La Rochepot, le château au bois dormant

On 08 April 2021, by Anne Doridou-Heim

Fière sentinelle bourguignonne résistant à tous les assauts depuis le XIIIe siècle, le château de La Rochepot a récemment subi un siège inattendu qui l’a fragilisé.

Le corps de logis du château de La Rochepot, dominant le village.

Les vignobles ne sont pas très loin, mais ce sont plutôt les vaches charolaises qui paissent l’herbe environnante. Le village vit à l’ombre de sa fière sentinelle bâtie sur un site escarpé, guettant le retour de visiteurs habituellement nombreux, de Pâques jusqu’à la vente des vins des Hospices de Beaune le troisième dimanche de novembre. Jusqu’à ce jour fatidique du 5 octobre de l’an 2018. Coup de tonnerre dans le ciel bourguignon : soupçonné de corruption et blanchiment d’argent, le propriétaire du château de La Rochepot est arrêté par la gendarmerie avec le soutien d’Europol. Recherché dans son pays, l’Ukraine, il avait cru pouvoir échapper à la justice en se réfugiant dans ce haut lieu historique. Depuis, le château, sous scellés, a sombré dans une profonde léthargie : il se détériore et il faudra bien plus qu’un baiser pour le réveiller et lui redonner tout son prestige. Son histoire a vu se succéder les ducs de Bourgogne, un cardinal, une Révolution, la femme d’un président et un colonel. Place au XIVe siècle : la Bourgogne est alors un duché prospère, dirigé par de puissants alliés des Flandres. Le site, occupé depuis l’époque gallo-romaine et abritant une construction défendant la «route de l’étain» – qui permettait de relier la Seine à la Saône –, est acheté à son retour de croisade par un chevalier, Régnier Pot (vers 1362-1432), conseiller du duc de Bourgogne et chambellan du roi de France. Il réaménage l'endroit, lui ajoutant des fortifications et achevant sa tour, et lui donne son nom. Mais c’est réellement à son petit-fils, Philippe Pot (1428-1493), que le château doit sa première splendeur. À la mort de Charles le Téméraire (1477), ce grand sénéchal de Bourgogne, dont le tombeau – avec ses pleurants – fait aujourd’hui la fierté du département des sculptures du Louvre (voir Gazette n° 4 du 1er février 2019, page 142), choisit le parti du roi de France : il devient le conseiller de Louis XI et se rend célèbre par ses talents d’orateur. Considéré comme le «chevalier le plus abouti de son temps», Philippe transforme l’édifice. Les fortifications de l’entrée avec de fausses braies – murailles épaisses et peu élevées –, l’ensemble défensif protégeant la courtine, l’impressionnante barbacane entre les pont-levis, les corps de logis de l’enceinte, c’est lui. On lui doit aussi la restauration de la chapelle – qu’il surélève – et la construction des tours de Beaune, Marlot et du Colombier. Mais il meurt sans descendance. Au fil d’une généalogie complexe, la demeure rejoint notamment les possessions d’Anne de Montmorency (1493-1567) puis – pour un temps très court – celles du cardinal de Retz (1613-1679). Couvert de dettes, ce dernier est obligé de vendre son fief aux enchères. L’histoire se poursuit, de ventes en rachats, d’embellissements en modernisations, jusqu’à la Révolution. La vie de château est stoppée net : ce symbole de la féodalité subit de nombreuses mutilations, ses matériaux sont pillés et vendus, et le noble édifice s’endort une première fois…
 

Détail du décor sculpté dans la cour. © Manuel Desbois
Détail du décor sculpté dans la cour.
© Manuel Desbois

