La collection de Carmen Thyssen, un deal sur le fil

On 22 April 2021, by Alexandre Crochet

Après avoir bâti une imposante collection, la baronne a cherché à la vendre mais a buté sur l’évolution du marché de l’art, avant de choisir de la louer à l'État espagnol. Récit.

L'entrée du Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, à Madrid, pour le centenaire de la naissance du baron Thyssen.
COURTESY MUSEO NACIONAL THYSSEN-BORNEMISZA

Elle porte le prénom de Carmen, mais n’a pas grand-chose à voir avec la tragique héroïne de Mérimée, si ce n’est la nationalité, la beauté et du tempérament. Carmen Cervera ou «Tita Thyssen» pour les intimes, avait fait couler beaucoup d’encre à son mariage, en 1985, avec le baron Hans Heinrich von Thyssen-Bornemisza. Elle a de nouveau fait les gros titres ces derniers mois, pour des mobiles artistiques cette fois : après maintes péripéties, sa collection va être prêtée à l’État espagnol pendant quinze ans, moyennant une rente de 6,5 M€ par an. Cet ensemble imposant de quelque 400 œuvres restera pour une longue durée sur le sol ibérique. L’épilogue d’interminables tractations entre une riche héritière avisée et un pays déterminé à ne pas perdre ces œuvres de Canaletto, Fragonard, Courbet, Monet, Degas, Rodin, Matisse ou Picasso…
Un des plus beaux ensembles du monde
Avec son mari, elle a été à bonne école. Après la Seconde Guerre mondiale, Hans Heinrich – allemand par son père, hongrois par sa mère la baronne Bornemisza – va relancer la puissante entreprise sidérurgique de la Ruhr créée par son oncle et par son père (ce dernier, toutefois, émigrera en Suisse à l’avènement du nazisme) pour en faire un conglomérat international incluant pétrole et construction navale. Devenu richissime, il développe la collection familiale. Aux trésors des primitifs flamands et de la Renaissance allemande réunis par son géniteur, il va adjoindre le XIXe siècle, l’impressionnisme et l’expressionnisme allemand, l’un des points forts de cet ensemble privé, que certains vont jusqu’à qualifier de plus beau au monde après celui de la reine d’Angleterre ! La Suisse refusant de payer la construction d’un musée sur place, Hans Heinrich se laisse convaincre de le transférer depuis sa résidence de Lugano jusqu’en Espagne, sous l’influence de sa nouvelle épouse. Après avoir, dans un premier temps, loué à l’État espagnol sa collection pour 6 M$ par an, il convainc ce dernier de lui acheter, en 1993, 775 œuvres (du XIIIe au XXe siècle) pour 350 M$. L’ensemble intègre, aux frais de l’État, un palais idéalement situé en face du Prado. En homme d’affaires avisé, Hans Heinrich a réussi son coup : vendre une grande partie de sa collection pour une somme rondelette, avoir un musée à son nom et le faire financer… Si L’Espagne avait espéré une donation, elle s’en sort néanmoins plutôt bien, de grands musées californiens étant sur les rangs, prêts à mettre, dit-on, 3,5 Md$ sur la table pour ces Dürer, Rogier Van der Weyden, Ghirlandaio, Carpaccio, Memling, Bronzino… En tout cas, «l’ensemble valait bien plus que ce que l’Espagne a payé», confirme un spécialiste. Ancienne miss Espagne, Carmen Cervera fut la cinquième et dernière épouse, jusqu’à sa disparition en 2002, du «collectionneur de vieux maîtres et de jeunes femmes», comme le surnommait la presse. Entourée de chefs-d’œuvre, elle eut tout le loisir de suivre les transactions entre son mari et le gouvernement de son pays natal. Aussi, après le décès de son époux, elle décide de suivre son exemple, achetant des œuvres par dizaines, qui complètent les pièces qui n’avaient pas fait partie de la vente de 1993, au point qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer ses propres emplettes des acquisitions antérieures. Ainsi, sa collection compte quatre admirables marbres de Rodin, mais probablement commandés au sculpteur par August Thyssen, le grand-père de Hans Heinrich…

 

Lyonel Feininger, The White Man, 1907, huile sur toile, 68,3 x 52,3 cm. Collection Carmen Thyssen-Bornemisza en prêt au Museo Nacional Thy
Lyonel Feininger, The White Man, 1907, huile sur toile, 68,3 x 52,3 cm. Collection Carmen Thyssen-Bornemisza en prêt au Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid.
COURTESY MUSEO NACIONAL THYSSEN-BORNEMISZA.


