La ville sans âme

On 25 June 2020, by Vincent Noce
Statue d'Edward Colston par John Cassidy (1860-1939)
source wikipedia.

L’émotion a le don d’affoler la raison. L’université d’Oxford a fini par adopter le principe de l’enlèvement de la statue de Cecil Rhodes. La mystique de ce partisan de l’Empire, fondée sur sa foi dans la supériorité de la « race anglo-saxonne », et la vie aventureuse de cet homophile excentrique sont plus riches qu’il n’y paraît, mais il semble impossible d’aborder cette complexité dans la tension actuelle. Professeur en politique africaine à Oxford, originaire de l’ancienne Rhodésie, Simukai Chigudu ne manque pas de rappeler que l’établissement parle depuis des années du sort à réserver à ce monument, sans agir. À Bristol, les manifestants ont devancé toute réflexion en balançant dans le fleuve la figure d’Edward Colston, honoré pour sa philanthropie mais qui, en tant que patron de la Compagnie d’Afrique, expédia en Amérique plus de 80 000 esclaves, marqués au fer rouge, dont 20 000 périrent dans la traversée. L’appel de son descendant à jumeler la cité avec des villes africaines, pour réparer ses torts et « faire la paix avec ce passé », semble inaudible. Natif de Bristol, Banksy suggère de mettre en scène la chute de la statue, espérant de la sorte contenter « ceux qui souhaiteraient conserver cette effigie et ceux qui veulent s’en débarrasser ». Un galeriste de Bath, Aidan Quinn, propose de faire disparaître cette trace d’infamie en la fondant pour ériger un hommage à l’abolitionniste américain Frederick Douglass. D’autres évoquent le contexte bienvenu d’un musée… Aucune voix ne s’élève en tout cas pour la remettre sur son piédestal. Il est aisé de voir comment, notamment aux États-Unis, la multiplication de la statuaire, mais aussi du nom des écoles, des places ou des lieux-dits rappelant un système aussi inhumain vient légitimer la colère de ceux qui ont le sentiment de voir leur propre histoire niée. Mais la démolition en Guadeloupe du mémorial de Victor Schoelcher témoigne de l’absurdité à laquelle peut conduire un tel mouvement. L’historienne Mary Beard trouve ainsi de bonnes raisons de redouter une « tentative périlleuse de vouloir effacer le passé ». Les premiers esclavagistes modernes sont les ethnies dominantes d’Afrique et les conquérants arabes. Schœlcher défendait l’Empire français. Personne aujourd’hui n’oserait reprendre ses mots en faveur de l’abolition de l’esclavage, tant leur auteur emprunte aux préjugés de l’époque sur la brutalité des populations primitives. Il en serait de même pour l’argumentaire de l’abbé Grégoire en faveur de l’émancipation des juifs. Jules Ferry aussi, à sa manière, prônait une colonisation empreinte d’humanisme, rappelle l’historienne Mona Ozouf, qui met en garde contre « un peuple sans image » : à vouloir réduire l’espace public au souvenir d’êtres parfaits, il faudrait se résigner à vivre au milieu de numéros. Dès lors que la culture n’est pas apte à produire du sens, il n’est pas étonnant que « les gens tentent de se reconstruire une histoire en bricolant », plaide néanmoins son confrère Pascal Blanchard, soulignant que la France « compte plus de 12 000 musées, dont vingt-trois du sabot, mais aucun sur l’histoire coloniale ». En ces temps de crispation, il est aussi difficile d’oublier la rancœur d’Aurélie Filippetti, enterrant, dès son arrivée à la Culture, le projet d’une Maison de l’histoire. Dans la crise du Covid-19, l’expertise scientifique, tant bafouée ces derniers temps, a repris de l’ascendant. Elle est aussi nécessaire pour approfondir cette dispute et partager les sens d’une histoire multiple.

ERRATUM
Par erreur, nous avons écrit la semaine dernière que le muséum et la ville de Nantes avaient été à l’origine du retour des têtes maories en Nouvelle-Zélande. Il s’agissait bien sûr de Rouen. Les intéressés voudront bien nous en excuser.


Les propos publiés dans cette page n’engagent que leur auteur.

Welcome La Drouot Gazette offers you 4 Articles.
You still have 3 article(s) left to read.
I subscribe