La faute de la Bourse de commerce

On 10 June 2021, by Vincent Noce
 

Saluée par tous, la rénovation de la Bourse de commerce est le fruit d’un désir ancien de François Pinault, vingt et un ans après son vœu d’installer sa collection à Paris. Signe de ces temps difficiles, l’accrochage incline à une certaine humilité, évitant les Jeff Koons ou Damien Hirst portés au firmament par le marché de l’art. Il opte pour une tonalité politique, mettant l’accent sur les artistes noirs américains, François Pinault lui-même insistant sur les «valeurs de liberté, de révolte contre l’injustice et d’acceptation de l’autre» qui font corps dans l’art. Il promeut aussi des créateurs peu connus, surtout en Europe, avec lesquels il entretient une relation de longue date. L’effet de surprise en est atténué, car plusieurs pièces saillantes ont pu déjà être vues, à Venise notamment. Mais c’est le «Pinault collectionneur» qui est ainsi mis en valeur, celui qui n’hésite pas à pousser la porte des galeries à la découverte d’artistes avec lesquels il est susceptible de nourrir une relation au long cours. Ce spectacle d’ouverture souffre cependant d’une fausse note : la place accordée en plein centre de la galerie de photographie aux 78 vues accaparées par Sherrie Levine. Si le visiteur reconnaît ces images, c’est que, justement, elles ne sont pas d’elle, mais de deux maîtres de la photographie documentaire, August Sander et Russell Lee. Levine s’est contentée de photographier la reproduction de leurs clichés. Le spectateur n’y découvre nul pastiche, ni détournement, aucune pointe ironique, juste la sécheresse d’une triste copie. «Le degré zéro de la création», comme le reconnaît ingénument le catalogue, ici valorisé à l’état éthéré d’œuvre d’art. L’intéressée a fait décoller sa carrière en 1981 en exposant à la Metro Pictures Gallery de New York des reproductions de portraits pris par Walker Evans lors de la Grande Dépression, sans rien y changer. Ses héritiers ont protesté contre ce plagiat, mais le droit moral de l’auteur n’ayant pas le même statut qu’en France, ils ont dû acheter la totalité de l’exposition pour la retirer de la circulation. Cela n’empêche pas des portraits de Walker Evans de circuler sur Internet sous la signature de Sherrie Levine.

Duchamp est appelé comme figure tutélaire de «l’appropriation», au mépris de l’histoire de l’art, car il ne s’est jamais accaparé l’œuvre d’un autre.

Le contraste est flagrant avec la littérature ou la musique, sans parler des vêtements Gucci ou des sacs Vuitton, domaines dans lesquels personne n’oserait défendre la contrefaçon comme un acte «recréateur». Cet épisode est un exemple parfait d’une production contemporaine qui ne pourrait survivre sans un nuage de fumée verbale pour faire croire à son existence. Quand l’intéressée intitule ses fabrications «After August Sander» ou «After Russell Lee», l’expression revêtirait un double sens : «d’après» un artiste, mais aussi «après lui». Mieux vaut en effet s’attaquer aux artistes morts, les vivants ayant quelques moyens de se défendre. Citant à tort et à travers Barthes ou Benjamin, les prosateurs parlent de «subvertir le mode de représentation, faisant du Même un Autre». Duchamp est appelé comme figure tutélaire, au mépris de l’histoire de l’art, car s’il a pu détourner ou reconstruire des objets du quotidien, il ne s’est jamais approprié l’œuvre d’un autre. Le dernier essai en date dans cette entreprise de légitimation consiste à invoquer un «acte féministe», dans la mesure où les artistes copiés sont des hommes. Affligeant argument d’une récupération bien tardive : on en chercherait en vain le mot ou l’idée dans la profession de foi de la première exposition de 1981, «After Walker Evans». Faut-il donc ainsi se venger d’August Sander, lui qui a tant perdu dans la guerre et dont l’œuvre n’a pu être connu que tardivement grâce à son fils ? Est-ce cela le féminisme, voler le travail des autres pour le revendre à son tour ? L’appropriation n’est pas seulement une faute de goût, elle représente un manquement à l’éthique et au respect dû aux créateurs.

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