La quête du génie créateur au Grand Palais

On 05 April 2018, by Stéphanie Pioda

La trentième édition du Salon du livre rare et de l’objet d’art sera une fête pour les passionnés du patrimoine écrit et artistique, et l’occasion de célébrer Mai 68, Apollinaire et le mystère de la création.

Albert Camus, La Peste, Paris, Gallimard, 1947. Reliure mosaïquée de Pierre-Lucien Martin. Enrichi de la fameuse citation autographe comprenant une légère variante : «Il faut mettre ses principes dans les grandes choses ; aux petites, la miséricorde, ou l’humour, suffisent. Albert Camus». Librairie L’Exemplaire.
© Librairie L’Exemplaire

Qu’est-ce que le génie créateur ? Les tentatives de définition sont légion, comme s’il existait quelque graal pour saisir ce moment mystérieux de la création ; un héritage du romantisme qui voit naître la figure de l’artiste et de l’écrivain, époque où l’on commence aussi à conserver les manuscrits… La question est le fil rouge de la trentième édition du Salon du livre rare et de l’objet d’art, un thème permettant on ne peut mieux de créer des ponts entre les deux organisateurs, le Syndicat national de la librairie ancienne et moderne (SLAM) et la Chambre nationale des experts spécialisés en objets d’art et de collection (CNES). Et les réponses que les cent cinquante libraires et cinquante experts déploieront sous la nef du Grand Palais seront autant de propositions de voyage à la croisée de l’émotion, de la connaissance et du sentiment esthétique. Pour certains, ce sera l’occasion de faire vaciller les idées reçues. Non, Flaubert n’a pas écrit Madame Bovary spontanément d’un seul jet, il lui a fallu cinq années de labeur, tout comme Marcel Proust pour Du côté de chez Swann. Lorsqu’il le publie en 1913, ce dernier met fin aux allers-retours avec l’imprimeur qui lui envoyait des épreuves qu’il corrigeait aussitôt. En tout, il y a eu cinq jeux d’épreuves successifs, et la librairie Vignes présente une version définitive complète, à laquelle ont été adjoints des fragments avec ces corrections (100 000 €). Elle provient de la bibliothèque du grand universitaire Pierre Clarac, également coéditeur d’À la recherche du temps perdu dans la «Pléiade», en 1954. Ainsi, le génie créateur se livrerait à travers ces biffures, comme le peintre à travers ses repentirs ou le graveur au fil des différentes matrices marquant les étapes d’un même motif, telles celles réunies pour l’exposition que propose la BnF. Serge Gainsbourg aussi était adepte de la rature, comme le prouve un manuscrit dans lequel il joue avec les noms des couleurs, sur le stand de la galerie Manuscripta de Cyril Gaillard. Cette dernière s’est particulièrement intéressée cette année aux échanges épistolaires de personnalités : une lettre inédite de Frédéric II, roi de Prusse, à Voltaire (provenant d’un descendant direct de la servante du philosophe, 8 000 €) ou celle de Bacon, adressée à un collectionneur anonyme (3 200 €). Des prix raisonnables pour des autographes sur lesquels plane l’ombre de l’affaire Aristophile : «Ce marché a pris un coup dans l’aile», déplore Cyril Gaillard, d’où l’importance du choix de l’invité d’honneur, l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), «un centre d’archives incontournable, mettant en valeur la création littéraire du XXe siècle et qui permet de repositionner les libraires dans une démarche scientifique», souligne Henri Vignes, président du SLAM. «Nos professionnels sont des passionnés et des spécialistes de sujets pointus, qui mettent en valeur le patrimoine écrit», poursuit-il. On balaye en effet un vaste champ : le voyage, les armes, la botanique, la musique ou l’histoire, la grande ou celle de Paris. Sur le stand de la bien nommée librairie Sur le fil de Paris, Christelle Gonzalo est ainsi enchantée de partager la découverte d’un recueil de quatre plans dépliants de la capitale provenant de la Topographia Galliae (1655) ou, pour quelques centaines d’euros, d’un album comprenant vingt-cinq tirages photographiques «illustrant la construction du pont Jean-François Lépine en 1898, le dernier-né des ponts reliant la Goutte-d’or à La Chapelle», souligne-t-elle.
 

Marcel Proust, jeu d’épreuves complet de Du côté de chez Swann (extrait). Librairie Vignes.
Marcel Proust, jeu d’épreuves complet de Du côté de chez Swann (extrait). Librairie Vignes.© Librairie Vignes


