La mémoire retrouvée de Delaperche au musée des beaux-arts d’Orléans

On 27 February 2020, by Christophe Averty

Arraché à l’anonymat et à l’oubli, Jean-Marie Delaperche, célébré au musée des beaux-arts d’Orléans, se révèle en virtuose peintre d’histoire. Découverte d’un artiste et des siens au tournant du XIXe siècle.

Jean-Marie Delaperche (1771-1843), Le sage s’appuyant sur la Vertu descend avec résignation dans sa tombe, 1817, crayon graphite, plume et encre noire, rehauts de gouache blanche sur papier vergé lavé de bistre.
© Orléans, musée des beaux- arts/photo Christophe Camus

D’une orthographe indécise, le nom de Jean-Marie Laperche, ou Delaperche, s’était effacé des mémoires. Malgré quelques mentions dans de rares dictionnaires de référence, son œuvre demeurait tout aussi méconnue que sa personne, son parcours et sa famille. Mais aujourd’hui, grâce à l’intuition et à la rigueur d’un marchand conforté par la pugnacité et les recherches de toute une équipe muséale, Jean-Marie Delaperche (1771-1843) renaît, avec sa timide particule apposée en préfixe, pour affirmer son trait fulgurant et son romantisme noir. Arthur Rimbaud l’avait pressenti : l’histoire de l’art est écrite par les marchands. Confirmant la prédiction du poète, la découverte, par le galeriste Emmanuel Roucher, d’un liber amicorum comprenant quatre-vingt-onze dessins ouvre un épisode inédit de l’histoire de la peinture. Épargné par miracle de la destruction et de la dispersion, l’ensemble de feuilles, ostensiblement de la même main, comprend quatre dessins signés «Delaperche». Désireux de garder l’ensemble intact, le marchand propose au musée des beaux-arts d’Orléans un projet d’exposition. Olivia Voisin, directrice des musées de la ville, sensible à l’origine orléanaise du peintre et à la qualité unique de ses œuvres – comprenant lavis et gouaches historiques, allégoriques et mythologiques –, propose de s’en porter acquéreur. Une souscription est lancée, à l’issue de laquelle le lot entier reviendra au musée pour 100 000 €. Il s’agira entre-temps pour le galeriste de résister aux offres alléchantes, et de conserver l’ensemble jusqu’à leur achat par l’établissement.
 

Les Adieux de Louis XVI à sa famille, vers 1815, crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre au carbone, lavis d’encre métallogallique,
Les Adieux de Louis XVI à sa famille, vers 1815, crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre au carbone, lavis d’encre métallogallique, lavis et rehauts de gouache blanche et beige ainsi que de gomme arabique sur papier vélin lavé à l’encre métallogallique.
© Orléans, musée des beaux-arts/ photo Christophe Camus


