La modernité selon USM

On 15 November 2018, by Mikael Zikos

La rencontre entre une entreprise familiale en prise avec l’industrialisation et un grand architecte du XXe siècle a donné naissance, en Suisse, à l’un des plus célèbres systèmes de mobilier sur mesure au monde.

La fameuse boule de connexion des meubles du système USM Haller relie des tubes en acier chromé et des panneaux en aluminium thermolaqué.
© USM

Synthétisées en trois lettres, l’identité et l’activité de l’entreprise USM (Ulrich Schärer Münsingen), née en Suisse à la fin du XIXe siècle, reposent depuis les années 1960 sur un unique système de meubles, USM Haller : des rangements hauts et bas et des tables de travail sur mesure, dont la réputation auprès des architectes et le succès commercial auprès des entreprises et des particuliers sensibles au design est devenue mondiale. Relativement nouveau à son apparition  les premières bibliothèques extensibles en contreplaqué Billy ne seront créées par Gillis Lundgren pour Ikea qu’en 1979 , ce concept original permettant d’agrandir un meuble en hauteur comme en largeur, tout en maintenant une stabilité parfaite, est aussi haut de gamme. D’apparence sophistiquée, le principe des produits USM Haller est en fait assez simple. Leur assemblage se fait grâce à une ingénieuse boule de laiton à six filetages, inventée par la marque. Cet élément utilitaire structure les volumes et permet de visser des montants en acier tubulaire chromés, qui serrent et encadrent des panneaux de tôle métallique thermolaqués. En résultent des éléments cubi-ques et rectangulaires pouvant s’utiliser seuls ou s’assembler entre eux, pour des possibilités d’extension quasiment illimitées. À sa création, en 1885, USM est un atelier de forge et de ferronnerie implanté à Munisenges (Münsingen en allemand), le village natal de son fondateur, Ulrich Schärer, dans la campagne de Berne. L’entreprise ne fabrique pas encore de meubles : elle se spécialise peu à peu dans les fermetures de fenêtres au cours des années 1920, puis dans l’usinage de la tôle et les ferrures de bâtiment, dans les années 1940. Deux décennies plus tard, USM évolue radicalement : à l’occasion de la construction de sa nouvelle usine et de son nouveau siège social, Paul Schärer junior, le petit-fils du fondateur, va transformer la société familiale en une entreprise industrielle et éminemment moderne.

 

L’atelier USM autour des années 1920.
L’atelier USM autour des années 1920. © USM


L’industrialisation à l’échelle du fonctionnalisme
L’œuvre du Corbusier et de Mies van der Rohe inspire Paul Schärer. La modularité du pavillon de l’Esprit nouveau, présenté par l’architecte français à l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes en 1925, à Paris, et le fonctionnalisme théorie selon laquelle la forme de l’objet doit naître de son usage mis en pratique par son confrère allemand pour l’école du Bauhaus sont les références historiques revendiquées par ce jeune chef d’entreprise. Celui-ci nourrit ainsi son ambition pour USM en faisant édifier un bâtiment appelé à s’adapter aux innovations industrielles afin d’y mener tout type de production. Pour ce faire, ce diplômé de l’École polytechnique fédérale de Zurich et passionné d’architecture fait appel à Fritz Haller (1924-2012). Constructeur et théoricien, ce Suisse est connu pour son dispositif d’architecture industrialisée, permettant la création d’habitations ou de bureaux en utilisant des éléments en acier standardisés et référencés en trois tailles : Mini, Midi, Maxi. Un système dont les antécédents remontent aux débuts de Jean Prouvé, issu des métiers de la ferronnerie d’art, et de ses premières architectures démontables, réalisées dès les années 1930. Avec une volonté de penser la structure du bâtiment et l’activité de l’entreprise dans une perspective évolutive et pérenne, la nouvelle usine et le nouveau siège social  le Pavillon , érigés par Fritz Haller pour USM selon les proportions Maxi, voient le jour en 1965, tout en acier et verre l’architecte construit par la même occasion une maison au format Mini pour Paul Schärer. La métamorphose d’USM se poursuit à mesure que de nouveaux besoins se font sentir. Afin de remplacer les meubles en bois dont la société disposait jusqu’alors, Fritz Haller propose d’imaginer un système de rangements et de postes de travail dont la structure reprendrait le principe de modularité de son architecture. Issus de l’usine familiale, l’acier, le laiton et l’aluminium s’imposent comme les matériaux principaux de ce mobilier. Pour réunir les montants en acier et les plateaux métalliques imaginés dans le cadre de ce projet, Paul Schärer et Fritz Haller inventent une boule de connexion en laiton, de 47 grammes et de 2,5 centimètres de diamètre. Cette «matrice» deviendra le symbole de la marque et de l’ingéniosité de ses produits. L’année 1963 voit se développer les premiers prototypes, puis le quartier général d’USM est équipé et inauguré, avec des meubles portant le nom de Fritz Haller. La réputation de leur auteur s’étend bien au-delà de la Suisse, et les photographies de ce site industriel à l’architecture et aux aménagements purs et fonctionnels, publiées dans des revues spécialisées, séduisent d’autres architectes chargés de bâtir les sièges sociaux d’entreprises désireuses de modernité. La banque Rothschild est la première à passer commande, afin d’équiper ses nouveaux bureaux à Paris. Loin d’avoir anticipé la commercialisation de son mobilier, Paul Schärer aurait calculé le prix d’une voiture Coccinelle de Volkswagen au kilo afin d’en établir le prix de vente…


