La musique et la poésie essentielles au quotidien

On 16 June 2017, by Anne Foster

Son soutien aux opéras, concerts et ballets est connu de tous. Pour Pierre Bergé, ces passions sont la base de la vie même. Acte III aux enchères, sa bibliothèque poétique et musicale relève de l’intime.

Antonio Vivaldi (1678-1741), L’Estro Armonico…], Amsterdam, aux depens d’Estienne Roger s.d. [1712], 16 parties en 8 volumes in-4° de l’édition originale des douze concertos ; reliure du XVIIIe siècle en demi-veau brun.
Estimation : 15 000/20 000 €

Dans sa préface au catalogue, Pierre Bergé confie : «Hésiode en comptait 9, Hegel ne dépassa pas 5. On parle des fameuses muses qui sont censées inspirer chaque forme d’art. Chez les Grecs la poésie côtoyait la musique qui, elle-même, se mêlait au chant et les 9 muses pouvaient tour à tour inspirer qui elles voulaient.» S’il est déjà ardu de parler de la poésie sans avoir l’air d’un Béotien se piquant de littérature, trouver des mots pour faire ressentir la musique semble impossible. Les couleurs, les sentiments ou l’harmonie prennent vie grâce aux compositeurs et aux interprètes. Chacun les entend à sa façon. Dans la bibliothèque musicale réunie par Pierre Bergé, on relève des morceaux de choix, connus de tous… ou presque. Roland de Lassus (vers 1532-1594) était de son vivant adulé, et ce dès son plus jeune âge : enfant de chœur, il enchantait par la beauté de sa voix. Après sa mue, il réussit à obtenir des postes importants à Rome, Venise, Munich et Dresde. Ce compositeur franco-flamand est connu pour ses madrigaux et ses chants, sacrés ou profanes. Plusieurs éditions posthumes ont paru, notamment à Paris chez les Ballard, une dynastie d’imprimeurs. En témoigne ici un album de trois recueils de musique profane pour ténor  Meslanges de la musique d’Orlande de Lassus a III. V. VI. VIII. et dix parties (Paris, 1619), Continuation du Melange d’Orlande de Lassus à 3. 4. 5. 6. & 10 parties (1596) et Livre de chansons a cinc parties: avec deux dialogues: à huit (1599)  estimé 15 000 € environ. Il est habillé d’une reliure royale en vélin doré avec semés de fleurs de lys, et, au dos, le chiffre de Louis XIII. Ronsard ne parlait-il pas du «plus que divin Orlande» ?
 

Roland de Lassus (1532-1594), [Chansons et madrigaux], album réunissant trois recueils de musique profane pour ténor, Paris 1619, 1596, 1599, un volum
Roland de Lassus (1532-1594), [Chansons et madrigaux], album réunissant trois recueils de musique profane pour ténor, Paris 1619, 1596, 1599, un volume petit in-4° oblong ; reliure en vélin de l’époque à décor doré de fleurs de lys et du chiffre de Louis XIII.
Estimation : 15 000/20 000 €

Le concerto bouleversé
Ce XVIe siècle est une période fascinante, où la musique moderne se met en place, mais aussi les langues vernaculaires et la poésie profane, au phrasé musical avec ses rythmes et ses rimes. Ce mouvement gagne le monde religieux, notamment dans les pays protestants, où Luther impose une liturgie en langue nationale. Au début du siècle suivant, en Italie, la musique polyphonique prend de l’ampleur ; Antonio Vivaldi (1678-1741), premier archétype du virtuose moderne, violoniste hors pair et compositeur qui bouleverse le concerto, est l’auteur des Quatre Saisons, que chacun a entendu au moins une fois. À l’époque, L’Estro armonico («L’Inspiration harmonieuse») était tout aussi célèbre : ce titre réunit douze concertos, pour diverses combinaisons d’instruments à cordes (un, deux ou quatre violons et violoncelle). L’exemplaire de Pierre Bergé, de l’édition originale de 1712, comprend seize parties en huit volumes, chacun contenant la partition complète pour un seul instrument (15 000 €). Pionniers du style orchestral moderne, ces concertos étaient  et resteront  admirés par les musiciens, notamment Jean-Sébastien Bach (1685-1750) qui transcrivit les n° 8 et 11 pour l’orgue et le n° 10 pour un concerto avec quatre clavecins.

