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La jeunesse de Cranach l’Ancien exposée à Vienne

Published on , by Baptiste Roelly

En exposant la période de jeunesse de Lucas Cranach l’Ancien, le Kunsthistorisches Museum de Vienne rouvre l’un des dossiers les plus épineux de la Renaissance germanique.

Lucas Cranach l’Ancien, Saint Jérôme pénitent, 1502, huile sur panneau de tilleul,... La jeunesse de Cranach l’Ancien exposée à Vienne
Lucas Cranach l’Ancien, Saint Jérôme pénitent, 1502, huile sur panneau de tilleul, 56 41,4 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne.
© Kunsthistorisches Museum

Si Lucas Cranach l’Ancien (1472-1552) est aujourd’hui considéré comme un artiste parmi les plus productifs et les mieux documentés de son temps, c’est uniquement pour son activité comme peintre de cour auprès des princes électeurs de Saxe. L’artiste entre à leur service en 1505, s’installe à Wittenberg et élabore un style si largement uniforme et identifiable que les historiens de l’art le qualifient sans hésiter de « marque ». Tandis que le signet composé d’un serpent ailé et couronné qu’il appose sur les produits finis joue le même rôle que le crocodile Lacoste ou la méduse Versace, un répertoire de formes limité et combiné par les nombreuses mains actives dans son atelier assure l’homogénéité de la production. Qu’ils soient ceux de nymphes, de Grâces, de Vénus, Diane ou Ève, les corps féminins sont dupliqués via des patrons reproduisant toujours le même canon. Une autre formule montrant une femme en buste sera alternativement une Judith et une Salomé si elle est accompagnée d’une tête sur un plateau, ou une Lucrèce si elle s’enfonce un poignard dans la poitrine. Ainsi le maître élabore-t-il des compositions-type efficaces que son atelier décline à l’envi, et les quelque 1 500 peintures aujourd’hui conservées sous son nom ne représenteraient qu’un quart de sa production originelle. Mais Cranach a déjà plus de trente ans lorsque s’ouvre ce pan de son œuvre qui ne cesse même pas à sa mort, puisque son fils le poursuit après lui. Presque rien n’est connu de sa vie avant 1505, sinon qu’il est né dans la ville de Kronach en 1472 et est actif à Vienne vers 1500.
 

Lucas Cranach l’Ancien, Portraits de Johannes Cuspinian et d’Anna Cuspinian-Putsch, 1502/1503, huile sur panneaux de tilleul, 60 x 45 cm c
Lucas Cranach l’Ancien, Portraits de Johannes Cuspinian et d’Anna Cuspinian-Putsch, 1502/1503, huile sur panneaux de tilleul, 60 45 cm chacun, Winterthur, collection Oskar Reinhart « Am Römerholz ».
© Sammlung Oskar Reinhart « Am Römerholz », Winterthur

Lukas Maler de Kronach
Nul ne sait auprès de qui Lucas Cranach se forma, ni où ni quand. Réalisées à un âge assez avancé si l’on pense que Raphaël, à ce moment de sa vie, avait déjà l’essentiel de sa carrière derrière lui, les premières œuvres connues de sa main sont d’une radicalité sans équivalent et ne trahissent l’emprise d’aucun maître connu. La naissance de l’artiste est documentée dans la ville de Kronach en 1472, sous le nom de Lukas Maler. Les noms de famille ne se transmettant pas systématiquement, c’est le prince électeur de Saxe qui détermine en 1508 celui sous lequel l’artiste passe à la postérité, Cranach, en référence à son lieu de naissance. « Maler » signifiant « peintre », on en a déduit que son père devait déjà exercer ce métier dont Luc (« Lukas ») est précisément le saint patron. Aucun document et aucune œuvre conservée ne corroborent toutefois cette hypothèse, ni celle qui verrait par conséquent le jeune artiste recevoir une première formation dans un hypothétique atelier familial. La proximité de Kronach et Nuremberg suggère que l’artiste y aurait séjourné un temps, gravitant dans le cercle proche d’Albrecht Dürer. La suite de l’Apocalypse que ce dernier publie en 1498 joue un rôle majeur dans l’évolution stylistique de Cranach, qui la connaissait forcément. Mais les estampes circulent rapidement par les voies commerciales et l’artiste aurait pu les découvrir en bien d’autres lieux que Nuremberg.

