière-plan se découpe une façade de style classique en pierre blanche, dont les ouvertures en plein cintre donnent sur le vide. Raymond et Alphonse Réthoré posent devant leur château. Leur «folie», comme on l’a souvent surnommé. Fils de bonne famille originaires d’Anjou nés dans les années 1900, les frères perdent leur père dans leur enfance. Leur mère se remarie avec un médecin qui, en 1924, achète le manoir de la Mercerie, à une quinzaine de kilomètres d’Angoulême, ainsi que six cents hectares avoisinants. Mère et beau-père décédant au cours des deux années suivantes, tous deux deviennent châtelains alors qu’ils ont 26 et 21 ans.
 

L’entrée monumentale du château de la Mercerie. © Château de la Mercerie
L’entrée monumentale du château de la Mercerie.
© Château de la Mercerie


Emphase et trésor bleu
À partir des années 1930 et jusqu’à la fin des années 1970, les frères Réthoré ne vont cesser d’embellir et d’agrandir leur demeure. Alphonse réalise lui-même les plans d’un château d’apparat accolé à la bâtisse originelle de style troubadour. Cette extension prend la forme d’une façade néoclassique aussi large que deux terrains de football (220 mètres) ! Sa dimension hors norme lui vaudra d’être inscrite au Guinness des records comme la plus longue jamais construite au XXe siècle. «Même si des plans […] du même ordre peuvent être dessinés à titre d’exercice par des étudiants de première année aux Beaux-Arts, il y a de quoi être sidéré quand on songe que tout ce que nous voyons a été dessiné, conçu, planifié et construit par un homme qui n’avait appris l’architecture que dans les livres, et qui n’avait rien construit auparavant», écrit l’historien Thierry Groensteen dans son étude consacrée à l’étonnante fortune de la Mercerie. Pendant qu’Alphonse joue les maîtres d’œuvre, Raymond parcourt l’Europe à la recherche d’antiquités. De Lisbonne à Rome, en passant par Madrid et Londres, il pousse les portes des enseignes spécialisées et des salles de ventes. Progressivement, les deux frères se constituent un véritable musée accueillant statues, meubles, livres anciens, bustes, toiles, vases, colonnes, cheminées de marbre… Un bric-à-brac, objectent les mauvaises langues. Certains connaisseurs moquent même un manque de discernement, l'ensemble tenant plus selon eux de l’inventaire à la Prévert que d’une véritable collection d’œuvres d’art. «La diversité de leur provenance, l’inégalité extrême de leur valeur artistique ou historique, l’importance des mutilations et la quantité des replâtrages et des repeints, le plus souvent maladroitement exécutés, défient l’analyse», écrira un inspecteur des Monuments historiques après leur mort. Toutefois, jamais la renommée de la Mercerie n’aurait dépassé les frontières charentaises si les Réthoré n’avaient bâti la plus belle collection de France d’azulejos : trente-deux panneaux aux imposantes dimensions de 6 mètres de haut sur 2,6 de large. Provenant de la fabrique d’Aleluia, à Aveiro, et installés dans les années 1960, ils représentent dans un camaïeu de bleu des paysages et marines de Claude Gellée dit le Lorrain, d’Hubert Robert, d’Eglon van der Neer ou de Joseph Vernet. Deux panneaux, dont l’un polychrome, figurent l’épisode biblique de Suzanne au bain surprise par deux vieillards. «Ne se projetaient-ils pas un peu, eux les deux frères restés vieux garçons, dans les figures de ces deux hommes séduits ensemble par une beauté inaccessible ?», s’interroge Thierry Groensteen.

 

L’aile inachevée du château. © Château de la Mercerie
L’aile inachevée du château.
© Château de la Mercerie


La fin d’un rêve
Dès les années 1950, Alphonse et Raymond ouvrent leur château au public. Ici, il manque un mur. Là, les chapiteaux ne sont pas encore sculptés. Le sol de telle salle est juste cimenté et le plafond, uniquement badigeonné de plâtre. Qu’importe, ce «Versailles charentais» impressionne. «Dommage qu’André Breton soit mort avant d’avoir vu ça !», aurait déclaré le dramaturge et poète Fernando Arrabal lors de sa visite en avril 1976. Pour financer leur rêve surréaliste de pierre, les frères comptent sur les revenus générés par les trois métairies de leur domaine. Ils ont également mis en place un petit commerce d’importation, depuis l’Italie, de machines de nettoyage à sec pour pressing dont ils ont l’exclusivité. S’ajoutent enfin les indemnités parlementaires de Raymond, qui mène une carrière de député depuis 1936. L’opposition de l’aîné à l’OAS, dans le conflit algérien, manque de provoquer la destruction de la Mercerie, lorsque des membres du groupe tentent de faire sauter le château dans la nuit du 23 août 1961. Heureusement, les gendarmes mettent en fuite les poseurs de bombe. Mais les impayés s’accumulent, alors même que ses propriétaires mènent une vie d’ascèse – longtemps, l’édifice n’aura pas l’eau courante. En 1975, le chantier s’arrête définitivement. Raymond se ruine dans un projet d’élevage intensif de vaches qui s’achèvera par une pile de dettes. Après la mort du cadet en 1983, puis celle de son frère en 1986, la demeure change plusieurs fois de propriétaire et tombe progressivement en ruine. Les œuvres d’art seront quant à elles dispersées aux enchères en 1987 et 1988, tandis que le château est acquis par l’antiquaire Bernard Steinitz, avant d’être à nouveau cédé en 2008 à une société foncière. Restent le château et ses azulejos. Consciente de leur potentiel touristique, la commune de Magnac-Lavalette-Villars, sous l’impulsion de son maire Didier Jobit, loue l’ensemble pour un euro symbolique annuel en 2010, après avoir conclu un bail emphytéotique de soixante-quinze ans. Une association de sauvegarde est créée et la population locale se mobilise. Chaque mois, lors de «journées bénévoles», une centaine de personnes viennent sécuriser le site, construire des clôtures, entretenir le parc, refaire l’électricité, les menuiseries et la maçonnerie. En 2012, le château est inscrit à l’inventaire des monuments historiques «pour le caractère unique de cette œuvre de deux frères utopistes et mégalomanes». L’année suivante, la Mercerie rouvre et le public répond à l’appel. «Nous accueillons 25 000 visiteurs par an, avec une progression annuelle de mille entrées. Cette année, même pour quatre mois de saison unique, nous avons reçu énormément de monde», s’enthousiasme Jean-Claude Brun, responsable de l’accueil et de la communication. Les projets ne manquent pas pour réanimer les lieux : l’aménagement de cuisines permettant la tenue d’événements (mariages, séminaire, congrès), l’installation d’une orangeraie et la réfection d’appartements afin d’accueillir des sculpteurs dans le cadre de résidences d’artistes. Dans un coin du domaine, soixante-dix tonnes de marbre attendent de recouvrir les sols des pièces, tandis que l’association a fait vœu de ne jamais terminer le segment de façade donnant sur le vide – là où le chantier s’est arrêté en 1975. Car, s’il y a une chose qui constitue l’incroyable charme de ce lieu étrange, c’est bien son inachèvement. Un non finito en forme d’œuvre d’art totale.

à lire
Thierry Groensteen, La Mercerie, une folie charentaise, les Impressions nouvelles, 2013, 144 pages, 25 €.


à voir
Château de la Mercerie, Magnac-Lavalette-Villars (16), tél. 
: 07 89 63 03 57
Du 1er avril au 1er novembre ou sur réservation pour les groupes en basse saison (chateaudelamercerie16@gmail.com).
www.chateaudelamercerie.fr
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