Un style immédiatement reconnaissable
«Ces feuilles très abouties n’ont rien de dessins préparatoires, souligne Emmanuel Roucher, et bien que l’on ignore le contexte de leur création, le coup de crayon, la fraîcheur de la composition, l’unité et l’originalité expressive de l’ensemble en font des œuvres reconnaissables au premier coup d’œil.» Originales par leurs thèmes, celles-ci évoquent aussi bien des épisodes de la Révolution comme Les Adieux de Louis XVI à sa famille que des scènes à valeur morale, dont Tous les âges passent sur l’aile du temps. Si Jacques Louis David a laissé sa marque dans la formation du peintre, la technique de celui-ci n’est pas moins éloquente que celle de Girodet, de Gros ou de Géricault, son trait pas moins sensible que celui de Benjamin West. Un mouvement constant imprime ses compositions, et une emphatique théâtralité habite ses personnages et leur regard. Aussi pense-t-on, en découvrant son œuvre, à la possible influence de Johann Heinrich Füssli et de William Blake, tant sa touche semble emprunter aux romantiques allemands et britanniques. Comment s’en est-il imprégné ? «L’inventaire constitué lors de la vente de l’atelier orléanais de sa mère révèle d’innombrables estampes de toutes provenances. Et, lors de son exil de vingt ans en Russie, Jean-Marie Delaperche aura pu découvrir les gravures d’Angleterre et d’Allemagne qui circulaient alors en nombre», indique Olivia Voisin. Malgré les mystères qui l’entourent, cette découverte, tel un écheveau que l’on dévide, fait resurgir toute l’histoire d’une famille. Sa mère d’abord, Thérèse Laperche (1743-1814), pastelliste, voisine et condisciple de Jean-Baptiste Perronneau à Orléans, s’est formée dans l’atelier de Greuze, à Paris – l’un des rares accueillant des femmes. Son frère, ensuite, Constant (1780-1843), peintre et sculpteur, imaginera les bas-reliefs de l’église Saint-Roch dans la même ville. Tous trois reviennent aujourd’hui nous conter des temps qui basculent et s’enfièvrent, de la chute de l’Ancien Régime aux lendemains de la campagne de Russie. Ainsi, à défaut de reconstituer l’œuvre quasi disparue de Jean-Marie Delaperche, la sauvegarde des archives familiales par un descendant de Constant, François Pinot, permet de reconstituer le fil de leur vie. À l’instar d’une enquête généalogique, trois ans de recherches auront été nécessaires pour éclairer les destins des deux frères. Royalistes, vivant de commandes de portraits, tous deux s’adaptent aux tumultes de la Terreur, de l’Empire, et traversent tant bien que mal ces années troubles jusqu’à la monarchie de Juillet. Tandis que Constant, un temps représentant de commerce en Champagne, se place en percepteur et peintre ordinaire au service des Rohan-Chabot, devenant le sculpteur d’une élite aristocratique, Jean-Marie arpente les provinces françaises du Mans à Toulouse, avant de s’enfuir à Moscou. Certains de ses dessins de cette période évoqueront les salons littéraires et une francophilie ambiante qu’il goûte auprès des Vénévitinov, ses lettrés et puissants mécènes, cousins des Pouchkine. L’arrivée des troupes napoléoniennes en Russie scellera la fin d’un exil marqué par le deuil de ses enfants. De retour à Paris, les deux frères s’adaptent aux nouvelles règles qui régissent le marché de l’art et louent une boutique-atelier dans l’«hôtel du Retiro», sorte d’espace de coworking avant l’heure procurant aux artistes et artisans un lieu de travail et de vente. Ainsi, après avoir mené des vies parallèles en s’adaptant aux mutations du monde, s’être mutuellement soutenus sans jamais perdre contact, Constant et Jean-Marie Delaperche, liés dans leur destin comme s’ils ne pouvaient se réaliser l’un sans l’autre, se sont éteints la même année, en 1843.

 

Le Naufrage, 1815, crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre métallogallique, lavis et rehauts de gouache blanche, rehauts de gomme a
Le Naufrage, 1815, crayon graphite, plume, encre et lavis d’encre métallogallique, lavis et rehauts de gouache blanche, rehauts de gomme arabique sur papier vergé lavé de bistre (détail).
© Orléans, musée des beaux-arts/ photo Christophe Camus


Un retour prometteur
Après leurs vies chahutées par l’histoire, l’oubli les a enfermés durant près de deux siècles. Ne signant pas ou peu leurs œuvres, absents du Salon, vivant retirés l’un à la Roche-Guyon, l’autre en Russie, les deux frères paraissent avoir organisé leur effacement. Pour Olivia Voisin, la découverte de ce précieux album est essentielle : «Jean-Marie Delaperche est davantage peintre d’histoire que portraitiste, et semble s’être leurré sur la nature de son talent.» Ses fulgurants lavis ne représentent pas seulement un précieux témoignage sur une époque ou un exode. Ils appartiennent au regard intime et tourmenté d’un artiste qui, dans cet exercice, laisse libre cours à son imagination et à son talent, cherchant des thèmes peu usités et sentis. «Rares sont les iconographies de cette qualité», souligne la directrice. Aujourd’hui, Jean-Marie Delaperche revient dans sa ville natale par la grande porte. Reste à poursuivre les recherches, notamment en Russie, où, outre un modeste dessin conservé au musée de l’Ermitage, la conservatrice compte trouver portraits et peintures d’histoire à réattribuer. Pour l’heure, l’exposition, qui présente cent cinquante dessins, toiles et documents d’archives, éveillera probablement quelque curiosité permettant de découvrir et situer des œuvres encore inconnues. D’une famille d’artistes dont on ne savait rien et d’un peintre qui semble s’être trompé de voie nous est parvenu, comme un murmure, le regard discret, subtil et fragile d’un maître. Une belle rencontre en somme. «Mon souhait est que Delaperche trouve sa place chez les amateurs, puisque c’était son rêve !», conclut Olivia Voisin. Gageons qu’elle sera exaucée…

à voir
«Jean-Marie Delaperche. Un artiste face aux tourments de l’histoire»,
musée des beaux-arts, 1, rue Fernand-Rabier, Orléans 
(45), tél. : 02 38 79 21 83.
Jusqu’au 14 juin 2020.
www.orleans-metropole.fr
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