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La longue histoire d’amour de La belle et la bête

Published on , by Bertrand Galimard Flavigny
Auction on 13 May 2022 - 14:00 (CEST) - Salle 2 - Hôtel Drouot - 75009

D’Apulée à Jean Cocteau, en passant par Mme Le Prince de Beaumont, l’histoire fantastique du monstre amoureux de la beauté, ne cesse de séduire, y compris les bibliophiles

Jean Cocteau (1889-1963), La Belle et la Bête. Journal d’un film (Paris, J.B. Janin,... La longue histoire d’amour de La belle et la bête
Jean Cocteau (1889-1963), La Belle et la Bête. Journal d’un film (Paris, J.B. Janin, 1946, in-12), 24 planches hors-texte en héliogravure, un des 10 numérotés sur papier de couleur réservé à l’auteur, relié en peau de buffle par Georges Leroux. Collection André S. Labarthe. Paris, Hôtel Drouot, vendredi 13 mai 2022. Binoche et Giquello OVV. M. Fourcade.
Adjugé : 5 308 

Je suis la Bête ! » La voix caverneuse et traînante de Jean Marais se présentant à la Belle, égarée dans sa demeure, fait sans doute partie de l’une des répliques les plus curieuses du cinéma. Le film La Belle et la Bête, diffusé en 1946, a marqué les esprits autant par la performance de l’acteur que par la mise en scène de Jean Cocteau (1889-1963). Comme le souligne Jean Serroy dans Les 1000 films culte de l’histoire du cinéma, aux éditions Glénat (2022), Cocteau « s’approprie [ce conte] pour le faire passer dans son propre univers ». Le cinéaste-poète, fort de cette appropriation, a décrit jour après jour le tournage. Un exemplaire de La Belle et la Bête. Journal d’un film (Paris, J.B. Janin, 1946, in-12), orné de 24 planches hors-texte en héliogravure, un des 10 numérotés sur papier de couleur réservé à l’auteur, en outre relié en peau de buffle par Georges Leroux, a été adjugé 5 308 € à Drouot, le vendredi 13 mai 2022, par la maison Binoche et Giquello, assistée par Jean-François Fourcade, lors de la dispersion de la collection André S. Labarthe. Jean Cocteau note par exemple, à la page 192 : « mardi 11 [décembre 1945] – 9 h du soir : « Deux jours de tohu bohu parce que je changeais de décor et que passer d’un décor à l’autre représente un travail de matériel et de projecteurs dont le spectacle consterne comme un cataclysme. » Nous pouvons comprendre le cinéaste, les décors étaient luxuriants, avec non seulement des brocards, des vases miroirs parlants, mais encore avec des bras sortant des murs afin de porter des candélabres, bref, toute une machinerie merveilleuse. Il fallait trois heures pour maquiller, chaque matin, Jean Marais. Il y avait encore de belles trouvailles : on assure que Cocteau inventa au cours de ce tournage une sorte de travelling inversé, car il fit monter la Belle sur une planche munie de roulettes. La tirant vers la caméra, il lui donna un mouvement féerique. N’est-ce pas le propre d’un conte ? L’histoire de la préparation de ce film relève elle aussi du merveilleux. Le poète-cinéaste a raconté lors de ses entretiens avec André Fraigneau (1905-1991), diffusés en 1951 sur Radio France, qu’il avait montré à Christian Bérard, à qui il avait confié les décors et les costumes (voir l'article Christian Bérard s’expose à Monaco de la Gazette n° 28, page 108), l’exemplaire de l’ouvrage sur lequel il s’était appuyé pour écrire son scénario. Celui-là était dans la collection de la Bibliothèque rose, peut-être dans l’édition de 1875 illustrée par Bertall. Bérard s’était alors exclamé : « Mais ça c’est le texte pour les enfants, il faut aller lire le véritable à la Bibliothèque nationale. » Et Jean Cocteau de poursuivre : « Je courus à la BN, et [je constatai que] le texte d’origine était le même que celui de la Bibliothèque rose ! Bérard avait, depuis son enfance, fabriqué tout un conte de la Belle et la Bête et il y croyait. » On peut imaginer qu’à la BN, on remit à Cocteau un exemplaire de l’édition originale du Magasin des enfans, (Londres, Haberkorn, 1756, 4 vol. in-12), dans le premier tome duquel était publiée cette histoire fantastique. Celle-là a connu d’innombrables rééditions dans différentes collections, sous le titre générique choisi en 1774 par son auteur, Mme Leprince de Beaumont (1711-1776) : Contes moraux (chez Pierre Bruys et Ponthus, à Lyon 1774, 2 vol. in-12, deux tomes en un volume). Grand collectionneur des romans publiés au XVIIIe siècle, l’académicien Pierre-Jean Remy (Jean-Pierre Angremy, 1937-2010) en possédait un exemplaire en cartonnage muet de l’époque. De nouveaux Contes moraux verront le jour en 1776. Peu à peu, La Belle et la Bête prendra son autonomie et bénéficiera d’innombrables éditions illustrées que nous ne pouvons juger ici. Il est indéniable que le titre de La Belle et la Bête est attaché à celui de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. Il est pourtant apparu la première fois quelques années auparavant, dans le recueil La Jeune Américaine et les contes marins (La Haye, aux dépens de la Compagnie, 1740, in-12), publié anonymement. Son auteur était une certaine Gabrielle-Suzanne de Villeneuve (1685 ou 1695-1755). Devenue précocement veuve, Mme de Villeneuve allait rencontrer à Paris Crébillon père (1674-1752), qui l’incita à prendre la plume. Elle publia ainsi plusieurs recueils de contes et romans, la plupart non signés, comme le sera La Jeune Américaine et les contes marins, sous le pseudonyme de « Madame de V***». Cependant, lors de sa réédition en 1786 dans un volume de la collection « Le Cabinet des fées », elle apparaîtra bien sous le nom de Mme de Villeneuve. Un exemplaire de cette Collection choisie des contes des fées, et autres contes merveilleux. Ornés de figures [120 par Marillier] (Genève et Paris, Barde, Manget et Cuchet, 1786-1789, 41 vol. in-12, relié en basane racinée), a été adjugé 620 €, le 22 février 2022, par la maison Millon. On pense que l’une des versions les plus anciennes de ce qui deviendra La Belle et la Bête est sans doute celle d’Apulée, Amour et Psyché (extrait de L’Âne d’or ou Les Métamorphoses), composé au IIe siècle. En 1550, Francesco Straparola (vers 1480-vers 1558) en donna une version qu’il avait tirée du folklore italien et qu’il publia dans Les Facécieuses nuicts et Énigmes. Celle-là put être lue dans le premier conte de la deuxième nuit et a pour titre Le Roy Porc. Un exemplaire d’une nouvelle traduction, s.l.n.n. [Paris, Guérin], 1726, 2 vol.  in-12, relié en maroquin rouge, a été vendu 500 €, en décembre 2014, par la maison Alde. On compte aujourd’hui une vingtaine d’ouvrages inspirés par le conte, dix-sept films, huit comédies musicales et trois ballets.

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