Laurent Lévêque, effets de paille

On 21 September 2021, by Christophe Averty

Dans le secret de son atelier, au cœur de la campagne nantaise, un artisan d’art explore le pouvoir narratif de la marqueterie de paille. Une approche sensible du décor et de la lumière où histoire et innovation œuvrent de concert.

Dans son atelier, Laurent Lévêque met sous presse de relieur les feuillets de paille de petit format. 
© C. Averty

La blondeur des prés se fait matière. De géométries rigoureuses en reliefs colorés, d’éclats mouvants en rythmes graphiques, le fétu devient motif. Teinté, séché, fendu, écrasé puis coupé, il sera tantôt filé, tissé, gaufré ou entrelacé puis collé pour habiller et animer la surface d’un objet, d’un meuble, d’une corniche, d’une boiserie. «Mais la paille n’est pas un simple matériau. Comme un cadeau, c’est un médium aux infinis possibles qui permet, grâce au motif qu’elle vient composer, de traduire un univers», lance Laurent Lévêque. Ainsi, embrassant une tradition dont l’origine se perd aux confins de l’humanité, l’artisan d’art raconte une histoire : celle d’une harmonie, d’une atmosphère, d’une allusion, unissant l’objet à son décor ou parfois l’âme d’un lieu aux vies qui l’habitent. C’est dans cette voie, telle une exploration révélant l’inextinguible vocabulaire des formes, que Laurent Lévêque s’est engagé il y a trente ans. Un choix qu’illustre et confirme son parcours singulier. «Je suis venu à la marqueterie de paille par le théâtre», explique-t-il. Formé à la peinture décorative rue Blanche à Paris, puis à la technique des faux marbres à l’école Van der Kelen à Bruxelles, ce Nantais a d’abord affûté ses armes en tant que décorateur-scénographe, se confrontant dans ses collaborations au surréalisme de Philippe Soupault ou à l’imaginaire onirique de Jean-Denis Malclès. «J’ai alors compris que si la lumière sublime un décor, c’est aussi elle qui donne vie à un motif. Elle est le maître du jeu, capable de transfigurer un matériau pauvre comme la paille en précieux et délicat trésor», souligne-t-il. Dès lors, l’inspiration du marqueteur empruntera tous les chemins de la curiosité, des salles égyptiennes du Louvre aux Petit et Grand Trianon à Versailles, du Théâtre de la mode de Christian Bérard – réunissant les créateurs de l’après-guerre – aux soleils miroitants que Jean-Michel Frank a déclinés à l’envi.
 

Échantillonnage de motifs et de couleurs combinant damiers, cylindres de losanges, polyèdres, jeux de rayures. À droite, pied de lampe ins
Échantillonnage de motifs et de couleurs combinant damiers, cylindres de losanges, polyèdres, jeux de rayures. À droite, pied de lampe inspiré de Josef Hoffmann et panneau à motifs "mikado".
© C. Averty

Le temps de la narration
Jetant un parallèle entre peinture décorative, théâtre et marqueterie, le créateur s’explique : «Toute scénographie sert le jeu de la comédie humaine. Par conséquent, tout décor, miniature ou monumental, s’inscrit dans cette finalité. Le motif trouve sa raison d’être dans une continuité narrative». Aussi, la restauration de folies du XVIIIe siècle en Pologne ou la réalisation dans une villa espagnole du décor d’un dressing – à partir des motifs figurant sur la fontaine de son jardin – inscrivent son travail minutieux dans un temps long, le sentiment et l’ambiance que chaque lieu porte en lui. Ici, inspirés d’un collage de Matisse, des carrés dansants disposés en quinconce rythment le revêtement d’une boiserie. Là, les détails stylisés d’un paravent japonais du XVIIIe donnent leur couleur, leurs contours et leur dynamique à une tête de lit. «Chaque projet d’ornement devient un récit personnel, si bien qu’au fur et à mesure toutes les réalisations s’imbriquent, comme dans un puzzle. Cela traduit aussi mon rapport au temps, qui parfois rapproche le travail de la main d’une sorte de méditation», constate-t-il. Les gestes cent fois réitérés d’écraser la paille en rubans au moyen d’un marteau à plaquer ou au fer chaud, de la coller et de l’appliquer au support avec un plioir en os, de la presser à l’ancienne comme un livre, sont autant d’actions qui se répercutent et se reflètent dans la répétition même du motif. Dans cette perspective, styles et époques estompent leurs frontières : «En la matière, les innovations de Jean-Michel Frank ont particulièrement influencé mon regard et ma démarche. Si, à l’instar d’André Groult et de Jean Royère, il a réintroduit la marqueterie de paille en France en transformant des matériaux bruts et naturels en décors d’exception, il s’est inspiré du XVIIIe siècle pour inventer une modernité néoclassique, aux lignes épurées, novatrices… Je m’emploie chaque jour à en tirer leçon.»
 

