Le Bois de Morville, un jardin comme un rêve

On 22 October 2020, by Mylène Sultan

Le plus secret des jardins de Varengeville-sur-Mer sera bientôt ouvert à la visite. Posé au-dessus de la Manche, Pascal Cribier a façonné le Bois de Morville durant quatre décennies. Un jardin comme un laboratoire, véritable testament paysager.

Le Bois de Morville.
© Pascal Cribier, courtesy Association Les Amis de Pascal Cribier

C’est vraiment la plus belle vue de Varengeville ! » À chaque fois qu’il pénètre dans la maison de feu son ami Pascal Cribier (1953-2015), Jean-Louis Dantec a le même choc, la même admiration face à ce paysage qui descend en douceur vers la mer, comme un tableau parfait. Après avoir traversé le corridor d’une bâtisse assez banale des années 1950, le propriétaire de l’Étang de Launay – considéré comme l’un des plus beaux jardins de France – a retrouvé l’époustouflant panorama visible à travers l’immense baie vitrée du salon. De part et d’autre d’une ligne de fuite qui guide le regard vers la mer, châtaigniers, hêtres et frênes se dressent, nombreux, mais sans qu’aucune masse touffue n’asphyxie la vue. En hiver, l’ombre de la maison s’étale vers le fond de la petite vallée suspendue au-dessus de la mer ; à la belle saison, les vigoureux rhododendrons fleurissent en ordre dispersé, ici des blancs éclatants, là des roses délicats ; plus tard, les ramures des arbres auront roussi, le ciel se sera chargé de nuages, les baies rouges des gaultheria égayeront les parterres de feuilles mortes, et jamais l’œil ne s’ennuiera. Cette composition si apaisante et pourtant si riche, Pascal Cribier l’a façonnée comme un peintre s’attelle à une œuvre. « Mon frère dessinait beaucoup, rapporte Denis Cribier. Cela lui permettait de se faire une idée précise des plantations, des associations entre espèces ou des coupes qu’il envisageait. » Une approche visuelle sans doute évidente pour celui qui était passé par les Beaux-Arts de Paris et un diplôme d’architecte, avant de se découvrir une passion pour les jardins.
 

Le Bois de Morville
Le Bois de Morville.
© Pascal Cribier, courtesy Association Les Amis de Pascal Cribier


 

Itinéraire d’un jardinier gâté
Lorsqu’il arrive à Varengeville au début des années 1970, Pascal Cribier est un tout jeune homme d’une vingtaine d’années, fou de kart et de voitures de course, mannequin à ses heures, qui a appris à connaître les plantes chez un pépiniériste. C’est sur ces huit hectares humides et ventés, qu’il fera son apprentissage, ici que naîtront ses intuitions fulgurantes – comme la taille acharnée d’une trogne de châtaignier qui finira par renaître –, là qu’il mettra au point les grands principes qui signent son travail : l’élagage des arbres « pour gagner du ciel », disait-il ; l’abandon au sol des branches basses pour donner une impression de naturel et conserver l’humidité ; le mariage audacieux entre variétés indigènes et exotiques  ; les ponctuations parfumées qui viennent surprendre le promeneur lorsqu’il croise un bosquet d’azalées ou des Cercidiphyllum aux effluves de caramel. Ces terres entourées de bois et de champs sont appréciées depuis longtemps des artistes – écrivains, musiciens, peintres, poètes et rêveurs. Claude Monet y a séjourné dans les années 1880, se régalant des chemins creux dégringolant vers la mer, des falaises de calcaire, de la maison des douaniers ou de l’église, croquées à différentes heures de la journée. Renoir, Pissarro, Degas, Corot sont venus, Miró a trouvé dans le ciel étoilé du pays de Caux l’inspiration pour ses Constellations, Georges Braque, qui vécut là trente-cinq ans, repose dans le cimetière marin, sous une pierre tombale ornée d’un bel oiseau en mosaïques bleues et blanches. Parmi les amoureux de Varengeville, il y eut aussi Marcel Proust, Jacques Prévert, André Breton, Jean Cocteau, Saint-John Perse, André Gide, Claude Debussy, Maurice Ravel, Erik Satie et tant d’autres jusqu’à aujourd’hui… Côté jardin, c’est la fin du XIXe siècle qui marque le début du destin paysagiste de Varengeville, avec la création du Bois des Moutiers, douze hectares de nature sauvage acquis en 1897 par la famille Mallet et transformés par la Britannique Gertrude Jekyll. Aujourd’hui, le parc et sa maison Arts & Crafts sont classés monument historique. La vocation botanique de Varengeville s’est ensuite affirmée au milieu des années 1950, grâce à la princesse et botaniste norvégienne Greta Sturdza, qui s’installa dans l’ancienne maison du compositeur Albert Roussel et imagina pour le jardin de Vasterival d’exceptionnels tableaux de floraison, conçus pour rester beaux tout au long de l’année. Sa vision du jardin parfait, Greta Sturdza l’a transmise à quelques fidèles, dont Pascal Cribier, Louis Benech ou Jean-Louis Dantec, qui communique désormais son savoir à Alexandre Anagnostides, dernier venu dans ce cercle de jardiniers éclairés. « Varengeville a vu s’épanouir de belles histoires de filiation », note Marie-Christine Guérard, présidente de l’association Patrimoine et environnement. Et c’est bien dans cet esprit que Pascal Cribier a créé en 2012 l’Académie des jardins, des rencontres entre architectes, paysagistes et public. » Ces colloques entre passionnés ont disparu mais, chaque automne, les Journées des plantes accueillent des pépiniéristes triés sur le volet, spécialistes par exemple des magnolias ou des hydrangeas qui se délectent du sol acide et frais de Varengeville. Les visites de jardins ont toujours lieu, rassemblant de petits groupes d’amateurs autour des propriétaires.

