La collection Roger Passeron s’effeuille à Drouot

On 10 December 2020, by Alexandre Crochet

Les deux premières ventes d’un ensemble pléthorique, mais d’une insigne qualité, réuni par un passionné, Roger Passeron, devenu fin connaisseur, embrassent toute l’histoire de la gravure, de Dürer à Masson. 

Albrecht Dürer (1471-1528), Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse, planche de la suite de « L'Apocalypse », vers 1497-1498, bois gravé, 39,1 x 27,5 cm, petites marges.
Estimation : 18 000/20 000 €

Si les ventes de gravures et d’estampes ont lieu régulièrement à Drouot, un temple pour cette spécialité, la dispersion qui s’annonce les 17 et 18 décembre devrait rester dans les annales. D’abord par l’ampleur de l’ensemble réuni, 530 numéros en deux jours de vente, de Dürer à Picasso en passant par Miró, Matta, Gorky, Dufy, Dix… Mais aussi par la personnalité du collectionneur. C’est peu dire que Roger Passeron fut un passionné. Quelques jours avant sa disparition récente, centenaire, il demandait à ses enfants d’acheter une zincographie de Michaux… « Il envisageait un livre sur les calligrammes et la gravure, réunissant des œuvres d’André Masson, Max Ernst et Henri Michaux », précisent ses enfants dans le catalogue de la vente. La gravure ? Roger Passeron est tombé dedans quand il était tout petit. Son père, Alfred, était en effet marchand d’estampes rue de Seine. Pourtant, le jeune homme ne suit pas comme d’autres la voie familiale. Après des études d’ingénieur, il devient directeur des usines Air-équipement de Blois. Mais les gènes étaient là, et il se mit rapidement à collectionner la « belle estampe », arpentant le Quartier latin, poussant sans relâche la porte des marchands — de Mazo à Prouté, sans oublier l’incontournable Petiet —, dont on retrouve les noms au revers des feuilles, et parfois aussi celui de Drouot. C’est un collectionneur exigeant, perfectionniste. « Il est allé jusqu’à revendre tour à tour une dizaine de planches d’une même œuvre quand il en trouvait une plus jolie, plus contrastée. Je n’ai jamais vu ça ! D’habitude, les amateurs achètent une estampe et échangent parfois contre un exemplaire meilleur. Il était sans cesse en quête de perfection », résume le commissaire-priseur Rémy Le Fur, qui organise la dispersion. Une quête qui ne devrait pas laisser les enchérisseurs indifférents… « Ce qui comptait pour lui ? Avant tout la qualité. S’il achetait beaucoup, il n’accumulait pas », confie Antoine Cahen, expert de la vente pour la partie ancienne, qui l’a bien connu en tant que marchand. Et de poursuivre : « Ce n’était pas un compulsif ; il achetait les feuilles une par une, avec discernement, veillant scrupuleusement à ce qu’elles soient en très bon état. Si bien que les pièces proposées n’ont que très rarement des défauts. Il était attentif à rechercher les premières épreuves, car dans l’estampe ancienne, les tirages sur cuivre gravé s’altèrent avec le temps.» D’aucuns se seraient contentés d’acquérir. Pas Roger Passeron, qui écrit maints ouvrages savants, souvent traduits jusqu’au Japon, sur la gravure impressionniste, sur celle du XXe siècle, sur Daumier, Chagall, Picasso… et sur les artistes de son temps, avec qui il se lie, André Masson en tête (voir encadré, page  12), ou des noms moins habitués au devant de la scène comme Avati, Ciry, Cathelin ou Bardone, dressant souvent leurs catalogues. « Roger Passeron a sans doute eu un faible pour les estampes modernes, car il privilégiait le rapport direct avec les artistes », souligne Antoine Cahen.
 

Pablo Picasso (1881-1973), La Colombe, 9 janvier 1949, lithographie, épreuve d’artiste signée au crayon noir au recto, 56,8 x 76,2 cm. Est
Pablo Picasso (1881-1973), La Colombe, 9 janvier 1949, lithographie, épreuve d’artiste signée au crayon noir au recto, 56,8 76,2 cm.
Estimation : 18 000/20 000 
André Maurois (1885-1967), André Masson, Les Érophages, Paris, éditions la Passerelle, 1960, in-folio, tirage à 145 ex., et ensemble de de
André Maurois (1885-1967), André Masson, Les Érophages, Paris, éditions la Passerelle, 1960, in-folio, tirage à 145 ex., et ensemble de dessins originaux préparatoires pour ce livre, stylo à bille, à l’encre, au pastel, au crayon (détail d’un dessin).
Estimation : 15 000/20 000 €


Les anciens et les modernes
Entre les anciens et les modernes, point de querelle pour Passeron. Le collectionneur, malgré son faible pour les artistes avec lesquels il a pu se lier – et qui lui ont souvent offert des œuvres –, a refusé de trancher. Suivant l’ordre alphabétique, la dispersion comprend ainsi cinq œuvres de Jacques Callot. Estimé 1 500/2 000 €, le lot 13 suscitera toute l’attention : selon Antoine Cahen, il est extrêmement rare de trouver réunie comme ici la série des quatre planches des « Bohémiens », de 1621, « sur le même papier et avec la même marge, restées ensemble depuis le XVIIe siècle ». Autre pépite d’une vente qui en compte beaucoup, Albrecht Dürer est représenté par sept numéros, dans des « épreuves rares », observe l’expert, tels l’iconique Melancolia I de 1514 au burin (18 000/20 000 €) ou le somptueux Saint Eustache entouré d’animaux de 1501 (12 000/15 000 €). L’expert pointe aussi deux belles épreuves de Claude Gelée, dit le Lorrain : des scènes pastorales avec un Troupeau à l’abreuvoir (1 200/1 400 €) et Le Bouvier (3 000/4 000 €). La première vente comporte huit Piranèse aux estimations douces, souvent inférieures à mille euros. Plus important en valeur, 12 000 à 15 000 €, l’un des deux Rembrandt représente Jésus-Christ prêchant, une eau-forte de 1657 au trait impressionnant.

