La collection Creuzevault entre peinture et sculpture

On 28 October 2020, by Claire Papon

Une quarantaine d’œuvres témoignent de ce que furent les choix et les goûts d'Henri Creuzevault et de sa fille Colette. Ernst, Richier, César ou Matta devraient susciter une belle effervescence, à l’image de celle du Paris de l’après-guerre.

Pablo Picasso (1881-1973), Tête d’homme au chapeau, 1971, dessin aux feutres noir et de couleur, rehaussé de craie blanche sur carton gris, 31,9 22,4 cm.
Estimation : 130 000/150 000 €

Ce nouveau rendez-vous – probablement le dernier – avec les galeristes Henri et Colette Creuzevault est aussi attendu que celui du 11 décembre 2019, qui fut salué de 2 582 164 € (même maison de ventes). «C’est à la fois dur et émouvant de voir partir ces souvenirs vus si souvent aux murs de la galerie, de l’hôtel particulier du 16e arrondissement et de la maison familiale de Montfort-l’Amaury», confie Benoît Fagot, petit-fils d’Henri. Malgré une vocation de peintre, ce dernier apprend le métier de doreur sur cuir puis entre dans l’atelier de reliure de son père, Louis Lazare Creuzevault. Après son service militaire, effectué au Moyen-Orient, il se charge de l’exécution de décors confiés à l’atelier tout en participant à la bonne marche de l’entreprise, et dessine ses premières maquettes. En 1936, il transfère rue du Faubourg-Saint-Honoré sa librairie et sa maison d’édition d’ouvrages de luxe. Mobilisé en 1939 puis réformé, celui qui est surnommé le «peintre-relieur» reprend ses activités en 1941, participe à la création de la Société de la reliure originale et voit son travail présenté dans deux expositions à la Bibliothèque nationale (1947 et 1953) puis à Lyon en 1949, année où il relie, pour le Victoria and Albert Museum, le Buffon de Picasso. Sollicité pour des maquettes de tissus, il travaille pour les établissements Brochier à Lyon, avant de réaliser en 1954, une tapisserie et un tapis pour le Mobilier national. En 1957, il ferme sa librairie du faubourg Saint-Honoré et ouvre au 9, avenue Matignon une galerie, où il célèbre la quintessence de la peinture contemporaine, de Max Ernst (1958) à Serge Poliakoff, Oscar Domínguez, Ladislas Kijno, Juan Miró, Nicolas de Staël, Georges Braque, Bernard Buffet…

Germaine Richier (1902-1959), La Vierge folle, 1946, bronze à patine brune, 4/6, fonte de Susse, 133 x 38 x 20,5 cm. Estimation : 200 000/
Germaine Richier (1902-1959), La Vierge folle, 1946, bronze à patine brune, 4/6, fonte de Susse, 133 38 20,5 cm.
Estimation : 200 000/300 000 

