La photographie aérienne, du ballon à la fusée

On 25 March 2021, by Zaha Redman

Voler dans l’espace, c’est traverser le temps. À l’ère des satellites et des drones, la photographie aérienne excite toujours le cerveau humain par son abstraction, mais elle reste négligée. Une erreur qui appelle réparation.

Apollo 11, Vue de la Terre (AS11-36-5355), 1969, photographie originale de la NASA, tirage C-Print, A Kodak Paper Vintage, Red Tab Number, 25,4 20,3 cm.
Courtesy Galerie GADCOLLECTION

Jamais inscrite dans les taxinomies culturelles ou marchandes, la photographie aérienne ne relève ni d’un genre ni d’une esthétique. Pourtant, l’exposition du Centre Pompidou-Metz en 2013, « Vues d’en haut », montrait combien cette perspective traverse l’art de part en part, et comment l’essor de l’aviation a révolutionné les pratiques artistiques. Étrangement, elle écartait une question capitale : les appareils photo furent embarqués sur les avions au moment où Einstein révolutionna les théories de la physique et de l’espace. La photographie aérienne permet aux hommes de voir la courbure de l’espace-temps, exposée dans la nouvelle théorie de la relativité. Voler dans l’espace, c’est traverser le temps…Aujourd’hui, le point de vue aérien s’inscrit dans la conquête spatiale et le traitement des informations. Dans un avenir très proche, des flux de capitaux colossaux et des énergies incommensurables vont être déversés dans l’espace, pour le contrôle des télécommunications, de la météorologie ou des géolocalisations. En 2017, Stephen Hawking assignait à cette conquête une mission plus noble : « Nous manquons de place et les seuls endroits où partir sont les autres mondes. Il est temps d’explorer d’autres systèmes solaires […] la seule chose qui nous sauve de nous-mêmes. » Plus modestement, les photographies prises depuis le ciel sont un antidote au confinement : elles nous conduisent dans un ailleurs, au seuil de la science et de la fiction.
Nadar, aérostier et photographe pionnier
Avant les « primitifs » de la photographie aérienne, des précurseurs, tels Alfred Guesdon — topographe et géographe — ou Frédéric Martens, ont gravé des vues à vol d’oiseau de villes européennes. Les premières prises de vue proprement dites sont pour leur part effectuées en ballon, dès 1858 ; elles sont signées par Nadar, puis par l’Américain James Wallace Black. Leurs rares clichés sont conservés dans les musées. Gaston Tissandier et Jacques Ducom ont de leur côté produit une photographie aérostatique iconique : La Seine et le port de l’Hôtel de Ville, altitude 605 mètres, juillet 1885. Léon Gimpel, vulgarisateur scientifique, adepte de l’autochrome, a produit une importante série aérostatique au début du XXe siècle. Édité en 1909 par André Schelcher et Albert Omer-Décugis, un album de photographies prises en ballon peut être trouvé sur le marché (200/500 €). À la toute fin du XIXe siècle apparaissent d’autres procédés. L’usage photographique du cerf-volant est initié par Arthur Batut en 1888, et repris en 1906 par George R. Lawrence pour réaliser des vues panoramiques de San Francisco après le grand tremblement de terre. La fusée est expérimentée, elle aussi, dès 1888 par Amédée Denis, puis par Alfred Nobel neuf ans plus tard, Alfred Maul l’ayant essayée en 1900. À la même époque, Julius Neubronner utilise des pigeons voyageurs, et pour cela miniaturise et automatise un appareil photo. Les vols inauguraux en avion des frères Wright en 1903, et de Santos Dumont trois ans plus tard, relégueront ces aventures positivistes et optimistes, sans toutefois les abolir. La première image prise à partir d’un avion est saisie au-dessus du Mans en 1908 par Louis-Paul Bonvillain, depuis le Flyer piloté par Wilbur Wright, l’Américain réalisant alors ses premiers vols d’essai en Europe. Avec la guerre de 14-18, et la pratique des vols de reconnaissance, la prise de vue aérienne connaît un développement foudroyant. Sous la coupe des armées et pour longtemps, elle montrera aussi le déploiement massif des forces destructives. La période héroïque et visionnaire tire à sa fin… Entre les