Le «mythe Gouthière»

On 28 April 2017, by Carole Blumenfeld

L’étude des bronzes dorés du XVIIIe siècle, célébrés ce printemps au musée des Arts décoratifs, est en pleine révolution.

Girandole (détail), The Frick Collection, New York.

Avec nostalgie, Élisabeth Vigée-Le Brun décrit, dans ses Souvenirs, l’effet que produisaient les bronzes de Gouthière dans le pavillon de Madame du Barry à Louveciennes : «Si renommé pour le goût et la richesse de ses ornements. (…) les cheminées, les portes, tout était du travail le plus précieux ; les serrures même pouvaient être admirées comme des chefs-d’œuvre d’orfèvrerie… » Fragonard avait espéré recevoir 20 000 livres pour ses célèbres panneaux, finalement refusés. Vien fut payé 16 000 livres pour les quatre tableaux destinés à les remplacer, et la même somme fut demandée par Pierre Gouthière (1732-1813) pour les ornements d’une seule de ses cheminées ainsi que des poignées de portes et de fenêtres. Aujourd’hui, les Progrès de l’amour de Fragonard sont l’une des gloires de la Frick Collection. Les bronzes dorés, quintessence du luxe de la fin du XVIIIe siècle, sont au contraire l’un des domaines les moins étudiés des arts décoratifs, et l’un de ceux pour lesquels il est le plus difficile d’exercer son œil. Si l’ouvrage de Pierre Verlet (Les Bronzes dorés français du XVIIIe siècle, Picard, 1987) reste la référence, le livre qui accompagne les expositions «Pierre Gouthière» devrait permettre de faire évoluer les lignes. Christian Baulez y présente un florilège de détails inédits sur sa personnalité, de ses débuts à Paris à son séjour en prison durant la période révolutionnaire : «Ce qui est vraiment intéressant, c’est ce passage du statut de l’artisan devenu ciseleur-doreur en 1758 à celui de l’artiste qui fréquente les actrices, cet homme du monde qui avait des succès.»
 

Anonyme, Nature morte au vase d’albâtre, huile sur toile, collection particulière.
Anonyme, Nature morte au vase d’albâtre, huile sur toile, collection particulière.

De l’artisan à l’artiste en verve
L’ancien conservateur de Versailles révèle l’existence d’une fille naturelle, née de la relation avec la cantatrice Madeleine-Augustine, pour laquelle Gouthière fit même de la prison en 1767, après avoir traité de polisson un soldat des mousquetaires gris. «Il avait certainement épousé en 1758 la veuve de son patron, François Ceriset, par intérêt  ; or, l’amour le portait ailleurs.» L’amitié aussi d’ailleurs, notamment pour la cantatrice Sophie Arnould  qu’il n’hésita pas à aider lorsqu’elle traversa un moment financièrement délicat , maîtresse de l’architecte François-Joseph Bélanger, qui l’invita à participer à nombre de ses chantiers. Pierre Gouthière était surtout un homme de tempérament : il prit la plume avec l’orfèvre Jean Rameau au milieu des années 1760 afin de «court-circuiter» François-Thomas Germain, s’adressant au roi de Pologne pour lui signifier «que depuis longtemps l’un et l’autre sont à la tête des ouvrages de Germain orfèvre du Roi de France ; le premier pour la dorure et la ciselure, possédant seul la couleur dont les ouvrages de Votre Majesté sont dorés, et le second, pour l’orfèvrerie ; qu’ayant eu l’honneur de travailler pour Votre Majesté, ils ont été assez heureux pour que leurs ouvrages en aient été goûtés, et ils osent l’assurer que Germain qui en paraissait l’auteur, était absolument incapable de les composer, ni de les mettre à la perfection». Découverte par Christian Baulez, cette missive inédite permet de repenser la relation entre Germain et Gouthière, mais aussi la notion même d’auteur.

 

Paire de girandoles, un vase de porcelaine dure, manufacture de Meissen, vers 1720, le second, un remplacement ultérieur, bronzes dorés par Pierre Gou
Paire de girandoles, un vase de porcelaine dure, manufacture de Meissen, vers 1720, le second, un remplacement ultérieur, bronzes dorés par Pierre Gouthière, d’après un modèle de François-Joseph Bélanger, 1782, porcelaine dure et bronze doré, The Frick Collection, New York.
@ Michael Bodycomb