Chef d’œuvre de Max Ernst
Qualifiant son époque de «siècle de la sculpture», Henri Creuzevault offre une place privilégiée à ce médium alors peu montré. Sa rencontre avec Germaine Richier sera déterminante. À Isabelle Rouault il commande les vitraux d’une chapelle qu’il a acquise dans le Gard. Quelques années plus tard, il s’engage avec autant de passion dans la rénovation de Château-Queyras – ancienne place forte dans les Hautes-Alpes, rénovée par Vauban et rachetée à l’armée, qu’il transforme en centre culturel et résidence d’artistes. Le lieu sera vendu à sa mort en 1971. Sa fille Colette, à qui il a depuis longtemps transmis son enthousiasme pour l’univers artistique, reprend le flambeau et poursuit l’aventure de la galerie, rue Mazarine. Une évidence quand on tombe de si bonne heure dans le chaudron… Ce qui semble aller tout autant de soi, c’est la bataille d’enchères qui devrait accueillir la toile de Max Ernst (1891-1976). Un «chef-d’œuvre absolu», selon les mots de Damien Voutay, l’expert de la vente (voir couverture de la Gazette n° 32 et page 6). La tension pourrait bien être à son comble également concernant les œuvres de Germaine Richier, tant celles-ci sont rares sur le marché français. Elles illustrent la passion du galeriste pour la sculpture mais aussi ses talents de visionnaire et de découvreur, qui prend sous contrat les deux représentants majeurs de cet art dansla France des années 1950-1960 : Germaine Richier et César. La grande Vierge folle en bronze à patine brune (voir photo page 16) inaugure une série d’œuvres centrées sur la figure humaine, parmi lesquelles L’Orage (1947-1948), Berger des Landes (1951) et Griffu (1952). Fascinant et mystérieux, ce nu très retenu illustre une parabole de l’Évangile selon Matthieu, «les Vierges folles et les Vierges sages», une thématique rare dans l’histoire de l’art depuis la statuaire gothique. Une photographie de 1947 montrant Germaine Richier dans son atelier, assise au pied de sa création, dans cette même attitude, témoigne de la relation forte entre l'artiste et son œuvre. Depuis 1963, des exemplaires de La Vierge folle, de La Forêt (1946), La Feuille (1948) et Le Grain (1958) dominent l’esplanade du musée Picasso d’Antibes, dévisageant et questionnant le visiteur. Hormis l’exposition à la fondation Maeght en 1996, aucune rétrospective n’a été consacrée à celle que ses intimes surnommaient «L’Ouragane». On ne peut en dire autant de Pablo Picasso… C’est à la galerie Louise Leiris, rue de Monceau, qu’Henri Creuzevault achète une Tête de Pierrot, 1971 (voir photo page 14) et un Centaure ailé au hibou, 1950 (épreuve en bronze réalisée à partir d’une terre cuite rouge exécutée à Vallauris en 1950). Aux côtés de Daniel-Henry Kahnweiler, dont elle fut la belle-fille et la collaboratrice, Louise Leiris est le témoin assidu du travail de l’artiste. Transmis à Colette Creuzevault, ce visage, plus étrange que séduisant, est estimé 130 000/150 000 €, tandis que le petit bronze est prisé 20 000/30 000 €.

César (1921-1998), Échassier, 1959, sculpture, fer soudé, 27,5 x 24 x 22 cm. Estimation : 30 000/50 000 €
César (1921-1998), Échassier, 1959, sculpture, fer soudé, 27,5 24 22 cm.
Estimation : 30 000/50 000 

Expérimentations 
Douze œuvres de César, dont on célébrera le 1
er janvier prochain le centenaire de la naissance, démontrent l’audace dont Henri Creuzevault fit preuve au milieu des années 1950, en pointant le talent et la verve du jeune Marseillais. Sa fille Colette reprendra le flambeau en organisant, au printemps 1973, la mythique exposition «Tête à têtes», consacrée aux autoportraits de l'artiste. «Une telle sûreté dans l’instinct, une telle acuité synthétique dans la vision exigent beaucoup d’amour. Amour de la matière et de son travail, amour de soi…», écrit Pierre Restany en préface du catalogue. Seuls des bronzes prenaient le chemin des enchères le 11 décembre 2019. Cette fois, c’est un panorama plus large des expérimentations de César qui vont connaître le baptême des enchères. Trois fers soudés pour commencer : un Corbeau, 1955 spectaculaire (40 000/50 000 €), une Poule-paon, 1956 (50 000/80 000 €) – dont un exemplaire en bronze est également proposé (15 000/20 000 €) – et un Échassier, 1959 (voir photo page ci-dessus), «véritable pièce de musée» selon Damien Voutay. Mais aussi l’emblématique Pouce (80 000/120 000 €). Conçue en 1964, cette sculpture a fait l’objet d’une édition originale en bronze de huit exemplaires de 90 cm de haut – dont est issu le nôtre – avant d’être déclinée en verre et en résine et en différentes dimensions. Reprenant son vocabulaire d’assemblage, compression et empreinte, César livre dans quatre masques-autoportraits (en bronze, chacun 4 000/ 6 000 €) – Au tissu, Aux fesses, n° XXXI et Culotte de velours (1972-1973) – son travail probablement le plus personnel et le plus abouti. Un Chat bleu, la queue dressée (fibre de verre peinte, vers 1982, 20 000 €) de Niki de Saint Phalle, Le Réveil du matin, 1984 (voir photo page 17), et Dorades et foulard, 1980 (chacun 8 000/10 000 €) d’Alekos Fassianos, un Portrait (vers 1918-1919) en cuivre repoussé d’André Derain (6 000/8 000 €) et un grand format de Roberto Matta Infraréalisme, exposé en 1973 par Colette Creuzevault (voir photo page de droite), enfin, rappellent les choix des deux amateurs, leur goût pour la fantaisie, la couleur, l’inquiétant et l’étrange. L’un ne va souvent pas sans l’autre…
 