 

Éléments du système USM Haller et possibilités d’aménagement aujourd’hui.
Éléments du système USM Haller et possibilités d’aménagement aujourd’hui. © USM


Un mobilier à l’épreuve du temps
Le système USM Haller lancé, ses déclinaisons se profilent tôle peinte et perforée,
plateau de verre. Au fil des livraisons programmées dans des compagnies souvent prestigieuses, comme l’horloger Rolex, l’entreprise se consacre exclusivement à la production de ces meubles, tout en développant des produits annexes, à l’instar des bureaux ajustables «USM Kitos M». En France, l’existence d’une filiale de la marque, depuis le début des années 1990, coïncide avec le chantier d’aménagement de la nouvelle Bibliothèque nationale de France, conçue par Dominique Perrault à Paris. Reconnu, le système USM Haller entre sous le régime de protection du droit d’auteur suisse en 1988 en tant qu’œuvre d’art appliqué. En 2001, il fera son entrée dans la collection permanente du Museum of Modern Art de New York. Depuis la fin des années 1980, l’entreprise a développé six filiales à travers le monde sous la houlette de son directeur général Alexandre Schärer, fils cadet de Paul, qui a grandi à deux pas de l’usine familiale, dans la maison construite par Fritz Haller pour son père. L’Amérique du Nord, le Royaume-Uni, l’Allemagne et le Japon forment ainsi les principales bases des marchés où l’entreprise excelle. Dans l’Hexagone, USM Haller a récemment meublé le service administratif de la Fondation Louis Vuitton, à la demande de Frank Gehry. «Les architectes prescrivent notre mobilier aux 
clients, qui sont extrêmement fidèles», se félicite Laurent Crochet, directeur de la filiale française. L’usine de Munisenges, qui utilise aujourd’hui environ 2 600 tonnes d’acier et produit près de 1 500 000 surfaces de tôle par an, continue de fabriquer et de préassembler ce programme d’ameublement visionnaire, dont la palette de quatorze couleurs, intemporelles, est la même depuis plus de cinquante ans. Plus de cent trente ans après sa création, USM répond aux nouveaux besoins et normes définissant la modernité : les éléments structurant les récents meubles USM, «Haller E», porteurs d’électricité, offrent un système d’éclairage intégré, et les peintures générées à partir du procédé de thermolaquage sont dépourvues de métaux lourds. «Le système USM Haller est versatile par essence. C’est un véritable couteau suisse, multi-usage, élégant et durable.»

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