La fortune au bout des cartes de Francesco Marcolini

On 28 January 2021, by Bertrand Galimard Flavigny

L’extraordinaire Sorti aux 4500 cartes gravées, de Francesco Marcolini est davantage un jeu de société qu’un exercice divinatoire.

Francesco Marcolini (vers 1500-1533), Le Sorti di Francesco Marcolino da Forli intitolate Giardino di pensieri allo illustrissimo signore Hercole Estense duca di Ferrara (Venezia, Francesco Marcolino da Forli, octobre 1540, in-folio), relié en plein maroquin rouge orné (reliure anglaise du XIXe siècle). Paris. Drouot, le 16 décembre 2020. Pierre Bergé & Associés OVV. MM.  Clavreuil, Auvermann. 
Adjugé : 22 116 

Michel de Montaigne (1533-1592) alliait la prudence à la sagesse. Il répondait ordinairement à ceux qui lui demandaient la raison de ses voyages : «Je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.» Il ne consultait ni les cartes à jouer, ni les boules de cristal, ni aucun autre procédé destiné à trouver une réponse à ses questions. Il s’en méfiait et l’a souligné dans ses Essais dès le Livre I, au chapitre XXXI : «C’est un don de Dieu que la divination : voilà pourquoi ce devrait être une imposture punissable d’en abuser.» L’art divinatoire utilisant les cartes avait en effet commencé à faire fureur, à partir de la fin du XVe siècle. Déjà, le théologien espagnol Martín de Azpilcueta (vers 1491-1586) avait fermement condamné la divination par les cartes, dans son Compendio del Manual de confessores, publié la première fois en 1553 et souvent réédité, notamment dans une version abrégée traduite en français par Robert Secard (Rouen en 1626, in-12). À l’opposé, presque en même temps, en 1558, Christophe de Cattan, «Gentilhomme Genevoys», prétendait dans sa Géomance (Jean Corrozet, in-4°) avec la roue de Pythagore «savoir toutes choses présentes, passées et à advenir». Pierre Bergé en possédait un exemplaire relié en vélin ivoire, chez le même éditeur en 1567, qui a été vendu 1 000 € à Drouot le 17 décembre 2007. On peut se demander si Montaigne eut, lors de son voyage en Italie et de son passage à Venise en 1580, connaissance d’un autre ouvrage publié quarante ans plus tôt. On peut imaginer que sa curiosité l’y a poussé. Cet ouvrage est, aujourd’hui, considéré comme le plus célèbre livre traitant des jeux et de fortune et divination au moyen des cartes. Le bibliographe et libraire vénitien d’origine polonaise Leo Samuel Olschki (1861-1940) l’appréciait davantage à cause des figures dont il est parsemé et le décrivit dans ses Livres à figures des XVe et XVIe siècles, paru en 1900. On le nomme Le Sorti di Francesco Marcolino da Forli intitolate Giardino di pensieri allo illustrissimo signore Hercole Estense duca di Ferrara, publié à Venise en octobre 1540. Un exemplaire dont on peut traduire le titre ainsi : «Le sort de Francesco Marcolino de Forli intitulé Jardin des pensées [dédié] à l’illustre seigneur Hercole Estense, duc de Ferrare». Il a été adjugé 22 116 € dans la cinquième vente de la bibliothèque de Pierre Bergé. Il est orné d’un frontispice, dans lequel des personnages au premier plan feuillètent l’ouvrage de Marcolini tandis que, derrière, d’autres interrogent un astrolabe. À son verso, un portrait de cet auteur est attribué au Titien (1488-1576) et à Giuseppe Porta Salviati (1520-1575). Certains bibliographes rejettent cette dernière attribution, en laissant l’entière paternité au Titien. Dans le texte lui-même, on compte 100 gravures sur bois, dont 50 allégoriques illustrant les vices et les vertus et 50 autres représentant des philosophes, plus environ 6 750 cartes à jouer accompagnées d’un court texte, dans la première partie. Dans la seconde, 4 500 cartes à jouer sont assorties de 2 250 tercets composés de strophes de trois lignes en vers alternés. Les tercets, rédigés par le poète vénitien Ludovic Dolce (1508-1568), sont censés répondre aux questions posées dans ces pages.
Jeu de variations infini
Le bibliographe Jacques-Charles Brunet, qui, dans les premières éditions de son Manuel du libraire, intitule cet ouvrage Le Ingeniose Sorti composte per Fr. Marcolini da Forti, intitutale Giardino di Pensieri, précise que ce livre «est fort recherché à cause des figures gravées en bois par Joseph Porta Garfagnino qui le décorent». Ce graveur était très célèbre à son époque comme son commanditaire Francesco Marcolini (vers 1500-1533). Il sortit une deuxième édition en 1550, avec ces mêmes gravures. Celle-là est, toujours selon Brunet, préférée car «elle est rangée dans un meilleur ordre». Une nouvelle édition intitulée le Giardino dei pensieri, composto da Francesco Marcolini, copiée sur les anciennes, mais les planches gravées sur cuivre, fut publiée en 1784. Quant aux tercets, ils répondent aux 50 questions contenues dans le livre. Parmi elles, 13 sont destinées aux hommes, 13 aux femmes et 24 aux couples. Pour découvrir le bon tercet, il est nécessaire de tirer deux cartes et de lire la réponse à la question posée. Chacune des pages offre un choix de 45 paires de cartes. Les tercets comptent 50 sections dont chacune contient 45 tercets ; chacune de ces sections, consacrées à un philosophe différent, est ornée de son portrait gravé sur bois. C’est un véritable jeu de variations sans fin brodant sur des thèmes mettant en cause la fortune, bonne ou mauvaise, selon les cas : thèmes de l’amour, de la fidélité et de l’infidélité, du mariage, des enfants, de l’amitié, beauté, santé ou manque de santé, succès en politique, guerre ou paix. Bref, toutes les nuances de l’espoir et du désespoir humain face aux lois du destin. Francesco Marcolini fut avant tout un imprimeur. Celui-ci avait quitté sa ville natale de Forli pour s’établir comme imprimeur dans la cité des Doges, où il exerça pendant environ un quart de siècle, de 1535 à 1559, avec une interruption en 1546 lorsqu’il se rendit à Chypre comme cavalier du podestat (le responsable des possessions vénitiennes). On ne sait rien d’autre du personnage, sinon qu’il rédigea et imprima Le Sorti

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