La Fondation Bemberg, un écrin pour un esthète

On 12 March 2020, by Philippe Dufour

Inauguré il y a vingt-cinq ans, ce musée privé est devenu l’un des fleurons de l’offre culturelle toulousaine. Une rencontre inespérée entre un lieu exceptionnel et la collection d’un humaniste du XXe siècle.

La cour de l’hôtel d’Assézat, à Toulouse.
© J.-J. Ader, Fondation Bemberg

À deux pas de la Garonne, il faut franchir un porche monumental pour découvrir l’hôtel d’Assézat, le plus imposant des nombreux hôtels particuliers Renaissance ornant le centre historique de Toulouse. Là, dans la cour, les hautes façades en brique rose et calcaire blond obéissent aux règles architecturales édictées par Vitruve, superposant les trois ordres classiques. Quant à la tour capitulaire, coiffée d’un petit dôme, elle signifie au visiteur la qualité du commanditaire des lieux : le capitoul Pierre d’Assézat. L’homme s’est enrichi grâce au commerce du pastel (Isatis tinctoria), une plante dont on tire un colorant bleu, véritable mine d’or pour cette partie du Languedoc… avant l’arrivée de l’indigo américain, qui la ruinera. Pour l’heure, en 1555, Assézat choisit d’édifier une demeure capable d’éclipser celles de ses rivaux avec l’aide de Nicolas Bachelier, le meilleur architecte et sculpteur toulousain de son temps. C’est donc dans cet écrin ciselé que, depuis janvier 1995, un musée hors du commun a pris ses quartiers : la Fondation Bemberg, du nom de son créateur argentin. Né le 30 septembre 1915, Georges Bemberg est issu d’une dynastie d’industriels d’origine allemande, implantés à Buenos Aires depuis le milieu de la décennie 1850. S’il mène brillamment un cursus universitaire à Harvard, le jeune homme s’enthousiasme pour toutes les formes de création artistique avec une nette préférence pour la musique, dont il poussera l’étude assez loin sous l’égide de la compositrice et pianiste Nadia Boulanger. Plus tard, il brillera aussi en littérature, signant romans et pièces de théâtre, aussi bien en langue française qu’en anglais. Mais sa véritable vocation, c’est de collectionner… Une passion dévorante initiée vers 1940 par sa première acquisition : une gouache de Camille Pissaro, achetée 200 dollars à New York. Ce coup de cœur de jeunesse annonce l’éclectisme qui caractérisera ses choix futurs, se portant aussi bien sur l’art moderne que sur les peintures et objets d’art du XVIe au XVIIIe siècle. Pendant plus de quarante ans, écumant salles de ventes, galeries et bureaux de marchands des deux côtés de l’Atlantique, Georges Bemberg va réunir un ensemble d’œuvres brillant par leur rareté et leur diversité. On ne saurait toutes les citer, mais signalons pour la partie ancienne cinq panneaux de Lucas Cranach, dont l’une de ses voluptueuses «Vénus», ou encore, tout aussi remarquable, un Portrait de Charles IX par François Clouet. À leur suite défilent des dizaines de noms de maîtres flamands et hollandais, dont Pieter Bruegel et Pieter de Hooch. En Italie, c’est surtout l’école vénitienne qui a eu la faveur du collectionneur. Ainsi devait-il acquérir un Portrait d’Alphonse d’Este du Titien, des tableaux de Véronèse et du Tintoret, tandis que la période rococo s’y illustrait avec des productions de Canaletto, de Guardi et de Tiepolo. En matière de sculpture, ses préférences se sont portées essentiellement sur les bronzes de la Renaissance, tels ceux de Jean de Boulogne, Bartolomeo Bellano ou Barthélémy Prieur.
 

Pierre Bonnard (1867-1947), Le Cannet, 1930, huile sur toile, 54 x 64,8 cm. © Mathieu Rabeau, RMN - Fondation Bemberg 
Pierre Bonnard (1867-1947), Le Cannet, 1930, huile sur toile, 54 64,8 cm.
© Mathieu Rabeau, RMN - Fondation Bemberg 