Une décennie de discussions
À partir de 1999, la baronne consent un prêt gracieux pour onze ans. Cet ensemble intègre alors un autre bâtiment du musée Thyssen-Bornemisza, complétant celui dédié à la collection de son époux. À l’expiration du prêt en 2010, l’Espagne a l’option d’acheter la collection qui comprend alors 240 tableaux. D’autres pays seraient intéressés, mais l’affaire traîne… S’ensuivra une décennie de discussions entre avocats, le prêt étant prolongé en attendant une solution. «Carmen Cervera est connue pour suivre ses idées et faire ce qu’elle veut. Elle a souvent changé d’avocats. Son caractère tranche avec celui, plus sage à l’allemande, de son mari Hans Heinrich. Ici, elle a fait un très bon deal », confie un conseiller en art espagnol. Effectivement, elle ou ses héritiers retireront de l’opération la bagatelle de 97,5 M€, tout en restant propriétaires des œuvres ! De quoi attendre des temps meilleurs, faute de pouvoir vendre la collection. Mais combien vaut-elle vraiment ? Près de 750 M€, comme l’avait estimée Sotheby’s ? Ou plutôt le montant de la garantie accordée par l’État en mars à en croire le journal El Mondo, soit 329 M€, pour 425 œuvres ? Selon le conseiller ibère, la section consacrée à la peinture espagnole du XIXe siècle «a été payée très cher alors qu’elle intéresse moins le marché aujourd’hui et ne vaut plus qu’un dixième des sommes déboursées. Et en général, suivant les conseils de son mari, elle n’hésitait pas à acheter au prix fort». Pour un autre conseiller, cette fois européen, «beaucoup de collectionneurs sont aussi un peu marchands et investissent à moyen terme. Elle n’est pas la seule ! Cependant, les tableaux ont pas mal circulé sur le marché, avec des prix trop hauts. Le marché fonctionne selon l’offre et la demande, et beaucoup de pièces de la collection ne sont des chefs-d’œuvre que pour le goût européen». Parmi les 304 œuvres en dépôt au musée figurant sur le site de la collection, ce conseiller, raisonnant comme un acheteur de pièces majeures, écarte un Gauguin de 1886 «pas très intéressant», un Van Gogh hollandais ainsi qu’un Sisley représentant une crue à Port-Marly. Mais il retient entre autres un très beau Théo Van Rysselberghe, le Port de Volendam, de 1896, «très bien daté», les marbres de Rodin déjà cités, un Lyonel Feininger de 1907 «très important» dépeignant un homme en blanc, mais il s’interroge sur le choix de vaches peintes par Bonnard. Il retient aussi «la section allemande avec un Kirchner de 1908 assez exceptionnel». Et de conclure : «Cette collection faite avec passion, bien qu’un peu papillonnante, représente un bel effort. Mais je ne suis pas sûr qu’elle présente maintenant un intérêt sur le marché supérieur à ce qu’elle offrait lors de sa constitution, à part les tableaux allemands qui ont été depuis revalorisés. Réaliser des plus-values substantielles n’est pas automatique sur le marché de l’art, mais la baronne a réussi, en attendant une période plus propice, à en tirer un bon rendement.»

 

La question du Gauguin…
 
Hans Heinrich et Carmen von Thyssen-Bornemisza chez eux devant Mata Mua, de Gauguin. COURTESY CARMEN VON THYSSEN-BORNEMISZA  
Hans Heinrich et Carmen von Thyssen-Bornemisza chez eux devant Mata Mua, de Gauguin.
COURTESY CARMEN VON THYSSEN-BORNEMISZA

 

Jusqu’en 2019, un tableau de Paul Gauguin, Mata Mua (Autrefois), était l’un des sommets de la collection du musée Thyssen-Bornemisza. Mais en 2020, il est décroché et part en Suisse… L’explication ? Il n’appartenait pas à l’ensemble vendu à l’Espagne par le baron Thyssen en 1993, mais était prêté. Fin 2019, le nouveau ministre espagnol de la Culture, Rodríguez Uribes, méconnaissant le dossier, autorise quatre œuvres à sortir du territoire. Elles peuvent donc être proposées aux enchères ou en gré à gré. Mais le précieux Gauguin en fait partie, alors que l’Espagne avait initialement autorisé la sortie du territoire des œuvres si la baronne renonçait à le vendre. Les autres tableaux ? Un Degas, la Course de chevaux dans un paysage (1894), un Monet, le Pont de Charing Cross (1899) et enfin un Edward Hopper, Martha McKeen de Wellfleet (1944). Peint à Tahiti en 1892, Mata Mua fut acheté en 1989 par Hans Heinrich von Thyssen-Bornemisza en tandem avec le roi de l’étain Jaime Ortiz Patiño, auquel il a ensuite racheté sa part. Matta Mua vaudrait aujourd’hui 40 M€. Est-ce la somme qu’espérait récolter la baronne ? Ou davantage ? «Le tableau est vraiment bien. Il a été présenté à l’un de nos clients déjà acheteur de Gauguin. Mais elle en demandait le double de ce qu’il avait payé pour un sujet et un format identique, confie un conseiller privé. Oui, continue-t-il, Gauguin est monté très haut, mais cela remonte à la période 2015-2017, quand le marché était au sommet, avec une grande confiance à l’achat. Sont venus ensuite 2018, année de transition avec la vente de la collection Rockefeller à New York, synonyme de hauts et de bas, et 2019, soutenue par beaucoup de garanties. Maintenant, la pandémie est passée par là et il est plus difficile de vendre au même prix.» Le dénouement de l’affaire ? L’assistante de la baronne nous a confirmé que l’œuvre fait finalement «bien partie du prêt» mais que la décision pour les autres tableaux mentionnés n’est pas encore prise. En 2012, Carmen Cervera avait déjà vendu aux enchères pour 28 M€ The Lock, de Constable, un record pour l’artiste !
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