Motif «ice-ray », inspiré d'un décor de paravent japonais du XVIIIe siècle.© C. Averty
Motif «ice-ray », inspiré d'un décor de paravent japonais du XVIIIe siècle.
© C. Averty

Un art multiséculaire
«Aussi loin que nous porte notre mémoire, le travail de la paille reste un trait commun à la plupart des civilisations», explique l’artisan d’art. Battus, entrelacés ou cousus par les nattiers de l’Égypte ancienne, tressés, tissés ou bouillis dans l’Amérique précolombienne, fétus et brindilles ont trouvé leur place dans la vie et l’ornement du quotidien. Du Moyen Âge au XVIIe siècle, la pauvreté du matériau répondra à la règle d’humilité de saint François, accompagnant l’expansion de la chrétienté et le développement des ordres mendiants à travers l’Europe. Des Clarisses aux Capucins, nombre de productions monastiques – des devants d’autel aux chasubles, des boîtes à hosties au décor de bénitiers – font figures d’ancêtres de la marqueterie de paille en France. Mais, qu’on la façonne au couvent, à l’hospice ou dans les prisons, c’est dans la société policée et le goût du XVIIIe siècle que son emploi décoratif se généralise : orfèvres, brodeurs, ébénistes suivront une inspiration commune, réalisant des décors naturalistes ou géométriques de rinceaux fleuris, d’arabesques, de filets simples ou contrariés pour magnifier tabatières, coffrets, meubles, parements muraux…
 

Empilement de boîtes «arc -en-ciel».© C. Averty
Empilement de boîtes «arc -en-ciel».
© C. Averty

La technique d’André-Charles Boulle déclinant dans le bois motifs inversés (parties et contreparties) sera reprise dans la marqueterie de paille. Figurant les scènes d’une Chine rêvée ou des «Indes d’Amérique», les compositions s’ouvrent à tous les exotismes. «Je suis émerveillé par la liberté et la modernité dont témoignent les décors qui précèdent la révolution industrielle, entre 1750 et 1820. Tous célèbrent une délicatesse, un art de vivre où la nature tient souvent une place centrale. On pourrait d’ailleurs hasarder un parallèle entre la fraîcheur qu’amène Marie-Antoinette durant son règne et, plus d’un siècle plus tard, la Sécession viennoise. L’une comme l’autre, dans des registres très différents, prônent un métissage où rigueur et fantaisie vont de pair», ajoute-t-il. Jetant ainsi des ponts entre les modes et mouvements qui ont marqué les styles, le marqueteur expérimente les possibles. «Réalisant actuellement une marqueterie pour quelqu’un qui a longtemps vécu en Extrême-Orient, je m’appuie sur l’abstraction de motifs japonais découverts sur un paravent ancien pour faire écho à sa propre expérience asiatique, comme on poursuit un récit», témoigne-t-il. Aussi, dans une constante exploration qui allie au goût d’une époque l’intemporalité d’une forme, jamais son motif n’est-il enfermé dans un modèle. L’équilibre qu’il recherche ne se trouve pas dans une absolue perfection, mais dans une interprétation rigoureuse qui laisse surgir la vibration d’une couleur, la volupté d’un éclat, la souplesse d’un placage. Cette démarche sensible qui – telle une musique – habite l’objet et son décor traduit aussi une forme de réticence au temps actuel, aux rythmes qui s’emballent, où le résultat et l'effet produit importent davantage que le chemin emprunté pour y parvenir. Par son approche, sa lecture et son écriture graphique, Laurent Lévêque célèbre alors la vertu des passions tranquilles.

à savoir
Atelier Laurent Lévêque,
Savenay (44), tél. : 06 12 52 58 16.
lauleveque@orange.fr
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