La collection Mis, témoignages d’une chine mal connue

On 01 December 2017, by Stéphanie Pioda

Dans le cadre de la semaine asiatique à Drouot, la maison de ventes Leclere disperse la collection de bijoux et textiles du couple Mis, qui a sillonné l’Asie pendant plus de quarante ans. Découverte ethnographique et esthétique.

Chine XIXe siècle. Collier, coton, soie et fils de métal, 42 x 27 cm.

Elle ne compte pas de pièces exceptionnelles comme le seraient celles issues d’un art officiel ou impérial, produites par les meilleurs orfèvres du palais… mais voici une collection fabuleuse à plus d’un titre. Tout d’abord, elle réunit un ensemble unique au monde autour de l’art de la parure sur près de quatre décennies. À cet égard, Zaira et Marcel Mis ont été visionnaires, car leur démarche a été assez peu répandue. On pourrait certes rappeler la collection de Colette et Jean-Pierre Ghysels, un autre couple belge, mais elle est focalisée uniquement sur les bijoux. Les Mis ont en plus été attentifs aux étoffes et aux tissus dans tous les pays qu’ils ont traversés. Zaira Mis, qui dirige encore sa galerie d’art contemporain à Bruxelles, Artiscope, témoigne de cette sensibilité et d’un «amour des matières, des techniques de tissage artisanales que son mari, ingénieur textile, avait fait naître [en elle]».
 

Costume de pluie en fibre de palmier, Chine, composé d’une jupe et d’une veste, 120 x 110 cm. Estimation : 500/600 €
Costume de pluie en fibre de palmier, Chine, composé d’une jupe et d’une veste, 120 x 110 cm.
Estimation : 500/600 €

Minorités ethniques et linguistques
Par ailleurs, le couple a créé une sorte de conservatoire des savoir-faire, qui sont pour certains en voie de disparition, comme l’illustre l’inscription en 2009 des techniques textiles traditionnelles (teinture, tissage et broderie) de l’ethnie Li sur la liste du patrimoine culturel immatériel nécessitant une sauvegarde urgente. La vente propose un ensemble de trois jupes (280/300 €) ainsi qu’une coiffe et une jupe de la fin du XIXe siècle, toutes deux brodées de bandes géométriques (150/200 €), issues de cette culture localisée sur les îles de Hainan, au sud du pays. Les Miao forment une autre des cinquante-six minorités ethniques vivant en Chine, très représentée dans la vente. Installé sur la frontière du Sud-Ouest dans la province du Guizhou, ce peuple sans écriture maintiendra jusqu’à nos jours une grande variété de groupes et de parlers locaux, grâce à un refus des mariages entre groupes linguistiques différents et à l’isolement géographique. Les noms des différentes tribus, définis généralement en fonction des caractéristiques de leurs costumes traditionnels, attestent de cette diversité : «Miao à jupe courte», « Miao noir» «Miao à longues cornes»… Portés lors de mariages, de visites à la famille, les jours de fête, au marché (lieu de rencontres entre les habitants des différents villages), ils sont l’expression d’une identité culturelle avec des décors propres à chaque communauté 173 styles de costumes miao ont été identifiés. Qu’ils soient stylisés ou figuratifs, ces motifs tissés ou teints à l’indigo ont une symbolique très forte, relatant les mythes et les légendes, les sentiments des femmes, leur vie quotidienne… Même si, actuellement, les jeunes filles utilisent de plus en plus de fibres synthétiques, le costume qu’elles emportent dans la tombe doit être en fibres naturelles afin que les ancêtres les reconnaissent. Plusieurs ensembles de vestes ou de jupes, datés de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, sont réunis en lots aux estimations très basses, entre 100 et 200 €. De magnifiques bijoux surprendront par la modernité des formes, tel un collier rayonnant, certainement réalisé en alpaca, alliage  inventé en Chine de nickel, cuivre et zinc (400/600 €), un pectoral en forme de boîtier travaillé au repoussé et orné de motifs de dragons et poissons (1 200/1 800 €), ou un autre, constitué de trois fils torsadés entremêlés (3 000/4 000 €). Emmanuelle Menuet, experte de la vente pour les bijoux, a «été très sévère pour fixer les estimations car c’est un domaine à risque, où il n’y a pas beaucoup de collectionneurs.» Il est important d’attirer les gens, de leur permettre de s’intéresser à ce domaine et, pourquoi pas, déclencher une passion. Le bijou d’artiste ayant le vent en poupe, cela pourrait faire sens de créer des ensembles dépassant les frontières. «Le regard porté sur ces pièces n’est pas à la hauteur de leur qualité», regrette-t-elle, alors qu’elles sont en très bon état de conservation, en particulier la dizaine de lots d’épingles de cheveux et une tiare, vibrantes du bleu éclatant des plumes de martin-pêcheur (estimations entre 200 et 2000 €), et où les symboles se multiplient. «Pivoine, papillon, cigale, incarnaient tour à tour amour, joie ou immortalité», lit-on dans le catalogue. Réunis en deux cents lots, les six cents objets de cette vente (dont deux tiers de bijoux et un tiers de tissus et objets, tous rattachés à l’Asie  70 % sur la Chine et 30 % sur le Japon , ne constituent qu’un volet de cette collection qui comportait plus de cinq mille pièces. Le National Palace Museum de Taipei en a acquis mille trois cent quarante en 2010 et mille cinq cents ont rejoint les collections du Los Angeles County Museum of Art (LACMA) en 2015, représentant une cinquantaine de cultures d’Afrique subsaharienne. Le musée qualifiait cet ensemble de plus importante collection de costumes et textiles africains en mains privées.

