La villa Benkemoun, une renaissance architecturale

On 09 July 2019, by Dimitri Joannides

Cette maison iconique des années 1970, récemment restaurée par le couple de journalistes Brigitte Benkemoun et Thierry Demaizière, renaît cet été à l’occasion des Rencontres d’Arles.

 
© Serge Benkemoun

Édifiée il y a bientôt cinquante ans par l’architecte Émile Sala (1913-1998) dans le plus pur esprit seventies, la villa Benkemoun s’étend sur un domaine d’un hectare aux portes d’Arles. Connue notamment pour avoir inspiré Van Gogh, l’ancienne capitale romaine s’est fait un nom dans le paysage culturel français. Berceau des éditions Actes Sud – fondées par le père de l’ancienne ministre de la Culture Françoise Nyssen –, siège de la Fondation LUMA créée par Maja Hoffmann et centre archéologique de premier plan, la petite ville provençale accueille chaque été depuis 1970 l’un des plus importants festivals de photographie contemporaine au monde. Désormais, cette ville effervescente devra compter avec l’étonnante villa Benkemoun.
D’Oran à la Provence
C’est avec passion que l’écrivaine et journaliste Brigitte Benkemoun – autrice de Je suis le carnet de Dora Maar, paru chez Stock en mai dernier – évoque son adolescence passée dans cette maison construite par ses parents au début des années 1970. Simone et Pierre Benkemoun n’ont pas 30 ans lorsqu’ils quittent l’Algérie en 1962 avec leur progéniture pour s’installer à Arles, un peu par hasard. «C’était un jeune couple modeste, sans nostalgie ni racines, mais d’une immense ouverture d’esprit», confie leur fille. À Oran, Simone était institutrice et Pierre, huissier de justice. En arrivant en France, le père de famille travaille dur pour racheter une petite étude qu’il développe patiemment jusqu’à en faire, une dizaine d’années plus tard, l’une des plus respectées de la région. «Comme Arles n’avait pas de commissaire-priseur à cette époque, c’est mon père qui animait la salle des ventes de la ville. C’était sa grande fierté !» se souvient Brigitte Benkemoun. Mais, paradoxalement, cette passionnée de design et d’objets de curiosité confesse n’avoir quasiment jamais acheté en salle des ventes. «J’ai trop peur de lever la main», précise-t-elle, presque penaude, au milieu des céramiques et meubles des années 1950 à 1970 qui l’entourent. Lorsque Simone et Pierre Benkemoun – bientôt rejoints dans la région par une partie de leur famille rapatriée d’Algérie – ont enfin les moyens de bâtir leur maison, ils font appel à leur ami Émile Sala, dont l’esprit résolument moderne les séduit. À la fin des an-nées 1960, l’architecte arlésien de bientôt 60 ans se situe en effet dans une filiation organique fortement marquée par Le Corbusier. Son ambition ? Rompre avec les codes classiques de la maison provençale en adaptant la bâtisse au mode de vie souhaité par ses habitants. « Pendant une longue période, Sala n’a rien dessiné. Il demandait à mes parents de noter dans des carnets toutes les idées qui leur venaient sur la manière dont ils aimeraient vivre au quotidien. Pour eux, habiter une grande maison signifiait avoir de grandes tablées, recevoir des invités, héberger des amis, accueillir la famille… » À telle enseigne qu’avec son mari Thierry Demaizière, la nouvelle maîtresse des lieux a fait sienne cette philosophie de vie. Preuve en est le projet d’accueillir cet été en résidence des artistes dont le travail fait écho à l’esprit de la demeure. «Après avoir étudié les carnets qu’avaient remplis mes parents, Sala s’est présenté avec des plans. Les traits y étaient nets et les angles droits. Alors, mon père a commencé à arrondir les lignes et à créer des courbes. Sala est reparti se remettre au travail et lorsqu’il est revenu, la première version poussée de la maison actuelle, tout en sensualité, était sur le papier», raconte-t-elle.

