Gazette Drouot logo print

La Fondation Magnani Rocca : une collection d’art unique à Parme

Published on , by Ezra Nahmad

Pour échapper aux fureurs du temps, le collectionneur italien Luigi Magnani a conçu une maison idéale, pour un dialogue intime avec quelques grands maîtres : Goya, Dürer, Cézanne…

Albrecht Dürer (1471-1528), Vierge à l’Enfant, 1495, huile sur toile, 47,8 x 36,5... La Fondation Magnani Rocca : une collection d’art unique à Parme
Albrecht Dürer (1471-1528), Vierge à l’Enfant, 1495, huile sur toile, 47,8 x 36,5 cm (détail).
© Fondazione Magnani-Rocca

Dans la plaine du Pô, au sud de Parme, au cœur d’une paisible campagne de peupliers, de châtaigniers et de champs cultivés, surgit une imposante villa entourée d’un grand parc. Sans être exceptionnelle, son apparence est imposante. Mais elle abrite surtout une collection d’art unique, par la qualité de ses œuvres et la personnalité de son inspirateur : celle de Luigi Magnani (1906-1984), héritier d’une grande entreprise laitière, amateur et historien de l'art, féru de musique et de poésie, intime de nombreux artistes, critiques, écrivains ou musiciens du milieu du XXe siècle. Pourtant, sachant combien ce terme pouvait évoquer l’accumulation et la volonté de puissance, ce grand collectionneur accompli ne se considérait pas vraiment comme tel, en dépit de son parcours. Luigi Magnani a été introduit à l’art et à la musique par ses parents : tout jeune encore, il assiste aux premières de la Scala et du Festival de Salzbourg. Il suit des études de lettres et d’histoire de l’art à Rome sous la conduite d’Adolfo Venturi, et son initiation musicale est assurée par Alfredo Casella. Il tient ensuite une chaire à l’université de la Sapienza de la capitale italienne.
 

Pierre Paul Rubens (1577-1640), Ferdinand de Gonzague infant de Mantoue (élément du retable avec La Famille Gonzague en adoration devant l
Pierre Paul Rubens (1577-1640), Ferdinand de Gonzague infant de Mantoue (élément du retable avec La Famille Gonzague en adoration devant la Trinité), 1604-1605, huile sur toile, 48 x 38,2 cm.
© Fondazione Magnani-Rocca

Pendant et après la guerre, il fréquente des poètes et écrivains tels Aldo Palazzeschi, Carlo Emilio Gadda, Libero De Libero, Alberto Savinio et le compositeur Goffredo Petrassi, et se lie d’amitié avec Eugenio Montale ainsi que des artistes comme Giorgio Morandi ou Filippo de Pisis. À Rome, il habite une grande villa de la fin du XIXe siècle, acquise par ses parents dans les années 1930. Il y organise des soirées agrémentées de concerts conduits par de grands musiciens de l’époque tels que Nikita Magaloff. La guerre est propice aux acquisitions d’œuvres d’art et d’objets de collection et, toujours avec les mêmes critères, Magnani vise des productions de grands maîtres, dont la provenance est certifiée et auxquelles il est attaché. Proche de Giulio Carlo Argan ou Cesare Brandi, il consulte les deux historiens de l’art avant d’acheter un tableau ou une autre pièce rare. Federico Zeri et Mario Praz le mettent de temps en temps au courant de futures mises sur le marché d’œuvres exceptionnelles. Fin connaisseur, entouré d’hommes expérimentés, Magnani fréquente et connaît les plus grands marchands de Rome et constitue dès lors une collection dans des conditions uniques, avec conviction. Profondément attaché à la peinture classique italienne, conscient de son unicité et de son rayonnement international, Luigi Magnani acquiert aussi des œuvres modernes, italiennes et françaises, en grande quantité, et des chefs-d’œuvre de la peinture espagnole, allemande ou flamande, ainsi que des sculptures néoclassiques. Au fil des ans, c’est sa villa de Mamiano, en Émilie-Romagne, qui devient sa résidence privilégiée, et il y installe sa collection à côté des œuvres acquises par ses parents. Également exigeant dans le choix du mobilier, composé de pièces rares, il accueille ses amis ou des personnalités de passage, comme Bernard Berenson, en disposant ses pièces maîtresses en fonction de ses humeurs du moment ou de la qualité de ses invités. Il cache volontiers un tableau derrière un tissu pour observer, tel un magicien, leur regard à l’instant du dévoilement. Ces mises en scène provisoires sont en quelque sorte des préfigurations de la fondation, initiée au milieu des années 1970. L’une de ses amies le décrit comme un homme «cérémonieux, fragile» et que l’on pourrait comparer à une porcelaine, «dont la conversation procède avec une grâce chinoise». Discret mais habité par une ambition évidente, il conçoit la fondation pour mettre les œuvres à l’abri des aléas ou des turpitudes du marché. Il souhaite sans doute aussi que son expérience d’amateur et d’expert soit transmise aux générations futures, pour être méditée. Luigi Magnani aimait tout particulièrement «son» Goya, La Famille de l’infant Don Louis de Bourbon, un portrait collectif nocturne, émouvant, où les regards acquièrent une puissance énigmatique, et passe des nuits entières devant la grande toile.
 