 

Claude Debussy (1862-1918), La Damoiselle élue…Paris, 1893, in-folio, musique lithographiée (Imp. E. Delanchy), la couverture ornée d’une lithographie
Claude Debussy (1862-1918), La Damoiselle élue…Paris, 1893, in-folio, musique lithographiée (Imp. E. Delanchy), la couverture ornée d’une lithographie de Maurice Denis, exemplaire de l’édition originale dédiée à Paul Dukas, n° 98 d’un tirage à 160, un des 125 sur vélin blanc ; reliure de l’époque en demi-maroquin crème.
Estimation : 6 000/8 000 €

La gamme des sentiments
Le compositeur allemand gardera à l’esprit cette musique baroque italienne, pour la Grosse Passionsmusik nach dem Evangelium Matthaei (Passion selon saint Matthieu) entre autres, jouée pour la première fois en 1727 à Leipzig, sans beaucoup de succès, et dont la partition complète sera éditée à Berlin plus d’un siècle plus tard, en 1830. Un in-folio de l’édition originale  avec la liste des souscripteurs  est évalué autour de 6 000 €. Cela peut paraître paradoxal, mais cette Passion de Bach connut une éclipse tout au long du XVIIIe, et ne retrouva son lustre qu’avec l’éveil de la conscience nationale allemande au siècle suivant. Les interprètes surjouent alors le côté baroqueux, ignorant la complexité des deux chœurs tantôt se répondant, tantôt se fondant l’un dans l’autre, soutenus par un double orchestre. Bach a su faire passer l’émotion dans le cadre d’une musique savamment composée. Il sera surpassé par Mozart, le sublime interprète de toute la gamme des sentiments : Don Giovanni est considéré comme un chef-d’œuvre de l’opéra classique, à la musique élaborée tout en restant séduisante. Un humanisme profond l’habite, repris par Beethoven, qui l’a porté à son paroxysme dans des symphonies qui marqueront largement et longuement. L’école romantique lui est redevable… même Wagner. Pour la Neuvième, Beethoven n’hésite pas à introduire des chœurs et un texte littéraire. Autre nouveauté : sa publication constitue un événement majeur non seulement dans l’histoire de la musique, mais aussi dans celle de l’édition musicale. Les romantiques composeront dans cette veine des poèmes lyriques, courtes pièces virtuoses et sentimentales, sans laisser de côté les opéras spectaculaires.

 

Athanasius Kircher (1602-1680), Musurgia Universalis sive Ars Magna Consoni et Dissoni in X. Libros digesta, Rome, Eredi di F. Corbelletti (tome I) & 
Athanasius Kircher (1602-1680), Musurgia Universalis sive Ars Magna Consoni et Dissoni in X. Libros digesta, Rome, Eredi di F. Corbelletti (tome I) & L. Grignani (tome II), 1650. Un fort volume in-folio, exemplaire de l’édition originale ; reliure d’un atelier romain en maroquin rouge, à décor doré aux armes du pape Innocent X.
Estimation : 30 000/40 000 €

Les champs de la connaissance
Vincenzo Bellini (1801-1835) écrit sur des poèmes de Felice Romani la musique de mélodrames, comme Il Pirata, opéra tragique admiré par Chopin. Rossini offre d’ailleurs un exemplaire de l‘édition gravée de 1840 à ce dernier, dont la musique gardera durablement des traces de celle de son ami (10 000 €). L’époque est à la synthèse des arts et l’édition musicale n’est pas en reste. Il suffit de retenir l’ouvrage, évalué 6 000 € environ, d’un tirage limité à 160 de La Demoiselle élue, poème lyrique composé en 1887 d’après Dante-Gabriel Rossetti, publié en 1893, dont la couverture est illustrée d’une lithographie de Maurice Denis. Il comporte un envoi, daté du 25 août 1900, “à Mademoiselle Blanche Marot, qui fut pour un temps et sera désormais, pour toujours, la délicate incarnation de “la Damoiselle élue“, en hommage dévoué“. De quoi combler le bibliophile, tout comme un exemplaire de la somme musicale de Kircher en édition originale, Musurgia Universalis… (Rome, 1650). Il est en effet présenté dans une reliure romaine de l’époque en maroquin rouge entièrement recouvert d’un riche décor doré, à compartiments, avec bordures végétales, fleurs de lys, angelots et fleurons aux petits fers, les armes d’Innocent X occupant le centre des plats (30 000 €). Ce travail est attribué à un atelier qui œuvra dans les années 1650-1655 pour le Vatican et particulièrement pour ce pape, ce qui lui a valu d’être baptisé «Pamphili Bindery». L’ouvrage embrasse toutes les branches de l’art musical : harmonie, rythme, symphonie, notation, instruments, chant des oiseaux, construction des salles de spectacles, propagation des sons dans l’espace, science du contrepoint, etc. La musique ne couvre-t-elle pas tous les champs de la connaissance, des savoir-faire et des émotions humaines ? Lui associant la poésie, Pierre Bergé concluait ainsi sa préface : «Je n’ai jamais pu vivre sans elles et je plains ceux qui y parviennent»…

 