 

Joan Miró (1893-1983), Grand Palais, lithographie en couleurs avec projections, 1974, épreuve tirée à 50 exemplaires numérotés, signée au
Joan Miró (1893-1983), Grand Palais, lithographie en couleurs avec projections, 1974, épreuve tirée à 50 exemplaires numérotés, signée au crayon au recto, dim. de la planche 84,8 60 cm.
Estimation : 3 000/4 000 


Les amitiés artistiques
Place au XIXe siècle, très prisé par Passeron. Deux artistes s’y taillent la part du lion : Honoré Daumier et Pierre Bonnard. Le père du collectionneur s’était déjà attaché à défendre le premier. Le fils s’est à son tour pris de passion pour le mordant caricaturiste de Louis-Philippe. Daumier occupe ainsi vingt-neuf numéros, dont le 112 avec Le commerce est mort, les partis l’ont tué… de 1851, estimé 1 000/1 200 €. Il s’agit ici du seul exemplaire connu, le dessin, censuré après le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, n’ayant jamais été imprimé. Les amoureux de Bonnard, par ailleurs, pourront jeter leur dévolu sur les quinze lots, estimés à partir de 600 €. Terminant la vente du 17 décembre et vedette le lendemain, le XXe siècle est résumé dans un seul numéro, le 258, qui illustre les nombreuses amitiés artistiques de Passeron. Il s’agit d’un exemplaire de son livre La Gravure française au XXe siècle (2 500/3 000 €). Paru en 1970, il est ici enrichi des signatures de Gromaire, Chagall, Segonzac (ami de ses parents), Dalí, Clavé, Buffet, Masson, Manessier, Picasso… Difficile de faire mieux ! S’il n’est pas exhaustif, le panorama englobe Matisse avec un grand nu au fauteuil (12 000/15 000 €), une lithographie de 1924 tirée à 50 exemplaires. La dispersion comprend une trentaine d’estampes de Picasso dont un Faune, aquatinte de 1936 estimée 25 000/30 000 €, et une Étreinte pleine d’ambiguïté, de 1933 (12 000/15 000 €). Dans un registre plus contemporain, le collectionneur avait noué des liens étroits avec Antoni Clavé. En témoignent ici des gravures, mais aussi des œuvres originales, dont une aquarelle à l’encre bleue (1 200/1 500 €) dédicacée à Roger Passeron. Passeron ? Un passeur.

 

Les Masson de Passeron, un ensemble exceptionnel
 
André Masson (1896-1987), Le Minotaure, 1942, pastel, signé deux fois au recto au crayon et à l’encre, 52 x 66 cm. Estimation : 9 000/10 0
André Masson (1896-1987), Le Minotaure, 1942, pastel, signé deux fois au recto au crayon et à l’encre, 52 x 66 cm.
Estimation : 9 000/10 000 

« Roger Passeron a beaucoup fait pour la gravure en général, et pour André Masson en particulier », résume l’expert Claude Oterelo, en charge de la partie moderne de la vente, qui a bien connu le collectionneur lorsqu'il était libraire. Avec une centaine de pièces, Masson domine la dispersion. Un ensemble « exceptionnel, note l’expert, car il couvre toutes les périodes de l’artiste, celle surréaliste, mais aussi celle américaine, pendant laquelle il aura une influence sur Pollock ». Si l’ensemble inclut des estampes comme Le Mort, illustration pour l’ouvrage de Bataille, certains lots ne sont pas des estampes, mais des dessins originaux ! L’un des clous est un must de Masson : son Minotaure (reproduit ci-dessous), pastel de 1942. Parmi les gouaches figure Dionysiades, une allègre composition rouge de 1963 (8 000/10 000 €). Quant au Paysage patriarcal surréaliste à la gouache de 1940, il n’est pas sans évoquer l’univers de Dalí (7 000/8 000 €). Autre point fort de cet ensemble, qui illustre aussi l’amitié entre les deux hommes : les abondants dessins originaux réunis par l'auteur spécialement pour Passeron dans plusieurs ouvrages, dont Voyage en Hollande, album de cinquante dessins originaux et une aquarelle (3 000-4 000 €), ainsi que Carnets de Venise, autre album portant la même évaluation, avec cette fois trente-deux feuilles. Si Masson a illustré beaucoup d’ouvrages, les pièces ici présentées sont très rares car comportant parfois les dessins ayant servi à l’édition. C’est le cas d’un autre lot phare de la session du jeudi : Les Érophages d’André Maurois. Il comprend l’édition de 1960 (à 145 exemplaires) illustrée de gravures de l'artiste, mais aussi, cerise sur le gâteau, un album des dessins préparatoires, soit cent planches au format du livre, à l’encre, au pastel et au crayon, signées par lui. Estimé 20 000/30 000 €, c’est l’une des pépites de cette vente remarquable, qui comprend aussi de nombreux petits dessins de Masson à moins de mille euros.
à savoir
Succession Roger Passeron
Jeudi 17 décembre, salle 1 Drouot-Richelieu
Estampes, lettres et manuscrits, livres illustrés.
Vendredi 18 décembre, salle 1 Drouot-Richelieu
Estampes, dessins et tableaux du XXe siècle.
Auction Art Rémy Le 
Fur & Associés. MM. Cahen, Lorient, Oterelo.
Thursday 17 December 2020 - 02:00 - Live
Salle 1 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Auction Art Rémy Le Fur & Associés
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