La comtesse d’Héricourt, fondatrice du musée de La Fère

On 15 February 2018, by Carole Blumenfeld

Les recherches de l’historienne Éléonore Dérisson, chargée des collections de la Fondation nationale des Arts graphiques et plastiques, dévoilent la personnalité de la comtesse d’Héricourt, fondatrice du musée Jeanne-d’Aboville, à La Fère.

Simone Peterzano, Annonciation, huile sur toile, 180 x 120 cm.
© Musée Jeanne d’Aboville / MP Barrat

Longtemps restés méconnus, les 556 tableaux offerts par la comtesse d’Héricourt à La Fère, dans l’Aisne, sont à l’honneur depuis quelques mois. La solide analyse scientifique des 76 tableaux italiens par l’Institut national d’histoire de l’art a été couronnée par l’exposition «Heures italiennes», actuellement au Louvre-Lens, qui avait déjà montré deux œuvres de La Fère dans l’exposition Le Nain, l’an passé. La fondation Custodia présente aussi un paysage de Georges Michel de cette même collection dans la rétrospective qu’elle consacre au peintre. Pour autant, si les grands donateurs des musées français du XIXe et du début du XXe siècle sont relativement bien connus, de Louis La Caze à Nélie Jacquemart-André ou encore aux Rothschild, la comtesse d’Héricourt (1796-1875), une figure pour le moins énigmatique, n’avait jamais fait l’objet d’une étude.
 

Élisabeth Vigée Le Brun, Portrait de Madame Adélaïde, 1792, huile sur toile, 59 x 72 cm.
Élisabeth Vigée Le Brun, Portrait de Madame Adélaïde, 1792, huile sur toile, 59 x 72 cm. © Musée Jeanne d’Aboville / MP Barrat


Souvenirs et héritages
En 1834, Gabrielle Uranie Le Maistre reçoit le Portrait de Madame Adélaïde par Élisabeth Vigée Le Brun, légué par Philippe de Narbonne-Lara qui fait d’elle sa légatrice universelle. Le duc, c’est un secret de polichinelle, était né  comme son frère Louis  des amours de Françoise de Châlus avec Louis XV, qui avait pris soin de lui choisir un mari ayant perdu au combat un testicule et une partie de la verge. Lors de leur exil en Italie, en pleine Révolution française, Mesdames Adélaïde et Victoire, les deux filles de Louis XV, autrefois à la tête du parti des dévots, furent accompagnées par l’ancienne maîtresse de leur père et son cadet, Louis  leur demi-frère donc  et reçues par la princesse de Santacroce, la maîtresse du cardinal de Bernis. Mélange des genres insolite, un art versaillais. «Plusieurs portraits, écrit Élisabeth Vigée Le Brun dans ses Souvenirs, que je fis néanmoins pendant mon dernier séjour à Rome me procurèrent quelques satisfactions, entre autres, celle de revoir Mesdames de France, tantes de Louis XVI, qui dès qu’elles furent arrivées, me firent venir et me demandèrent de les peindre.» À sa mort, Madame Adélaïde lègue son portrait à Françoise de Châlus qui le transmet à son aîné, qui choisit à son tour Gabrielle Uranie. Détail étrange, révélé par Éléonore Dérisson, le duc de Narbonne-Lara précise dans son testament : «Je veux que ma susdite légataire universelle soit tellement libre dans l’administration, la jouissance et la disposition des objets contenus dans son legs qu’elle n’y puisse être troublée par aucun des prétendants droits à ma succession, et que même monsieur le comte d’Héricourt ne puisse s’y immiscer sous aucun prétexte, le lui prohibant par exprès.» Or, l’époux de la comtesse d’Héricourt, Pantaléon Charles François du Trousset, était apparenté aux Narbonne-Lara, et non Gabrielle Uranie. Lorsque celle-ci se retrouve propriétaire du précieux portrait, fait remarquer l’historien de l’art Joseph Baillio, elle le propose pour acquisition au ministre de l’Intérieur Adolphe Thiers : offre rejetée, nous sommes en pleine monarchie de Juillet. La comtesse le présente en ventes publiques  sans succès  avant de se résoudre à le conserver jusqu’à la fin de ses jours, et le lègue par testament au comte de Chambord qui le refuse. Le Portrait de Madame Adélaïde rejoint finalement le musée de La Fère que Gabrielle Uranie Le Maistre s’est attachée à préparer pendant tout son veuvage. Femme de conviction et de caractère, Gabrielle Uranie ne donne ni le nom de son père, Le Maistre, ni celui de son époux à son musée, mais le prénom et le nom de jeune fille de sa mère, Jeanne d’Aboville, «à qui elle doit tout son bien-être, sa position de fortune qui lui ont permis de se livrer au goût des arts». Extrêmement pieuse, légitimiste convaincue et très conservatrice, la comtesse d’Héricourt ne cache pas son mécontentement à l’endroit de son fils comme elle l’écrit en 1861 : «Si Monsieur d’Héricourt mon fils persiste à épouser la demoiselle Louise Haënel de Cronnenthal fille d’un fabriquant de piano de Nuembourg famille protestante et Prussienne (je n’écris peut-être pas l’orthographe des deux noms : Cronnenthal et Nuembourg, mais on me comprend). S’il persiste, dis-je dans cette absurdité, dernier acte d’une fâcheuse liberté qu’il n’a jamais voulu laisser Eclairer, guidé, et dirigé par ceux qui n’avaient d’autres intérêts que le sien, que le soin de son avenir en vue, s’il l’épouse, dis-je donc, n’importe à quelle époque, je lui retire de tout mon héritage, tout ce dont je puis disposer suivant la loi.» (sic) Les conflits entre la mère et ce fils «indigne» contribuent pour beaucoup aux choix de la comtesse, sa démarche énergique à La Fère, sa ville natale, lui permettant de diminuer sensiblement la fortune à transmettre. Huit ans avant sa disparition, près de 300 tableaux sont déjà au musée Jeanne-d’Aboville. «Le musée était en effet le lieu de la permanence par excellence, la notion de durabilité étant constitutive de son essence même. À la lecture des testaments de Madame d’Héricourt, souligne Éléonore Dérisson, il semble que l’inscription dans le temps ait probablement été décisive. La comtesse semble apeurée à l’idée de la disparition de son nom et de celui de ses proches.» Une sorte de panthéon à la gloire des siens donc, pour célébrer un temps disparu.