Richard Wagner (1813-1883), Die Meistersinger von Nürnberg, Mainz, Verlag von B. Schott’s Söhnen, 1862. Petit in-8o, exemplaire de l’édition originale
Richard Wagner (1813-1883), Die Meistersinger von Nürnberg, Mainz, Verlag von B. Schott’s Söhnen, 1862. Petit in-8o, exemplaire de l’édition originale, livret annoté par Wagner ; reliure de l’époque en maroquin brun.
Estimation : 60 000/80 000 €

6 QUESTIONS À
JEAN-FRANÇOIS CANDONI

Spécialiste de Wagner


Cet opéra fut créé en 1868 ; cependant la première idée fut esquissée en 1845 et la rédaction date du début des années 1860. Pouvez-vous le placer dans l’œuvre lyrique de Richard Wagner ?
Les Maîtres chanteurs sont une œuvre de la maturité de Wagner. Ils ont été composés après Tristan et Isolde (1857-1859), alors qu’il avait interrompu la composition de la Tétralogie de L’Anneau du Nibelung (1848-1876) au milieu du troisième volet (Siegfried), convaincu qu’aucun théâtre n’accepterait de représenter une œuvre aussi ambitieuse. À l’origine, Les Maîtres chanteurs sont conçus pour être le pendant comique de Tannhäuser (1845 [version de Dresde]/1861 [version de Paris]), qui met également en scène, mais sur un mode tragique, un concours de chant.  

Est-ce une œuvre atypique parmi ses opéras ?
Oui, en ce sens où il s’agit de la seule «comédie» de Wagner, si l’on excepte La Défense d’aimer, qui est une œuvre de jeunesse quasiment jamais représentée. En revanche, on y retrouve tous les grands thèmes de l’opéra wagnérien : réflexion sur l’essence de l’art, l’artiste dans la société, sur les rapports entre art et politique. C’est un opéra assez rarement représenté en France, en raison des moyens importants qu’il nécessite, de sa complexité, les enjeux du texte étant difficilement compréhensibles pour un public connaissant mal la culture allemande, mais également pour des raisons idéologiques : le message nationaliste ambigu véhiculé par la scène finale pose d’autant plus problème que le Troisième Reich avait jeté son dévolu dessus et en avait fait une œuvre phare de la propagande nazie.  

Est-il courant pour Wagner de corriger ses textes à un stade aussi avancé ?
Wagner modifiait presque systématiquement le texte de ses opéras au moment de leur mise en musique, et le texte du livret publié sous le contrôle du compositeur diffère toujours, de façon plus ou moins importante, du texte qu’on trouve dans la partition. Wagner a apporté des modifications jusqu’en janvier 1867, alors que la musique fut composée entre janvier 1862 et avril 1867.  

À votre avis, ces modifications ont-elles modifié de façon significative l’œuvre et la composition musicale ?
Non, il s’agit souvent de points de détail, notamment de questions de prosodie, qui doivent correspondre au rythme de la musique, mais le sens du texte ne s’en trouve pas fondamentalement modifié. Ce travail de va-et-vient entre la rédaction du texte et la composition est commun à la plupart des compositeurs, à cette différence près que Wagner était l’auteur du texte et de la musique, ce qui était un fait exceptionnel à cette époque.

Est-ce une pratique courante chez Wagner de composer la musique après le livret ?
Oui, c’est une pratique courante chez tous les compositeurs et il est très exceptionnel que la musique soit préexistante au texte. Cela n’empêche pas que Wagner, qui se considérait comme un homme de théâtre plus que comme un compositeur, avait parfois une vague idée de la musique qu’il composerait au moment de la rédaction du texte. Chez Wagner, la musique suit le texte pas à pas et prend tout son sens par rapport aux mots. On a parlé à son sujet de «prose musicale», c’est-à-dire que le discours musical est déterminé par le texte, et non pas par des formes ou des règles purement musicales, comme c’est le cas par exemple chez Rossini.  

Pouvez-vous nous donner votre avis sur cet opéra, et peut-être une scène ou un aria en particulier ?
Il s’agit à mon sens d’une des œuvres les plus riches et les plus complexes de Wagner, qui est très populaire en Allemagne, mais a du mal à s’acclimater en France. Musicalement, Wagner y réussit le tour de force de composer une véritable «conversation en musique», dans laquelle le texte et la partition se répondent de manière dialectique et s’enrichissent mutuellement, ce qui permet de donner aux personnages une richesse et une profondeur psychologiques exceptionnelles. Il y a très peu d’airs ou ensembles qui viennent interrompre ce flux ininterrompu ; citons toutefois le splendide quintette du troisième acte qui n’est pas sans rappeler le sextuor de Lucia di Lammermoor de Donizetti, le fameux chœur Wach’auf, qui évoque le style des chorals luthériens ou les grands monologues de Hans Sachs, notamment le Wahnmonolog du troisième acte.
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