Un merveilleux présent pour la Ville rose
En humaniste des temps modernes, Georges Bemberg s’est également enflammé pour la peinture du tournant du XXe siècle, achetant des toiles de Monet, Matisse ou Vlaminck. Dans ce domaine, son artiste préféré demeure Pierre Bonnard, dont il a fini par posséder pas moins de trente-cinq œuvres… À la fin des années 1980, l’infatigable M. Bemberg s’est donné un nouveau challenge : faire profiter le public de ses trésors. Une façon également, pour ce célibataire sans héritier, d’en préserver l’intégrité. «L’idée d’une fondation s’est imposée à lui, grâce à sa parfaite connaissance des structures muséales américaines», explique Philippe Cros, le directeur de l’institution toulousaine. «Il ne l’imaginait qu’en France, ce pays de cœur où il vivait une grande partie de l’année. Mais le projet était assorti d’une autre condition : il verrait le jour en régions et non à Paris, suffisamment pourvu en musées». De ce cahier des charges très précis, Dominique Baudis, alors maire de Toulouse, saura tirer parti. En 1992, l’élu propose à l’esthète un bail emphytéotique pour l’hôtel d’Assézat, appartenant à la municipalité. La demeure nobiliaire joue alors les belles endormies, mis à part les salles dévolues à l’Académie des jeux floraux et à d’autres vénérables sociétés savantes. Georges Bemberg, qui n’était jamais venu à Toulouse, est invité à découvrir les lieux et tombe sous leur charme, déclarant : «Je n’aurais jamais imaginé un si beau cadeau…» Après une longue restauration, l’hôtel Renaissance est fin prêt pour accueillir plus de quatre cents tableaux, cent cinquante sculptures et huit cents objets. Ils dialoguent désormais dans des salles thématiques – galerie des Portraits, salle de l’Europe, salle des Reliures, etc. – tendues de damas, recréant ainsi l’atmosphère intimiste d’un intérieur de collectionneur, tandis que le second étage, aux espaces dépouillés, présente les artistes de l’école française moderne.

 

Nicolas Tournier (1590-1639), Paysanne à la coupe de fruits, vers 1630, huile sur toile, 91 x 73,5 cm. © Fondation Bemberg 
Nicolas Tournier (1590-1639), Paysanne à la coupe de fruits, vers 1630, huile sur toile, 91 73,5 cm. © Fondation Bemberg 

Une très active politique d’acquisition
Le 27 avril 2019, la fondation s’est offerte un somptueux Saint Sébastien de l’artiste du XVIIe Mattia Preti, présenté par Carcassonne Enchères. «Cet achat s’inscrit parfaitement dans la politique d’enrichissement du musée, car bien qu’il n’ait laissé aucune volonté à ce sujet, nos choix respectent la période investie par Georges Bemberg, qui va de 1500 à 1945», rappelle Philippe Cros. Désormais présidé par Alfred Pacquement, l’établissement autonome et doté de ressources confortables par son créateur (disparu en 2011) reste donc à l’affût de belles pièces muséales, sur tous les terrains de chasse du globe. En témoignent deux portraits en pendant de Nicolas Tournier représentant une Paysanne portant des fruits et une Paysanne à la coupe de fruits (reproduit page de droite), considérés comme des œuvres majeures de l’artiste. Ces toiles ont été âprement disputées à la National Gallery de Washington – où elles avaient été longtemps mises en dépôt –, sous l’arbitrage d’un marchand américain. Une aventure des plus excitantes, car toutes deux ont pu reprendre en 2015 le chemin de Toulouse, où elles ornèrent des collections aristocratiques au XVIIIe siècle. Plus récemment, le 28 février 2018, c’est à Madrid que L’Enfant Jésus se blessant avec la couronne d’épines dans un paysage de Francisco de Zurbarán devait être acquis lors d’une vente de la maison Abalarte Subastas. La même année, un très caravagesque Portrait d’homme de Pietro Paolini a été acheté à la Tefaf, à Maastricht… Cette belle série dix-septiémiste, réunie en un temps record, vient compléter avec bonheur les collections de la même période qui constituent l’un des atouts du musée municipal des Augustins. Du côté des arts décoratifs, la même politique pertinente a permis de faire revenir sur les bords de la Garonne l’une des premières productions de Thomas Hache, qui y débuta : un exceptionnel meuble à deux corps en marqueterie des environs de 1685-1690, acheté à la galerie Michel Descours de Lyon en 2015.
Nouveau départ pour l’an prochain
En écho à sa propre histoire, la fondation a misé sur une thématique très personnelle pour ses expositions temporaires : montrer des collections privées d’exception, non visibles du public pour la plupart. On a ainsi pu découvrir en 2018 les vanités de la baronne Henri de Rothschild et, l’an dernier, les trésors des Motais de Narbonne. Le 24 avril prochain, ce sont les œuvres de la Fondation des Treilles, ce domaine varois idéal rêvé par Anne Gruner-Schlumberger, qui investiront les lieux. Cette présentation sera aussi la dernière avant une fermeture en octobre, pour un an de travaux : devant le succès grandissant de l’institution, il était nécessaire de revoir la muséologie vieillissante de certains espaces, en particulier ceux du second étage, dédiés à la peinture moderne. Rendez-vous ensuite fin 2021, pour un musée plus séduisant encore…

à voir
Fondation Bemberg,
place d’Assezat, Toulouse (31), tél. : 05 61 12 06 89,
Prochaine exposition : «De l’autre côté du rêve. Collections de la Fondation des Treilles».
Du 24 avril au 30 août 2020.
www.fondation-bemberg.fr
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