 

Le salon de la villa Benkemoun, avec la cheminée décorée par Max Sauze.
Le salon de la villa Benkemoun, avec la cheminée décorée par Max Sauze.© Serge Benkemoun

Un décor de cinéma
Pour mener à bien ce projet, l’architecte fait appel au décorateur Robert Heams, au designer Max Sauze pour le spectaculaire manteau de cheminée en métal chromé et au céramiste Guy Bareff pour les sols. «Lorsqu’en 2017 nous nous sommes lancés dans la rénovation du lieu, après la mort de mes parents, Thierry et moi avons décidé de conserver l’essentiel du mobilier déjà présent», explique Brigitte Benkemoun. Si le décor est resté majoritairement inchangé pendant près de quarante-cinq ans, le couple a dû chiner quelques pépites pour retrouver l’esprit originel de l’endroit, comme les fauteuils du salon dessinés par Geoffrey Harcourt. «Nous avons aussi redonné sa couleur orange d’origine au grand lit Manhattan», précise celle pour qui la villa Benkemoun doit rester un lieu de vie, et non devenir un musée engoncé dans des agencements inamovibles. Le chantier de restauration de la maison proprement dite, a quant à lui, été quasi exclusivement suivi par Thierry Demaizière. Déployant ses courbes généreuses sur près de 500 mètres carrés habitables, celle-ci est un chef-d’œuvre de béton couplé à une approche bioclimatique très avant-gardiste. Le bâtiment tourne le dos au nord pour se protéger du mistral et multiplie patios, ouvertures, solariums et toits-terrasses pour créer des espaces protégés de repos et de convivialité. En guise de clin d’œil aux pigeonniers typiques des paysages de Provence, la tour circulaire offre depuis l’intérieur une vue privilégiée sur la nature et, depuis l’extérieur, une animation de la façade selon une «logique harmonique» voulue par l’architecte. Enfin, la villa fait écho à la villa Bank, implantée sur la parcelle voisine, également conçue par Émile Sala au début des années 1970. Pour son créateur, cet ensemble parfaitement homogène, labellisé «architecture contemporaine remarquable» en 2012, constituait un laboratoire d’expérimentation inédit.
Le premier été d’une nouvelle vie
Si Brigitte Benkemoun et Thierry Demaizière permettent aux passionnés d’architecture et de design de vivre dans l’impressionnant décor 1970 en louant la villa à la semaine, le lieu a d’abord été pensé pour recevoir écrivains et artistes en résidence. En trois décennies, Arles est en effet devenue un pôle d’attractivité culturel hors du commun, concurrençant avec brio ses illustres voisines Avignon et Nîmes. Pourtant, si les Arlésiens côtoient désormais de nouveaux habitants cosmopolites venus de New York, Amsterdam ou Zurich, ils sont aussi les premières victimes d’une gentrification accentuée par l’omniprésence des «Parlésiens» (mi-Parisiens, mi-Arlésiens). «Cela crée évidemment des tensions avec les habitants car le prix des logements en centre-ville explose», précise Brigitte Benkemoun, Arlésienne depuis ses 14 ans. Néanmoins, cette visibilité internationale reste à ses yeux une chance exceptionnelle pour la ville et sa région. D’ailleurs, pour la semaine d’ouverture des Rencontres d’Arles (jusqu’au 22 septembre), la villa Benkemoun a donné carte blanche à la galeriste Miranda Salt pour mettre en scène des clichés d’Ellen Carey (née en 1952) et de Merry Alpern (née en 1955). Début juillet, c’est une «rencontre particulière» qui a été organisée avec le photographe Philippe Chancel (né en 1959) à l’occasion de son exposition «Datazone», présentée à l’église des Frères-Prêcheurs dans le cadre de la manifestation (jusqu’au 25 août). Quel plus bel hommage rendu à ses parents que de continuer à faire vivre cette maison comme ils l’auraient eux-mêmes voulu ? Avec le recul, Brigitte Benkemoun confie, émue : « Je suis fière de ce que nous avons fait pour eux… »

 

La terrasse de la villa Benkemoun.
La terrasse de la villa Benkemoun.© Serge Benkemoun
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