La Tank… née en 17

On 17 June 2016, by Framboise Roucaute

Elle va avoir 100 ans et demeure d’une intemporelle jeunesse. Un mythe horloger au chic universel qui a traversé le siècle avec une sacrée longueur d’avance, et un succès qui fait rêver.

Dessin de création pour une montre destinée à la princesse Mdivani, épouse de Louis Van Allen, Cartier, 1935.
© Archives Cartier

Lors d’une vente en mai 2013 à l’Hôtel Drouot, la montre Tank du chanteur Claude François est adjugée 23 735 €, soit le double de son estimation basse. C’est que la Tank est devenu un mythe qui demeure, près d’un siècle après sa création, d’une modernité à couper le souffle ! Elle est conçue en plein chaos et porte un nom de guerre… Drôle de bulletin de naissance pour cette perfection d’harmonie qui véhicule tant de sentiments. La légende Tank prend sa source rue de la Paix. Louis Cartier (1875-1942) a de l’instinct et du talent, ayant déjà à son actif la création de la montre Santos, rien que ça : première montre-bracelet, destinée à voltiger au bras de l’aviateur franco-brésilien Alberto Santos-Dumont ! Exit la montre à gousset, incompatible avec la nécessité de lire l’heure aux commandes de l’aéroplane de ce génie fantaisiste. À peine dix ans plus tard, Louis Cartier récidive avec la Tank. La révolution d’Octobre vient de sonner le glas de ses échanges avec l’aristocratie russe de Saint-Pétersbourg, cliente de ses adorables petites montres décoratives suspendues en broche, les «châtelaines». Tout bascule, le monde entre dans la guerre, la mode se dépouille de ses fanfreluches. Et l’horlogerie, dans tout ça ? Elle suit son petit train-train tout en rondeur, et en légère désuétude. Dans le sillage artistique de Mondrian, chef de file et pionnier d’un art abstrait alors en construction et en effervescence, aux côtés de Kandinsky, Kupka, Fernand Léger, Picabia, Robert et Sonia Delaunay, Louis Cartier creuse la piste de la géométrie. Ce sera le carré avec la Santos, puis le rectangle, avec la Tank.
 

Montre Tank Louis Cartier, 1979.
Montre Tank Louis Cartier, 1979. © Les Ateliers ABC/Cartier

Un rectangle qui écrase tout sur son passage
Il faut imaginer la silhouette d’un char d’assaut vu d’en haut pour comprendre d’où vient l’inspiration du joaillier. À l’époque où les premiers engins voient le jour, il observe de très près leur dessin. Il s’agit du Mark I de l’armée britannique, nouveau venu sur le front de la Somme, qui sème la panique générale dans les lignes allemandes. Idem pour le Renault FT, arrivé sur le théâtre des opérations en 1918, qui possède un corps blindé encadré par deux chenilles, identiques à deux brancards parallèles. Elle est là, l’idée ! Abolir la distinction entre le boîtier et l’attache, en prolongeant les deux côtés. Faire de la Tank une coque sous laquelle le bracelet semble sur le point de se dérouler, tel un ruban d’asphalte sous les roues des voitures. Deux brancards latéraux, pas de rupture graphique, un remontoir à cabochon de saphir bleu et des chiffres romains : l’équation du modèle repose sur des arguments invariables et ultra-identifiables. Juste retour des choses, Louis Cartier en offre le prototype au général Pershing, nommé en France à la tête d’un bataillon américain de plus d’un million d’hommes. Timide et encore très artisanale, la production horlogère de la maison avance à pas comptés, en binôme avec Jaeger, qui fabrique les mouvements. Il faut attendre 1919 pour entrevoir le début d’une commercialisation. Entre le 15 novembre et le 26 décembre, six pièces sont inscrites au stock, et le 17 janvier de l’année suivante, il n’en reste plus aucune. Il faut dire que Louis Cartier met toutes les chances de son côté. Ce visionnaire commence par transposer ce nouvel emblème de la virilité au féminin. Un bracelet de moire noire pour les femmes, du cuir surpiqué pour les hommes ; unisexe, la montre fait preuve de son universalité stylistique avec une facilité désarmante. Diamants, or, platine, tout lui va, des plus petites versions du soir aux modèles les plus classiques. Elle va de plus bénéficier de l’incroyable réseau des trois frères Cartier, Jacques à Londres, Pierre à New York, Louis à Paris. Paris donne le ton, avec des personnalités proustiennes comme le marquis Boni de Castellane, figure dandy que le photographe Nadar immortalise en frac, fleur à la boutonnière et Tank au poignet. L’Angleterre prend très vite le relais, là où on l’attend le moins…

Ôtez cette montre affreuse de votre poignet et mettez plutôt celle-là ! Truman Capote à propos de la Tank, 1973.

