La maison Alivon, une fonderie de caractère

On 13 December 2018, by Valère-Marie Marchand

Depuis 1812, la manufacture parisienne fournit aux relieurs doreurs et aux maroquiniers poinçons en cuivre, fers à dorer et outils de gravure. Un savoir-faire en voie de disparition, défendu aujourd’hui par Pascal Alivon et Marion Saussier.

Armoiries.
 
© M. Saussier. Manufacture Alivon

À première vue, l’endroit peut sembler confidentiel. Pourtant, cette boutique à l’ancienne a bel et bien pignon sur rue. Ses habitués sont pour la plupart des relieurs, des doreurs sur cuir, des maroquiniers et des designers. Ce sont aussi des ébénistes, des luthiers, des sculpteurs sur bois, des céramistes, des verriers, des joailliers, des bijoutiers, des chocolatiers, des savonniers et même des artisans beurriers… Leur point commun ? Tous viennent y chercher la matrice adéquate pour marquer et personnaliser à chaud les matériaux qui passent entre leurs mains. Tous sont amoureux de la belle ouvrage et dénichent, derrière cette vitrine un peu rétro, des trésors introuvables ailleurs. Poinçons en acier trempé, estampilles en bronze, jeux de lettres mobiles, composteurs, fers à dorer, fleurons, filets, palettes, roulettes, griffes (signatures), timbres à sec, pinces à gaufrer, sceaux à cacheter, marques à feu, à bois, à chocolat ou à biscuit, à savon ou à beurre : chaque accessoire a été pensé et conçu pour reproduire un logo à volonté. Chez Alivon, la «marque de fabrique» est une œuvre d’art en soi. C’est aussi le fruit d’une longue histoire, qui commence au XIXe siècle avec le fondateur, Jean-Baptiste Alivon, et qui se poursuit aujourd’hui avec son petit-fils, Pascal Alivon, et la belle-fille de ce dernier, Marion Saussier. La maison Alivon, c’est un état d’esprit. Située boulevard Saint-Marcel, elle a été conservée dans son jus. À l’intérieur, des meubles de métier et un diplôme portant la mention honorable de l’Exposition universelle de 1878 sont en bonne place. En vitrine, trois globes en verre semblent veiller depuis toujours sur les plus beaux fleurons de la manufacture. Ces objets minutieusement ciselés sont avant tout des outils de travail dont se servent de prestigieuses maisons de maroquinerie et les ateliers de reliures des plus grandes institutions. Leur fabrication est donc essentielle à la survie des métiers de relieur, doreur et maroquinier. «Cette boutique a été ouverte en 1979, explique Pascal Alivon. Auparavant, les établissements Alivon étaient situés rue Lacépède : c’était une époque où il était encore possible d’exercer des activités de fondeur au cœur de Paris. En 1943, suite aux bombardements, mon père a transféré ses machines dans l’Yonne. Comme le bail de ses ateliers parisiens n’a pas été renouvelé, nos usines sont restées là-bas. Seule notre boutique est à Paris. Les meubles que vous voyez sont d’époque et nos boîtes de rangement ont été conçues sur mesure par mon grand-père, Jean-Baptiste. Ici, nous disposons également de livres d’atelier, de carnets clients recensant les commandes des relieurs Paul Bonet, Pierre Legrain ou Pierre Lucien Martin, et de tous les registres des sociétés qui, au fil du temps, nous ont rejoints.»
 