Francisco José de Goya y Lucientes (1746-1828), La Famille de l’infant Don Louis de Bourbon, 1783-1784, huile sur toile, 248 x 330 cm. © F
Francisco José de Goya y Lucientes (1746-1828), La Famille de l’infant Don Louis de Bourbon, 1783-1784, huile sur toile, 248 x 330 cm.
© Fondazione Magnani-Rocca

Environ dix ans plus tôt, il a acquis une belle Sainte Conversation du Titien, La Vierge et l’Enfant avec sainte Catherine d’Alexandrie, saint Dominique et un donateur, qu’il range à côté de plusieurs œuvres du XIVe siècle, notamment de Giovanni del Biondo et de Mello da Gubbio, ou du XVe siècle, de Gentile da Fabriano, Domenico Ghirlandaio, Filippo Lippi ou Beccafumi. Également attaché à la peinture allemande et flamande, il acquiert une magnifique Vierge à l’Enfant de Dürer, probablement peinte au cours d’un séjour en Italie, ainsi que plusieurs de ses gravures. Parmi les autres estampes réunies par lui, on trouve encore un Martin Schongauer, ainsi qu’un Docteur Faust de Rembrandt. Van Dyck, Rubens, Füssli, Canova et Bartolini figurent eux aussi dans sa collection. Passionné de peinture française, Luigi Magnani a également conservé un Monet, un magnifique ensemble d’aquarelles de Cézanne – le plus important sur le sol italien –ainsi que des Renoir, Matisse, Nicolas de Staël, Wols ou Fautrier. Sa collection d’art moderne italien contient des œuvres majeures de Severini, De Chirico, De Pisis, Burri, Manzù, Guttuso. Le collectionneur a par ailleurs mis sur pied un fonds très riche de toiles, de dessins et de gravures de Giorgio Morandi, dont il était très proche. Le mobilier de sa villa n’est pas en reste : il compte une console ornée de motifs égyptiens signée Piranèse, une immense coupe en malachite posée sur trois victoires ailées en bronze doré, signée Pierre-Philippe Thomire — et disposée dans le grand vestibule d’entrée —, et plusieurs meubles Empire de François-Honoré-Georges Jacob, dit Jacob-Desmalter. Une bibliothèque, riche en éditions rares et de manuscrits anciens, de littérature française et de livres d’artistes, complète sa collection. Ouverte au public, la villa Magnani Rocca a subi plusieurs transformations et modernisations pour accueillir les visiteurs, et si le mobilier et la décoration ne sont pas toujours exactement là où Luigi Magnani les avait disposés, les salles conservent encore les traces de l’esprit originel du lieu, dans un mélange d’intimité et de disposition muséale. Il y a dans l’agencement de la villa et dans le parcours de visite non seulement le témoignage d’une demeure exceptionnelle, mais aussi l’empreinte d’une forte personnalité, dont on sent toujours que le principal souci était celui d’un dialogue intime avec les œuvres, une sorte de conversation sacrée. Fin connaisseur des transformations sociales et culturelles de la seconde moitié du XXe siècle, le collectionneur savait combien le face-à-face avec l’art pouvait être menacé par la technologie. Il savait aussi combien il fallait travailler sur la persistance et l’organisation de l’espace pour transmettre l’héritage unique, mais si fragile, des connaisseurs italiens des XIXe et XXe siècles, dans ce contact direct et ce dialogue. À Mamiano, ce n’est pas tant un ensemble d’œuvres rarissimes que l’on découvre que le mystère d’une quête personnelle, autour du sens de l’art et de sa capacité à nous transporter hors des fureurs du temps, dans un voyage initiatique.

à savoir
Fondation Magnani Rocca, Mamiano Di Traversetolo, Parme, tél. : 0033 0521 848327 / 848148,
www.magnanirocca.it/
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Welcome La Drouot Gazette offers you 2 Articles.
You still have 1 article(s) left to read.
I subscribe