De l’Inde à New York, parcours sans faute
C’est aux confins de l’Empire britannique, dans les régions du Panjab, de Patiala et de Jaipur, que la Tank fait des émules auprès des maharadjas. Elle tranche curieusement sur leurs vêtements de cérémonie, élément minimal en totale rupture avec leurs parures ornementales et leurs habits damassés. Une inclusion occidentale, le reflet progressiste de la modernité, dont ils vont se faire les ambassadeurs ultraconsentants ! Collectionneurs dans l’âme, ils cumulent les versions. Dans le palais du maharadja de Kapurthala, un domestique a pour unique tâche de remonter le mécanisme des 250 pièces d’horlogerie de la maison : toutes des Cartier. Tank à guichets, Tank en or jaune avec brancards en émail noir, Tank cintrée… Son ergonomie naturelle lui confère, où qu’elle soit, un passeport d’élégance doublé d’une subtile touche de snobisme. La chance de la Tank, c’est d’avoir été choisie tout au long de sa carrière par une élite impeccable en matière de style. Un casting zéro faute côté cinéma, avec Rudolph Valentino, Clark Gable, Fred Astaire, James Stewart ou Gary Cooper… la crème de ce qui se fait de plus chic à l’écran. Hyper photogénique, elle estampille le poignet d’un «je ne sais quoi» d’irréprochable. Il y a comme une caste Tank qui se revendique du même ordre secret. Un truc d’initiés, sorte de génération spontanée qui explique la remarquable longévité de ce classique hors genre.

Underground attitude
Montre androgyne par essence, l’objet cultive l’ambiguïté. De la rigueur, oui, mais de la douceur aussi, derrière l’arrondi de ses attaches. Une forme stricte, oui, mais la fantaisie d’un détail bleu en lieu et place du remontoir. Rien de très bling-bling dans tout ça, rien de très «sport extrême» non plus. La Tank a d’autres atouts et flirte avec la notion d’absolu. Elle ne plonge pas à plus de cent mètres, elle ne brille pas à plus de cent mètres non plus. C’est sans doute pour cela que tout l’underground gay des années 1960 va l’adopter. La porter va devenir un manifeste. Elle, et rien d’autre. Andy Warhol en tête, indissociable de sa Tank, qui entre littéralement dans son champ d’expression artistique, comme une pièce à conviction supplémentaire. D’elle, il proclame : «I don’t wear a Tank watch to tell the time. Actually I never even wind it. I wear a Tank because it is the watch to wear !» En refusant de remonter sa montre, le chef de file du pop art désacralise l’objet pour ne garder que sa fonction de marqueur social. Statutaire, la Tank entre au panthéon des signes que Roland Barthes classifie de mythologies… Et Marilyn n’a qu’à bien se tenir avec son No 5, quand elle susurre ne rien porter d’autre pour dormir, car la Tank fait mieux ! Et c’est Rudolph Nourev qui va le prouver, en posant totalement nu pour l’affiche du film de Ken Russel en 1977. Il a juste gardé un keffieh sur la tête et sa montre Tank.

 

Montre-bracelet Tank cintrée, Cartier, Londres, 1929. Jaeger pour EWC. WCL 113 A29.
Montre-bracelet Tank cintrée, Cartier, Londres, 1929. Jaeger pour EWC. WCL 113 A29.© Éric Sauvage collection Cartier © Cartier


Les métamorphoses
Transgérationnelle, la Tank contourne avec brio les obstacles des années. De style en style, impériale et sereine, elle aspire l’air du temps. En 1922, quand les chinoiseries tiennent le haut du pavé en matière d’arts décoratifs, Louis Cartier l’orientalise. Baptisée Tank Chinoise, cette pièce rare emprunte aux portiques des temples de Chine leur principe de linteau horizontal. Même surprise en 1924 avec la Tank Obus, dont les attaches dardent leurs coins en forme d’ogive. Tank à guichets, Américaine, Basculante, Allongée, Mini Tank, Tank Française et Tank Anglaise, la liste va s’allonger, la forme se cintrer, rapetisser, s’épaissir, grandir. Dans quelques mois, la Tank aura 100 ans. Lors de sa dernière apparition en public, elle figurait au poignet du président des États-Unis. De Pershing à Obama, l’heure n’a jamais cessé de tourner dans le bon sens pour cette icône d’une éternelle modernité. 

La tank
en 4 dates
1847
Création de la maison Cartier
1917
Naissance d’une icône
1919
Commercialisation des premiers exemplaires
2017
100e anniversaire du modèle

à lire
Cartier, La montre Tank, Franco Cologni, Flammarion, 1998.
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