La légende d’un bronzier à l’épreuve des archives
Justement, comme l’explique Baulez, en raison de l’extrême spécialisation de chaque métier  régi par le système corporatif de l’Ancien Régime, de la concurrence très rude et de l’impatience des clients , «un système de coopérations et de sous-traitances s’était installé, mettant en jeu, pour chaque commande, un réseau d’ateliers, d’artistes et d’artisans indépendants». Or, les dessinateurs de modèles, architectes ou sculpteurs, les modeleurs, les fondeurs, ne travaillaient pas exclusivement avec un bronzier ou un autre. De fait, seules les archives  mémoires d’ouvrages et factures, catalogues de vente, procès-verbaux et inventaires après décès  permettent d’identifier avec certitude les œuvres livrées par Pierre Gouthière. C’est le parti pris choisi par Charlotte Vignon (conservatrice des arts décoratifs de la Frick Collection) , qui ne retient dans le catalogue raisonné que les œuvres mentionnées dans des documents anciens, ayant survécu ou étant documentées grâce à un dessin, une gravure ou une photographie ancienne… Une approche restrictive que l’expert Alexandre Pradère, interrogé par la Gazette Drouot début avril, loue et considère comme «absolument nécessaire, après un siècle d’attributions abusives. On mesure la difficulté de cette étude grâce à la remarquable exposition d’Anne Forray Carlier (conservatrice en chef du département des XVIIe et XVIIIe siècles au musée des Arts décoratifs, ndlr), qui place Gouthière dans le contexte des bronziers de son temps, certains de ses rivaux parvenant au même niveau de qualité. »

 

«Un nom illustre abrège les recherches, et, de même que tous les bijoux du XVIe siècle sont de Benvenuto, tous les bronzes du temps de Louis XVI sont de Gouthière»  (Paul Mantz, 1865)

Pierre Gouthière, d’après un dessin de Claude Nicolas Ledoux, vers 1770, bouton de porte-fenêtre, bronze ciselé et doré, Paris, musée des Arts décorat
Pierre Gouthière, d’après un dessin de Claude Nicolas Ledoux, vers 1770, bouton de porte-fenêtre, bronze ciselé et doré, Paris, musée des Arts décoratifs.

L’absence d’un style gouthière
Le très respecté spécialiste des arts décoratifs rappelle combien la tâche était ardue : «Les historiens de l’art depuis le XIXe siècle, probablement poussés par des marchands qui voulaient des noms pour classer, pour proposer des ouvrages plus faciles à consulter et pour des impératifs commerciaux bien sûr, ont jeté un flou sur cette production de bronzes dorés, mais il est vrai que la notion de création artistique se perd dans le dédale des intervenants». Pendant cinq ans, Charlotte Vignon et Joseph Godla, restaurateur en chef de la Frick Collection, ont sillonné les États-Unis, l’Europe et la Russie pour analyser quelque deux cents objets, dont une cinquantaine seulement a été retenue. Charlotte Vignon récuse d’ailleurs l’idée d’un «style Gouthière» mais parle plutôt d’«une manière bien personnelle d’interpréter un modèle, autant dire une technique et un talent propres à l’artiste». Elle le présente comme un artisan de grand talent, un homme passionné qui a poussé son art jusqu’à la perfection, sachant saisir les chances qui s’offraient à lui et profiter de la fréquentation des orfèvres très tôt, qui savait imiter avec la même dextérité les veines d’une feuille, la douceur des carnations d’un visage ou la fourrure d’une chèvre avec un matériau plus pauvre et moins onéreux que l’or et l’argent. La liste des objets qui sommeillent sans doute en collections privées promet encore de belles heures aux chercheurs. Lorsque l’on demande à Christian Baulez ce qu’il désirerait voir réapparaître, il se prend au jeu : «Nous ne connaissons que deux des cinq cheminées de Louveciennes : celle de la duchesse de Mazarin, qui était au château de Ferrières, a disparu, tout comme les trois du pavillon de Bagatelle, volées dans les années 1980. Les deux tables achetées par Marie-Antoinette à la vente du duc d’Aumont, dont l’une apparaît dans le portrait de la reine en “gaule” par Vigée-Le Brun, ont probablement péri dans l’incendie du château de Saint-Cloud, mais qui sait ?» Des surprises ne sont pas impossibles. Le soir du vernissage de l’exposition new-yorkaise, un collectionneur a fait savoir à Charlotte Vignon qu’il possédait la «petite pendule à cadran tournant» à la base de laquelle figure l’inscription «Fait par Gouthiere ciseleur doreur/du Roy quay Pelletier 1767» (page 176). À Paris, où la pièce est présentée, Anne Forray-Carlier expose aussi deux de ses découvertes très récentes : un dessin attribué à François-Joseph Bélanger pour l’un des vases en forme de cassolette, aujourd’hui au Louvre, et surtout une Nature morte au vase d’albâtre (reproduite ci-dessus) qui représente l’un des vases du duc d’Aumont  aujourd’hui en mains privées  avant la transformation de son piédouche. Gageons que les bronzes dorés réservent quelques surprises, d’autant plus, conclut Alexandre Pradère, que «les travaux entrepris par Christian Baulez sur Rémond, Martincourt et Pitoin sont en train de soulever le voile d’ignorance et de confusions qui entouraient jusqu’à présent l’étude des bronzes dorés».

 

Petite pendule à cadran tournant, bronzes dorés par Pierre Gouthière, lapis-lazuli, agate, bronze ciselé et doré, émail, portant l’inscription sur la
Petite pendule à cadran tournant, bronzes dorés par Pierre Gouthière, lapis-lazuli, agate, bronze ciselé et doré, émail, portant l’inscription sur la base «Fait par Gouthiere ciseleur doreur/ du Roy quay Pelletier 1767», collection privée.


 

Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe