La success-story des frères Bismut

On 24 June 2016, by Nathalie Mandel

De la construction d’un immeuble à la conception d’un objet domestique, l’activité de ces architectes d’intérieur designers en pleine ascension englobe des projets alliant rigueur et créativité.

Agence Bismut & Bismut, appartement parisien, chambre à coucher.
© Francis Amiand

Chez les Bismut, l’amour des beaux-arts doit beaucoup à l’héritage familial. Devenus tous deux architectes, les frères Daniel et Michel Bismut ont été influencés très jeunes par le travail de leur père, sculpteur, qui leur a insufflé l’amour des objets. Qui plus est, leur grand-père, décorateur ensemblier, qu’ils ont connu à la toute fin de sa vie, avait remporté la médaille d’or à l’Exposition coloniale de 1931 à Paris. Depuis plus de vingt ans, ces deux inséparables travaillent dans une collaboration idyllique et de toute évidence, fructueuse. Un an après la fondation de leur agence Bismut & Bismut en 1987, l’aménagement de la boutique d’un chausseur en vogue dans Soho à New York les lance médiatiquement. Suivront en 1994 toutes les boutiques Tod’s et Hogan en France pour Diego Della Valle  encore un chausseur !  et le store Nike-PSG sur les Champs-Élysées à l’occasion de la Coupe du monde de football, qui les fait connaître davantage auprès du public. De projet en projet, le style Bismut & Bismut se dessine : économie d’effet architectural et décoratif, jeu de matières, de volumes, et travail sur la lumière. Très cérébraux, ils sont marqués par des références ayant élaboré un véritable discours tels que Carlo Scarpa, tout en délicatesse et expressivité, ou le Japonais minimaliste Tadao Ando. Les deux associés cherchent à simplifier leur vocabulaire pour se concentrer sur l’essentiel, les proportions surtout, à la recherche d’un équilibre parfait. Ils traitent les obsessions d’aujourd’hui  la clarté, le dépouillement  avec une sensibilité très personnelle.
 

Bismut & Bismut, «Salon d’étude», superpositions pour l’exposition «À l’avant-garde du style» d’AD Intérieurs, au palais d’Iéna en 2015.
Bismut & Bismut, «Salon d’étude», superpositions pour l’exposition «À l’avant-garde du style» d’AD Intérieurs, au palais d’Iéna en 2015. © Francis Amiand

Un goût pour l’épure
Les frères Bismut adorent en effet diversifier la lumière pour valoriser des espaces ou accentuer des oppositions. Ils aiment aussi jouer sur les contrastes de matières, brutes ou sensuelles, comme la pierre, le bois sablé, le cuir ou le métal poli. Leur goût quasi siamois pour l’épure peut paraître surprenant quand on connaît leurs origines méditerranéennes, à la fois italiennes et tunisiennes. Celles-ci se traduisent en réalité toujours par de petits détails, des touches subtiles qui donnent à un lieu son caractère : utilisation de céramiques azulejos pour un hammam, ou détournement d’une poignée de porte provenant d’un silo à grain tunisien. Leurs réalisations récentes  villas avec spas, ambassades, immeubles de bureaux…  les ont entraînés dans des lieux aussi variés que Los Angeles, Bombay, Ryad ou le Congo, mais Michel remarque que la demande a tendance à s’uniformiser, «un peu comme si la Terre rétrécissait, ce qui est fort regrettable, avec par exemple des projets en hôtellerie qui n’ont plus rien à voir avec les spécificités architecturales et artisanales locales.» Son frère ajoute : «En matière de décoration, toutes les époques  les années 20, 30, 50, 70…  ont été revisitées, et la tendance actuelle prône le métissage et mixe les «best of» de tous ces mouvements. La décoration est en général éphémère et tributaire de la mode. Je pense qu’elle ne peut perdurer qu’à travers une architecture de qualité, mais elle reste essentielle pour créer l’identité d’un lieu.»

 

Bismut & Bismut, table basse Trays, Mobilier national.
Bismut & Bismut, table basse Trays, Mobilier national.© Jean Tholance

Une approche transversale
En 2014, ils sont sélectionnés avec une dizaine d’architectes pour participer à une exposition au musée des Arts décoratifs, intitulée «Décors à vivre» et organisée avec le magazine Architectural Digest. Le cahier des charges consiste à choisir dans les réserves du musée une pièce de mobilier jusque-là peu dévoilée, et à l’intégrer dans une architecture. Les Bismut choisissent un bureau de voyage à battant de Jacques Adnet et créent un salon de lecture, un lieu circulaire orné d’une spectaculaire cheminée origami réalisée dans un marbre provenant du Rajasthan, qu’ils font ciseler spécialement à l’aide d’un logiciel informatique. L’année suivante, AD Intérieurs organise au palais d’Iéna une nouvelle exposition, qui leur propose un exercice sur le thème de l’ «Avant-garde du style». Celui-ci les incite à réfléchir sur l’évolution des modes de vie dans l’habitat pour les années à venir. Ils appellent leur travail «Superpositions» pour évoquer la cohabitation des habitudes des différentes générations, de plus en plus mobiles et nomades. Un concept qu’ils traduisent entre autres par l’utilisation de supports numériques remplaçant les livres, dans leur bibliothèque flottante Cub, ainsi que par des murs percés de végétation, exprimant le désir de nature dans la ville. Signe de consécration, c’est leur réalisation qui sera choisie pour faire la couverture d’AD.
De l’architecture au design
De l’architecture d’intérieur au design, il n’y a qu’un pas, que les frères Bismut, en amoureux des objets, franchissent avec délectation. Dès 2010, ils se mettent à dessiner du mobilier grand public et en 2014, lancent des éditions limitées de pièces numérotées (huit, plus quatre épreuves d’artiste). Pari réussi. Leur table basse Trays intègre en 2015 les collections nationales, venant enrichir le dépar-tement art contemporain du musée des Arts décoratifs. Les événements mis en place depuis deux ans par AD Collections dans des lieux prestigieux, où le public peut admirer les créations des designers en vogue, leur offrent l’opportunité de montrer leurs pièces d’excellence. La table Shadows, la bibliothèque Screens, sont ainsi exposées en 2015 au ministère des Affaires étrangères. En avril 2016, c’est au tour de l’hôtel de la Marine d’offrir son cadre à 120 œuvres manufacturées par les plus grands talents du moment. Sous le label Bismut éditions sont présentées une table basse et une applique, jouant sur l’opposition entre pierre et acier, ainsi que la banquette Very Hairy, habillée d’agneau à poils longs pour le confort et l’aspect animal, semblable à «la gueule ouverte d’une baleine», s’amuse Michel. Sans délaisser leur travail d’architecte, toujours primordial, ils ont décidé de développer leur activité de designers. Depuis peu, Aurélie Julien, ancienne directrice de la Carpenters Workshop Gallery, passée par la galerie de design contemporain Kreo, se charge de représenter leur mobilier d’édition. Leur console Wi vient d’être incluse dans une vente spécialisée chez Phillips à Londres, à côté de pièces iconiques de Ron Arad ou d’Antony Gormley. Les fonds récoltés doivent servir à la construction d’un nouveau Design Museum dans la capitale britannique. Refusant absolument de se laisser cataloguer, les deux associés se plaisent aujourd’hui à alterner des commandes de plus en plus variées, de nature et d’échelle différentes. Ils passent ainsi du grand format, le design intérieur d’un yacht de luxe construit par le chantier San Lorenzo en Italie baptisé San Lorenzo by Bismut, à une collaboration avec Dior, concernant une série d’objets pour la maison. Ravis du défi consistant à porter un regard dynamique sur les codes et le savoir-faire de cette institution de la mode, ils ont imaginé plusieurs accessoires, dont un plateau léger traité à partir d’une feuille délicate de métal poli, à laquelle se superpose un élément en cuir. Le programme de la rentrée prochaine est déjà chargé, avec une nouvelle exposition, à l’hôtel de la Monnaie, présentant les réalisations d’une dizaine de designers sur la thématique de «L’Art de la collection». La créativité aussitôt en éveil, ils ont déjà choisi d’organiser leur future installation, qui sera une pièce à vivre d’un nouveau genre, autour de la collection de vidéos de qualité muséale que vont leur prêter les grands collectionneurs d’art chinois contemporain Sylvain et Dominique Lévy.

Bismut & Bismut
en 4 dates
 
Daniel et Michel Bismut. 
Daniel et Michel Bismut.
© Bruno Klein

1998À l’occasion de la Coupe du monde de football, commande de Nike/PSG pour son «store» des Champs-Élysées, puis en 2000 pour l’extension du Parc des Princes.
2008
Le magazine Architectural Digest sélectionne Daniel et Michel Bismut dans son palmarès des trente stars de demain.
2009-2010 Leur agence est choisie par le gouvernement de Singapour pour réaliser sa nouvelle ambassade, située face au parc Monceau à Paris. Création de la ligne de mobilier «La collection Bismut».
2016Conception du premier yacht, pour le chantier naval San Lorenzo, et création pour Dior d’une collection d’objets pour la maison.


 

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