Série de filets.
Série de filets.© M. Saussier. Manufacture Alivon

Dans la marmite d’Obélix
L’histoire des lieux doit beaucoup à Jean-Baptiste Alivon. Après des études aux Arts et Métiers d’Aix-en-Provence, il s’est passionné pour la fonderie, la métallurgie et la gravure. Avec son associé Maurice Maluin, il a fédéré plusieurs ateliers de fonderie de caractères et de fers à dorer, et a racheté les maisons Adam, Petitbon, Revert & Bereux. Au XXe siècle, ce sera au tour de ses fils, Antoine et Amédée, de développer ses activités.L’entre-deux-guerres est alors une période faste pour la dorure, la reliure et le marquage à chaud. Antoine, le père de Pascal, est responsable de la fonderie tandis que son frère, Amédée, s’occupe de la gravure de fleurons. À la mort de ce dernier, Antoine poursuit en intégrant à son entreprise l’atelier de gravure Morand. «Du temps de mon grand-père, il y avait une cinquantaine de fondeurs de caractères en France. Après-guerre, il n’en restait plus que quinze. Et à l’heure où je vous parle, nous sommes malheureusement les derniers fondeurs de caractères en bronze au monde», constate Pascal Alivon, avant de revenir sur son propre parcours. «Au départ, je ne me destinais pas vraiment à ce métier. Après une scolarité au lycée Henri-IV, j’ai fait des études de droit. Mon père ne m’a jamais obligé à venir travailler ici. Il avait même désigné son successeur, mais celui-ci est malheureusement décédé avant lui. Je suis donc venu donner un coup de main et je suis resté.» Chemin faisant, Pascal Alivon relate l’émerveillement qui a été le sien lorsqu’il a découvert, enfant, l’imaginaire foisonnant des fleurons et des poinçons. Un univers fascinant. «Nous fondons à la louche dans une marmite qui ressemble un peu à celle d’Obélix. Le procédé de fabrication est resté identique à ce qu’il a toujours été. Les caractères utilisés par le doreur n’étant pas ceux de l’imprimeur (le plomb typographique), nous fondons du bronze. Il faut en effet que le caractère résiste à la chaleur lors du transfert de la feuille d’or. Nos fondeurs chauffent le bronze à mille degrés, voire à mille deux cents. Dès que le métal se liquéfie, il est versé à la cuillère dans un moule qui servira de matrice à un caractère brut que nous affinons ensuite à la lime.» Issus d’une même matrice, ces caractères sont d’un calibrage identique, avec un creux de vingt-six millimètres. Une garantie de qualité pour les doreurs qui peuvent ainsi restaurer une empreinte quasiment à l’identique.

 

Roulettes.  
Roulettes.
 © M. Saussier. Manufacture Alivon

La tradition au XXIe siècle
Autre point fort de la maison : la richesse de son fonds. Les établissements Alivon disposent de près de cinq cents polices de caractères en bronze. Tous ces modèles sont référencés dans un catalogue qui fait office de bréviaire. On y distingue six familles de styles : classiques, gothiques, romantiques, art déco, bâtons ou écritures. Selon les langues, les polices peuvent bénéficier de lettres ou de signes de ponctuations supplémentaires. Une police comprend généralement une centaine de lettres et une trentaine de chiffres. À cette gamme de base s’ajoutent les incontournables fleurons, dont Pascal Alivon a recensé les formes et les motifs dans son livre Styles et modèles. Guide des styles de dorure et de décoration des reliures, très précieux pour les apprentis relieurs et doreurs. Les blasons et les armoiries sont aussi une spécialité de la maison, qui a inspiré à Pascal Alivon un Traité complet de la science du blason, réalisé d’après les empreintes de fer figurant dans ses registres d’atelier. Enfin, le dernier bastion conquis par la manufacture Alivon est sans nul doute le timbre à sec. Cette empreinte qui fait le bonheur des bibliophiles connaît, à l’heure du numérique, un regain d’intérêt, notamment parmi les photographes et les artistes travaillant sur papier. «L’estampille à sec permet d’authentifier une gravure, une photographie ou même un acte juridique. L’idée nous est venue d’un photographe qui, en plein essor du numérique, souhaitait authentifier ses œuvres, raconte Pascal Alivon, très attentif à l’évolution du marché. Nous proposons aussi du consommable, comme les feuilles d’or et les films de marquage. 30 % de notre production sont vendus à l’étranger. Comme mon père et mon grand-père, nous entretenons un lien privilégié avec chacun de nos clients, artisan ou artiste. Il n’y a pas de plus belle satisfaction que de contribuer, à notre façon, à la survie de certains métiers.» Même écho auprès de la quatrième génération avec Marion Saussier, qui souhaiterait, à l’avenir, défendre la beauté intrinsèque de l’objet et une vision plus esthétique de l’art de la fonderie, avec des créations réalisées à partir du patrimoine de la maison. Une nouvelle aventure pour l’un des plus vieux métiers du monde.

À voir
Maison Alivon, manufacture de caractères, 42, boulevard Saint-Marcel, Paris Ve, tél. : 01 47 07 38 54, www.jb-alivon.com

À lire
Traité complet de la science du blason, par Jouffroy d’Eschavannes (alias Pascal Alivon), éditions Pardès, 1998, 264 pages, 25 €.
Styles et modèles. Guide des styles de dorure et de décoration des reliures, par Pascal Alivon, Artnoville éditions, 1990, 176 pages, prix n. c.
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