 

Joseph-Marie Vien, Saint Jérôme huile sur toile, 78,4 x 59 cm.
Joseph-Marie Vien, Saint Jérôme huile sur toile, 78,4 x 59 cm. © Musée Jeanne d’Aboville / MP Barrat


Collectionner pour donner
Musicienne avertie, la comtesse n’est sans doute pas une connaisseuse en peinture, comme le laisse supposer l’inventaire de sa bibliothèque. Il semblerait d’ailleurs qu’elle n’ait jamais enchéri elle-même en ventes publiques, se contentant probablement d’acheter auprès de marchands ou de brocanteurs. Parmi les 556 tableaux qu’elle rassemble à la hâte, en deux décennies, pour former un ensemble encyclopédique, on note une grande disparité de qualité avec beaucoup de copies, parfois d’après des gravures ou des tableaux célèbres tels La Femme accrochant un coq à sa fenêtre de Gérard Dou (Paris, musée du Louvre) ou Le Concert de Caspar Netscher (Munich, Alte Pinacothek). Or, un certain nombre de tableaux à peine estimés du vivant de Madame d’Héricourt se révèlent être des œuvres autographes d’artistes rares et peu représentés dans les collections françaises. Éléonore Dérisson rend ainsi à Pieter de Neyn un Paysage fluvial avec des pêcheurs et un Intérieur de forêt à Adriaen Hendricksz Verboom, qui avaient des signatures apocryphes de maîtres plus célèbres. Elle propose aussi des attributions à Dionys Verburgh, Johannes Van der Bent, Albert Jansz Klomp, Jacob Van Spreeuwen, Simon de Vlieger, Ernest Stuven ou Jacob Van der Stoffe.

 

Pierre Dupuis, Le Panier de prunes,  huile sur toile, 50 x 61 cm.
Pierre Dupuis, Le Panier de prunes, huile sur toile, 50 x 61 cm. © Musée Jeanne d’Aboville / MP Barrat


Des découvertes restent à faire
Les équipes du RETIF (Répertoire des tableaux italiens dans les collections publiques) ont aussi multiplié les voyages d’étude à La Fère, où les équipes de Nathalie Volle  en charge du RETIF  ont invité de nombreux spécialistes italiens. Le musée Jeanne-d’Aboville a ainsi gagné un Carlo Saraceni, un Biaggio dalle Lame, un Padovanino, un Maestro del Tondo Campana, un Carletto, un Carlo Caliari et un Simone Peterzano. Les collections de peintures françaises étaient un peu mieux connues. Le Panier de prunes de Pierre Dupuis, véritable bijou, avait attiré l’attention depuis longtemps, tout comme Le Déjeuner à la campagne de François Octavien, le Saint Jérôme de Vien, le Paysage avec cascade de Vernet. Mais les œuvres des peintres de genre et des paysagistes de la fin du XVIIIe et XIXe siècle n’ont, pour la plupart, jamais été étudiées. Le musée Jeanne-d’Aboville devrait encore attirer l’attention des chercheurs pendant quelques années. Reste à écrire ou imaginer  les sources sont rares, comme le montre Éléonore Dérisson  la vie très retirée de la comtesse d’Héricourt. Du vivant de son mari, elle fréquenta quelques grands noms de la musique contemporaine, Luigi Cherubini, Giovanni Battista Viotti, George Onslow, Louis Norblin, Pierre Zimmerman. Mais, dans l’hôtel de Montmorency-Bours, au 89, rue du Cherche-Midi  aujourd’hui siège de l’ambassade du Mali  où elle s’installe en 1859, elle reçoit peu, si ce n’est quelques personnalités aux opinions ultra-royalistes. Sourde à l’évolution des mœurs et du goût, gardienne de l’ordre moral  la moralité est toute relative  et politique d’un autre siècle, Gabrielle Uranie d’Héricourt aurait pu être une héroïne proustienne de la résignation, si elle n’avait pas remué ciel et terre pour défendre la petite ville de La Fère, qui compte aujourd’hui quelque trois mille habitants.

Atelier de Francesco Salviati, La Charité, huile sur bois, 109 x 87 cm, La Fère, musée Jeanne-d’Aboville.
Atelier de Francesco Salviati, La Charité, huile sur bois, 109 x 87 cm, La Fère, musée Jeanne-d’Aboville. © Musée Jeanne d’Aboville / MP Barrat



 

À voir
«Prélude à Orphée : les animaux en peinture», Musée Jeanne-d’Aboville, 5, rue du Général-de-Gaulle, 02800 La Fère, Tél. : 03 23 56 71 91, www.ville-lafere.fr Jusqu’au 17 juin 2018.
«Heures italiennes. Chefs-d’œuvre des Hauts-de-France», Louvre-Lens, 99, rue Paul-Bert, Lens, tél. : 03 21 18 62 62, www.louvrelens.fr - Jusqu’au 28 mai 2018.
«Georges Michel. Le Paysage sublime», fondation Custodia, 121, rue de Lille, Paris VIIe, tél. : 01 47 05 75 19, www.fondationcustodia.fr Jusqu’au 29 avril 2018.
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