Les années viennoises
En 1502, Cranach travaille à Vienne au service d’imprimeurs pour lesquels il réalise des gravures d’illustration. Des monogrammes figurant sur des estampes attestent sa présence dans la ville, ainsi qu’une poignée de portraits et de peintures religieuses. Or, ces œuvres parurent longtemps si singulières qu’elles furent attribuées à un anonyme baptisé « Pseudo-Grünewald ». Il fallut une grande exposition à Dresde en 1899 pour démontrer qu’elles étaient bien l’œuvre de jeunesse de Cranach, et pour que le regard posé sur lui s’inverse complètement. Tandis que sa production tardive semblait désormais répétitive et presque ennuyeuse, les peintures qu’on venait tout juste de lui rendre le plaçaient à l’avant-garde de la Renaissance germanique. Pour la première fois, des portraiturés sont représentés au cœur de la nature, et non plus devant un paysage comme arrière-plan. Foisonnant et sauvage, son traitement de la végétation précède de quelques années les performances réalisées par Altdorfer sur le même motif. La redécouverte de l’Antiquité, l’exactitude anatomique et les proportions humaines n’intéressent pas l’artiste, dont les compositions jouent de déséquilibres et de déformations pour exacerber leur expressivité. Des oiseaux ou des astres à la symbolique précise accompagnent les modèles ou les saints pour renseigner sur leur tempérament, leurs travaux ou leur situation matrimoniale. Alors que du sang coule de sa bouche, un Christ crucifié tourne les yeux vers le regardeur et l’invite à contempler son sacrifice. Un saint Jérôme retient sa barbe pour mieux se frapper le torse à coups de pierre pendant que le lion et le hibou qui l’accompagnent fixent eux aussi ledit regardeur avec insistance.
 

Lucas Cranach l’Ancien, Crucifixion (dite La Crucifixion des Écossais), vers 1500, huile sur panneau de tilleul, 58,2 x 45,9 cm, Vienne, K
Lucas Cranach l’Ancien, Crucifixion (dite La Crucifixion des Écossais), vers 1500, huile sur panneau de tilleul, 58,2 45,9 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.
© Kunsthistorisches Museum

Une place à part
Cranach impose un style radicalement nouveau à Vienne et se montre parfaitement indépendant de la peinture qui se pratiquait alors dans les environs. Il n’apparaît pas sur la liste des personnes qui y achètent un droit de bourgeoisie entre 1500 et 1504, n’est pas marié ni rattaché à une corporation et ne satisfait donc aucune des conditions indispensables à l’exercice du métier dans la ville. Si les circonstances dans lesquelles il réalise ses œuvres demeurent nimbées de mystère, l’identité de ses commanditaires offre une explication au fait qu’il ait occupé dès lors une place à part. En plus d’avoir accès à l’entourage du célèbre humaniste et poète Conrad Celtis, l’artiste réalise plusieurs portraits de juristes ou professeurs rattachés à l’Université de Vienne. Ainsi du médecin Johannes Cuspinian, nommé superintendant de l’Université par l’Empereur Maximilien Ier en 1501. Cranach le représente les yeux tournés vers le ciel et entouré de saynètes propices aux discussions humanistes qui animaient le cercle dans lequel tous deux évoluaient. Sur la gauche, Apollon se repose au bord d’une source tandis que sa lyre est posée au sol. Dans le ciel, un astre luit tandis que des oiseaux assistent à la lutte d’un hibou contre un faucon. Disposant du pouvoir d’accorder des privilèges exorbitants du droit local sur son territoire, l’Université de Vienne a pu permettre à Cranach de pratiquer librement son art dans la ville. Les ateliers des imprimeurs étaient par exemple établis sous le seul contrôle de l’Université, et on sait que Cranach a collaboré avec certains d’entre eux. Le fait qu’aucune peinture de sa main avant 1500 ne soit conservée a fait naître une hypothèse intrigante qui voudrait qu’il n’ait pas été formé comme peintre à l’origine, mais plutôt aux métiers du livre. Matthias Gunderam, premier biographe de l’artiste et tuteur de ses enfants, écrit justement en 1566 qu’il aurait bien fait ses débuts dans les ars graphica, mais ne s’étend pas sur ce qu’il entend par là. Cranach a-t-il donc débuté sa carrière dans le milieu de l’imprimerie, avant de se lier avec celui de l’Université et de réaliser de rares peintures pour une clientèle particulièrement cultivée ? Quoi qu’il en soit, il put compter à Vienne sur des commanditaires au goût assez sophistiqué pour apprécier ses excentricités stylistiques et iconographiques. Contrairement à Dürer ou à Grünewald, il ne tire pas sa renommée d’œuvres religieuses de grands formats. Ses réalisations sont toutes de petite taille, destinées à la dévotion privée et chargées de références humanistes. De même, il est frappant qu’aucun nu féminin de sa main ne soit conservé pour cette période, eu égard à l’importance que prend ce motif dans son œuvre après 1505. Dans ce flot de questions ouvertes, c’est une véritable performance pour l’histoire de l’art que d’être parvenue à rattacher la période viennoise de Cranach au reste de son œuvre, et l’exposition confirme que c’est bien avant 1505 qu’il donna le meilleur de lui-même.

à voir
« Cranach le sauvage. Les débuts à Vienne »,
Kunsthistorisches Museum, Maria-Theresien-Platz, Vienne, tél. : +43 1 525 240,
 Jusqu’au 16 octobre 2022.
www.khm.at
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