 

Chine, culture miao, Dong, Guangxi, région de Sanjang. Torque en argent (alliage local), décor gravé de dragons, poissons et motifs d’inspiration végé
Chine, culture miao, Dong, Guangxi, région de Sanjang. Torque en argent (alliage local), décor gravé de dragons, poissons et motifs d’inspiration végétale, l. 35 cm.
Estimation : 800 / 1 000  €

Le dernier empereur
Parmi les textiles phares de la vente, citons ce patron de robe de mandarin de la fin de l’époque Qing (1644-1911). «Il passe très rarement en vente des patrons comme celui-là car la plupart des robes sont montées», souligne Romain Verlomme-Fried, responsable du département Asie chez Leclere. Il ne s’agit pas d’un costume impérial, mais il était destiné au ministre Mao Lin, comme l’atteste la signature. En soie bleue et tissé de fils d’or, il est orné de neuf dragons à cinq griffes tenant la perle sacrée, autour desquels volent des grues (symbole de longévité), des chauves-souris (symbole de bonheur) et parsemés de signes taoïstes (15 000/20 000 €). Romain Verlomme-Fried attire notre attention sur deux manteaux de pluie en fibre de palmier, l’un Miao du début du XXe siècle (150-200 €), l’autre non daté mais complet avec jupe et veste (500/600 €). Ils sont uniques et véritablement en bon état de conservation. Plus populaire mais atypique, et qui nous fait basculer au Japon, une pochette Ainu en patte d’ours provenant de l’île d’Hokkaido, avec son netsuke en griffe de rapace enserrant une perle (150/200 €). Sans oublier les pipes à opium ou à tabac, étuis à baguettes, éventails, peignes en bois laqué, ou encore une boîte à criquets, comme celle que le souverain Puyi retrouve derrière son trône dans la scène finale du Dernier Empereur, de Bernardo Bertolucci. Une magnifique invitation au voyage…



 

Chine, début XXe siècle, ensemble de deux épingles de cheveux (l’une reproduite), métal, alliage de cuivre, cartonnage, plumes de martin-pêcheur, perl
Chine, début XXe siècle, ensemble de deux épingles de cheveux (l’une reproduite), métal, alliage de cuivre, cartonnage, plumes de martin-pêcheur, perles de corail, pierres rouges, résine polymère pour l’une. l. 17 cm et 18 cm.
Estimation : 1 000/2 000 €
Chine, fin de l’époque Qing (1644-1911). Patron de robe de mandarin, soie bleue et tissé de fils d’or (zhi jing), signé «ministre Mao Lin», fait à Han
Chine, fin de l’époque Qing (1644-1911). Patron de robe de mandarin, soie bleue et tissé de fils d’or (zhi jing), signé «ministre Mao Lin», fait à Hangzhou, 148 x 76 cm.
Estimation : 15 000/20 000 €






 



INTERVIEW
Zaira Mis ou Le goût de l’aventure


De quelle manière avez-vous constitué cette collection ?
Nous aimions beaucoup voyager à travers le monde, et nous avons vu des merveilles en Chine, en particulier. Nous n’hésitions pas à partir à l’aventure, utilisant toutes sortes de moyens de transports, de la bicyclette au bateau, pour des excursions sur le Fleuve jaune et j’ai toujours été attirée par les rencontres particulières que nous faisions. Souvent, alors qu’il n’y avait rien à faire le soir après avoir passé la journée à découvrir les grands monuments, nous donnions rendez-vous à des antiquaires à l’hôtel où nous résidions et ils nous apportaient des objets qu’ils allaient chercher parfois jusque dans certaines familles. Nous les achetions bien souvent, qu’ils soient portables ou non.

Vous avez revêtu aussi bien les bijoux que les costumes ?
Oui, je les ai beaucoup portés, surtout les bracelets, les colliers et les bagues. Ce n’était pas le cas pour les boucles d’oreilles car je trouve que cela ne me va pas de façon générale. Plusieurs pièces de notre maison étaient consacrées à tous ces bijoux et étoffes, nous attachions beaucoup d’importance au fait de vivre avec ces objets et aux conditions de conservation.

Pourquoi vous séparez-vous de cette collection ?
Nous avons déjà vendu des pièces au musée de Taiwan et au LACMA. Aujourd’hui, nous voyageons beaucoup moins, c’est plus fatigant pour nous, et comme nos enfants ne sont pas intéressés par ces pièces, nous les vendons pour leur transmettre d’une autre façon ce patrimoine.

Est-ce que vous gardez certains objets ?
Oui, quelques-uns, mais nous mettons en vente la quasi-totalité car nous ne voulons pas appauvrir l’ensemble en gardant les plus beaux, les plus rares, ceux que je porte le plus... Tous ces objets ont des histoires, ils ont été eux-mêmes portés par les tribus qui avaient inventé ces formes très créatives, c’est véritablement ce qui m’a touchée. Tout est symbolique et appartient à des traditions qui étaient encore vivantes lorsque nous avons traversé ces régions
MARCEL ET ZAIRA MIs
EN 5 DATES


1958
Rencontre de Zaira et Marcel Mis à l’ombre de l’Atomium à Bruxelles
1977
Ouverture de la galerie Artiscope à Bruxelles, spécialisée dans les artistes contemporains américains et européens
2001
Publication de Costumes et textiles d’Asie. Du Bosphore au Fuji-yama (éditions Skira), qui sera suivi d’un volet sur les textiles africains en 2008
2010
Achat par le National Palace Museum, de Taipei, de 1 340 objets
2015
Acquisition par Le Los Angeles County Museum of Art (LACMA) de près de 1500 éléments de parure, issus d’une cinquantaine de cultures d’Afrique subsaharienne
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