Jeune salon deviendra grand
Quelles que soient leurs marottes, les collectionneurs sont toujours exigeants. «90 % de ma clientèle fréquente les salles de ventes, il est donc important de présenter des pièces rares», relève Cyril Gaillard. Ce sera le cas aussi chez Laurent Coulet, qui a déniché l’unique exemplaire connu de la première édition illustrée de L’Adolescence clémentine de Marot (1536). Il faut aussi citer, chez l’Italienne Bado e Mart, la première édition d’un ouvrage d’astronomie représentant la sphère céleste (1603), la librairie Yvinec proposant un incunable, le premier livre d’astronomie imprimé (1491). Fabrice Teissèdre, de la librairie historique éponyme, a déniché «un livre du XVIIe siècle, qui a sans doute servi au jeune roi Louis XIV pour apprendre à lire. Il est annoté «Loui roi de France et de Navarre» avec un “s” oublié à Louis», s’amuse-t-il. 2018 est encore l’occasion de célébrer des anniversaires : le centenaire de la mort d’Apollinaire, mais aussi celui de l’armistice de la Première Guerre mondiale, avec un journal inédit d’un engagé volontaire de la Légion étrangère, chez Paris Libris, ou une mandoline créée dans le casque d’un soldat dans les tranchées, et bien sûr Mai 68, avec la sélection d’affiches de l’expert Michaël Seksik. La CNES poursuit son engagement pour la deuxième année, convaincue des synergies entre les deux secteurs. Robert Vallois, qui participe pour la première fois, l’affirme : «Ce jeune salon deviendra grand, par conséquent soyons excellents !» Il portera une attention au Hongrois Joseph Csaky (1888-1971), avec en particulier sa Figure perlée en bronze (40 000 €), présentée à côté du plâtre. Geneviève Baume, présidente de la Chambre, rappelle que celle-ci «n’est pas un organisateur de salon, mais vouée à former des experts». L’enjeu demeure donc avant tout de promouvoir cette profession. Jean-Michel Renard, expert en instruments de musique, aime à signifier que son rôle est d’«être là pour conseiller le public pour montrer une collection, la vendre, l’assurer», et de justifier du prix des objets. Les cinquante exposants illustreront leur rôle dans quarante spécialités, de l’archéologie à l’art contemporain, en passant par les bijoux, la Haute Époque, l’art tribal, les armes anciennes ou encore la mode. Tout cela passant aussi par une connaissance des savoir-faire, d’où le choix du deuxième invité d’honneur, le Conservatoire des arts et métiers, avec la mise en valeur des artisans du livre (relieurs, restaurateurs, spécialistes du papier…). Le maître d’art héliograveur Fanny Boucher qui a relancé la technique il y a presque vingt ans livre l’ouvrage à peine achevé avec le photographe de guerre Édouard Elias, Mediterraneum (tiré à vingt-cinq exemplaires, vendu autour de 2 000 €), un bijou tout en subtilité de noirs et de blancs. Sachez enfin que la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, est vivement espérée pour l’inauguration, le 12 avril… un soutien évident pour le secteur de niche.

 

3 QUESTIONS
À HENRI VIGNES
Président du Syndicat de la librairie ancienne et moderne
 
 
 


Comment se comporte aujourd’hui le marché du livre ancien ?
Le marché est dynamique pour les pièces uniques, d’exception ou remarquables. Il a été profondément modifié par Internet, dans la mesure où les gens ont accès à l’information par Wikipédia ou aux contenus numérisés mis en ligne par Google Books. Aujourd’hui, ce sont les exemplaires uniques qui ont la cote, que ce soit un manuscrit médiéval ou une édition plus récente dédicacée. Il faut comprendre que nos livres, qui sont par définition tirés à plusieurs exemplaires, deviennent désirables par la provenance et, contrairement aux œuvres d’art qui peuvent atteindre des prix conséquents, il est possible de trouver des livres précieux dès 2 000 €. Notre stand «Découverte du livre ancien» propose en revanche des livres intéressants à moins de 150 €, l’occasion de faire un premier achat.

Quel est l’esprit de ce Salon ?
En tant que syndicat, nous n’avons pas une démarche commerciale, nous souhaitons avant tout promouvoir notre activité. Il y a deux ans, d’ailleurs, nous avons essuyé un déficit de 135 000 € car il n’y avait pas assez d’exposants, ce qui ne sera pas le cas cette année. La fréquentation est stable, avec un peu moins de 20 000 entrées, mais le volume des ventes a augmenté de 10 % l’année dernière si l’on en juge par rapport au questionnaire que nous faisons circuler à la fin du Salon. Cette manifestation coûte cher à nos exposants, mais s’ils sont fidèles, c’est qu’ils y trouvent un intérêt économique.

Quelle est la plus grande contrainte d’un tel événement ?
La difficulté pour nous est de présenter un livre qui est souvent un petit format, et l’exposer implique de ne montrer qu’une page. Il n’y a pas l’immédiateté d’une peinture, d’une photographie ou d’un autographe, d’où l’opportunité de ce salon qui offre un accès direct aux libraires et à ces livres qu’on peut feuilleter. Alors qu’il n’y a pas de musée du livre rare à Paris, nous proposons la plus belle exposition de livres en France sur quelques jours.


 

Joseph Csaky, Figure perlée, plâtre original, h. 31 cm, base : 5 x 5,5 cm. Galerie Vallois.
Joseph Csaky, Figure perlée, plâtre original, h. 31 cm, base : 5 x 5,5 cm. Galerie Vallois.© Photo Louis Delbaere


 

Nord-Est de la France (diocèse de Soissons), vers 1250-1275. Missel annoté «The Soissons Missal». Manuscrit enluminé sur parchemin, en latin, 1 miniat
Nord-Est de la France (diocèse de Soissons), vers 1250-1275. Missel annoté «The Soissons Missal». Manuscrit enluminé sur parchemin, en latin, 1 miniature pleine page et 22 grandes initiales historiées de Vincent Master (actif nord-est de la France, vers 1260-1290), 33,4 x 22 cm. Les Enluminures.© Les Enluminures


 

Italie, XVIe siècle. Tête en marbre de Carrare représentant un jeune homme, h 37 cm. Présentée par Alexandre Piatti, expert en Haute Époque.
Italie, XVIe siècle. Tête en marbre de Carrare représentant un jeune homme, h 37 cm. Présentée par Alexandre Piatti, expert en Haute Époque.



 

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