 

Le Bois de Morville
Le Bois de Morville.
© Pascal Cribier, courtesy Association Les Amis de Pascal Cribier


Art et harmonie du paysage
L’événement de cette saison, c’est l’ouverture au public de son cher Bois de Morville. Le visiteur se promène là comme dans un paysage façonné par la nature. Il y a des prairies joyeuses, des vallons creusés de mamelons sensuels, un délicieux jardin orange encombré de dahlias ; des sous-bois mystérieux qui longent un ruisseau menant à la mer. L’harmonie des lieux est parfaite. Elle résulte du travail acharné des trois jardiniers qui ont passé quarante ans à dompter la nature : Pascal Cribier, Éric Choquet, le propriétaire du terrain, et Robert Morel, jardinier né ici qui, au soir de sa vie, s’est écroulé près du grand chêne. À eux trois, ils ont mené de colossaux travaux de terrassement, d’essouchage, de transplantation dans ce qui, à l’origine, n’était qu’un bois au sol gorgé d’eau. Les photos que montre Denis Cribier donnent la mesure de l’énergie qu’il faut déployer dans un jardin pour que la main de l’homme demeure insoupçonnée. « Pascal Cribier voulait pacifier la nature », estime Marc Jeanson, botaniste du Muséum national d’histoire naturelle (responsable des collections de l’Herbier national). Il considérait aussi que le jardin est le royaume de l’artifice, le domaine d’une illusion qu’il travailla dans quelque 180 jardins dans le monde – petites parcelles cachées dans la ville, plantation sur un atoll de Bora-Bora ou aménagement d’un ranch de plusieurs milliers d’hectares dans le Montana. « La moindre perspective était pensée, la place et l’allure de chaque arbre, témoigne Denis Cribier, à qui incombe désormais la responsabilité du Bois de Morville. Aujourd’hui, je m’interroge en permanence : Comment refaire telle déambulation ? Faut-il déplacer ce camélia ? Qu’aurait fait Pascal ? » Pour l’heure, aidé du jardinier Sébastien Paré, il a réussi à conserver l’atmosphère du Bois de Morville. Seule concession à l’exigence de son cadet : désormais, le vallon où trône le chêne tutélaire n’est plus entretenu à l’aide de la tondeuse manuelle, qui permettait de marquer des sillons concentriques autour du plus bel arbre du jardin. Qu’importe, le chêne est toujours impeccablement taillé, ses branches généreuses effleurant le sol, juste comme il faut.

 

Le Bois de Morville
Le Bois de Morville.
© Pascal Cribier, courtesy Association Les Amis de Pascal Cribier



à voir
Jardin du Bois de Morville, Varengeville-sur-Mer (76), sur rendez-vous (vallondemorville@gmail.com) Journées des plantes de Varengeville, 24 et 25 octobre 2020.


à lire
Pascal Cribier, Itinéraire d’un jardinier, éditions Xavier Barral, 2018, 324 pages, 78 €.
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