deux guerres, des applications scientifiques innombrables vont voir le jour, notamment en topographie et en cartographie. Indissociable des conquêtes militaires et coloniales, l’archéologie exploite elle aussi la vue d’avion, notamment au Moyen-Orient. En Allemagne, au cours des années 1920, le Bauhaus établit une passerelle évidente entre l’univers de la photographie aérienne, l’art et le design. Non seulement l’architecture du célèbre bâtiment du Bauhaus, à Dessau, évoque une hélice d’avion, mais Walter Gropius insiste sur les statuts de toits d’immeuble plats : vus d’en haut, ils appellent de nouveaux usages. Junkers, le célèbre fabricant d’avions installé dans la même ville, a soutenu et collaboré avec la fameuse école.
Et depuis l’espace…
La première vue de la Terre depuis l'espace est prise par un appareil embarqué sur un V2 américain, le 24 octobre 1946. Avec l’ère de la conquête spatiale, les échelles, les technologies et les représentations connaissent une révolution. En 1968, la mission Apollo 8 photographie la Lune et notre planète avec une précision exceptionnelle. Aujourd’hui, des caméras sont embarquées sur des missiles et des drones, tandis que Google Earth scanne la surface de la Terre avec un assemblage de photographies satellitaires. Dès la fin du XXe siècle, les artistes sensibles aux innovations extraient la photographie aérienne de ses servitudes techniques. Ils interrogent le regard technologique, militaire, informationnel, introduisant aussi des considérations écologiques. Ed Ruscha, Emmet Gowin, Balthasar Burkhard, Fazal Sheikh, Sophie Ristelhueber, Trevor Paglen, Mishka Henner, Alex MacLean, Cássio Vasconcellos, Edward Burtynsky ou Georg Gerster sont les plus connus. Leurs grands tirages d’exposition subliment des images quasi abstraites. L’engouement pour le livre photo popularise La Terre vue du ciel de Yann Arthus-Bertrand, vendu à plusieurs millions d’exemplaires. On peut s’étonner qu’il n’y ait pas à ce jour de musée consacré à la photographie aérienne. Il faut aller dans les archives historiques et militaires, dans les musées municipaux du monde entier ou se rendre sur les sites internet d’organismes tels que L’IGN ou la NASA pour explorer cet univers. L’agence américaine commercialise ses photos dans une boutique en ligne, à des prix modestes. Les tirages anciens, la plupart du temps anonymes, se trouvent dans les brocantes et restent très abordables. Quelques niches existent, qui atteignent des cotes raisonnables, dignes d’intérêt. Gad Edery, galeriste parisien et expert reconnu en photographie spatiale, rappelle que « les images de l’espace sont d’abord des outils scientifiques de travail ; aussi beaucoup d’entre elles ont terminé à la poubelle ou ont été abîmées ». Et d’ajouter : « Il y a sur le marché des originaux d’époque, sortis des laboratoires, appréciés des collectionneurs. Notamment les images originales de la NASA, en parfait état, dont certaines sont estampillées, ou signées par les cosmonautes ». Les prix des petits formats vont de 3 000 à 8 000 €, les tirages rares, plus grands, pouvant atteindre les 70 000 €. Outre la galerie Gadcollection, Daniel Blau, un galeriste munichois, vend des photographies spatiales ou des vues aériennes de guerre. Il possède également une série rare des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, des images sinistres mais hypnotiques. Enfin, il ne faut pas oublier l’univers éditorial : Emmet Gowin, Sophie Ristelhueber, Alex MacLean ou Fazal Sheikh ont publié des monographies remarquables, avec des regards sur la nature, les espaces aménagés ou l’exploitation technologique des vues aériennes. En 1935, Le Corbusier a publié Aircraft, un livre consacré à l’aéronautique, où il commente des images d’avions et des vues prises du ciel. L’échelle de la photographie aérienne lui confère toujours un degré d’abstraction puissant, une énergie subliminale et contemplative qui excite le cerveau humain. Présent dans tous les esprits, l’espace aérien doit désormais sortir des limbes de la photographie.

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