Renaissance d’une silhouette
En 1810, il ne demeure de La Rochepot que la façade des corps de logis, la tour de Beaune et une partie des tours Marlot et du Colombier. Étonnamment, c’est alors qu’il est devenu l’ombre de lui-même que ses vestiges suscitent l’intérêt. Le romantisme est en germe, apportant avec lui le souvenir d’un passé médiéval glorieux, et en 1830 Alexandre Dumas, de passage sur la route de la Suisse, le décrit comme n’étant «plus que ruines, tristesse et solitude»… Trois ans plus tôt, une curieuse voyageuse s’était arrêtée sous ses ogives : la fameuse girafe de Charles X, en marche vers Paris. Cette première moitié du XIXe siècle est celle des sociétés savantes locales, fondées par des «archéologues» de passion plus que de métier. Des projets de consolidation voient le jour, mais n’aboutissent pas faute de moyens. Jusqu’à ce que l’épouse du président Sadi Carnot – la famille est originaire d’un village voisin – offre le château à leur fils aîné en guise d’étrennes. Nous sommes en 1893. C’est donc un jeune homme de 28 ans qui en devient l’heureux bénéficiaire, un militaire féru d’histoire locale, particulièrement de celle des grandes heures du duché de Bourgogne. Le capitaine Lazare-Hippolyte-Sadi Carnot (1865-1948) – il n’est pas encore colonel et porte le prénom de son père – va scrupuleusement mener sa restauration en faisant appel en 1897 à Charles Suisse, architecte en chef des Monuments historiques de l’arrondissement de Dijon et en Savoie. Celui dont les qualités sont unanimement reconnues s’investit personnellement dans ce projet qui va l’occuper pendant près de dix ans. Les archives familiales font état de quatre-vingt-douze voyages sur place et d’une innombrable correspondance pour informer le propriétaire de l’avancée des travaux. Ceux-là sont colossaux et c’est à une véritable résurrection qu’il s’attelle, s’appuyant sur les dessins de bâtiments médiévaux similaires de la région. Le château retrouve sa silhouette, les tours sont consolidées et couvertes, le puits abyssal (profond de 72 mètres) est déblayé, la porterie est reconstruite, ainsi que la barbacane, la chapelle, la courtine ouest et les écuries. C’est enfin le corps de logis qui reprend vie. De nombreux éléments architecturaux et du décor sont retrouvés dans les gravats, les autres sont taillés sur place. Le travail s’effectue dans une vision romantique du Moyen Âge partagée par le commanditaire et le maître d’œuvre : ornements des toitures, gargouilles, pavements en carreaux émaillés, cheminées intérieures et peintures murales, tous dessinés par Charles Suisse, en témoignent. Dans les années 1920, l’édifice retrouve sa caractéristique première, à la fois château fort et demeure de plaisance. La fière architecture est ouverte au public le 1er avril 1961 par Pierre Sadi Carnot, fils du colonel. Les visiteurs, après avoir franchi la porterie, entrent dans la cour et partent à la découverte de vestiges restitués dans leur historicité et des aménagements du XIXe siècle. Jusqu’en 2018, il est l’un des monuments les plus visités de Bourgogne, avec plus de 25 000 personnes par an.

 

Vue sur l’entrée du château.© Manuel Desbois
Vue sur l’entrée du château.
© Manuel Desbois

Un avenir incertain
À une époque reculée, le danger venait du grand Est : Wisigoths, Burgondes… On ne pouvait imaginer que celui du XXIe siècle prendrait l’aspect d’un Ukrainien trafiquant d’armes, se faisant passer pour le gestionnaire d’un groupe d’investisseurs luxembourgeois. Voici le personnage auquel Sylvie Carnot, la fille de Pierre Sadi, a vendu l’édifice familial en 2015. Condamné, ni entretenu ni chauffé, le château se détériore. L’enquête se révèle être un véritable imbroglio judiciaire international sur fond de détournement d’agent, de mort supposée, de séparatisme pro-russe, de corruption organisée, qui n’est pas encore à son terme. De recours en appels, la pandémie venant compliquer les choses, tout est aujourd’hui bloqué. Une vente aux enchères du mobilier non classé, voire de l’édifice, serait envisagée. Une acquisition par le Département ou la Région serait la bienvenue, mais l’essentiel reste que son futur propriétaire le rouvre au public, afin qu’il continue à raconter la longue histoire contenue dans ses pierres.

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