Roberto Matta (1911-2002), Infraréalisme, huile sur toile, 200 x 243 cm, (détail). Estimation : 60 000/80 000 €
Roberto Matta (1911-2002), Infraréalisme, huile sur toile, 200 243 cm, (détail).
Estimation : 60 000/80 000 

3 QUESTIONS À 
DAMIEN VOUTAY
EXPERT DE LA VENTE
 
Alekos Fassianos (né en 1935), Le Réveil du matin, 1984, 80,5 x 100 cm. Estimation : 8 000/10 000 €
Alekos Fassianos (né en 1935), Le Réveil du matin, 1984, 80,5 x 100 cm.
Estimation : 8 000/10 000 €


Comment s’est fait le choix des œuvres de cette deuxième vacation ?
À la différence de celle de l’an dernier, que nous avions plutôt axée sur la sculpture, nous avons mis cette fois la peinture plus en avant. Avec le tableau de Max Ernst bien sûr, mais aussi ceux de Picasso, Matta, Fassianos… Nous ne pouvions pas ne pas mettre d’œuvre de Germaine Richier, pour qui Henri Creuzevault vouait une véritable passion. Concernant César, qui unit Henri et sa fille, mais qui est aussi le fil conducteur des deux ventes, nous avons choisi de présenter des œuvres beaucoup plus rares.

Aux œuvres de ces grands artistes, vous associez celles de Colette Creuzevault et de sa fille Sophido…
Les tableaux de Colette (500/1 200 €) sont une nouveauté, une découverte, aucun n’ayant jamais été exposé. Nous avons fait le choix de présenter ses œuvres pour la première fois en raison de sa proximité avec César, Richier, Matta… Elle en est en quelque sorte l’incarnation. C’est une lecture historique. De même, nous avons voulu donner un signe fort en présentant des sculptures de Sophido (1 000/1 500 €). Nous l’avions déjà fait en décembre 2019 et nous avons souhaité l’associer à nouveau aujourd’hui. Colette avait exposé les créations de sa fille rue Mazarine et au Salon de mai, aux côtés d’œuvres de Niki de Saint Phalle –  toutes deux étaient liées par une grande amitié – et de César, avec qui elle a travaillé après avoir quitté la troupe de Maurice Béjart. C’est une belle façon de montrer la transmission artistique au sein de cette famille… 

La crise sanitaire et le contexte économique actuel peuvent-ils avoir une influence sur la vente ?
Elle était prévue de longue date et nous ne pouvions pas la différer. Je pense n’y a pas de mauvaise période, la maison de ventes ayant continué à travailler pendant le confinement. Quand vous regardez les résultats, vous constatez que le marché des ventes publiques n’est pas réellement impacté. Les bons objets marchent toujours. Et c’est le cas des œuvres de cette collection… 
Friday 20 November 2020 - 15:00 - Live
Paris - 10, rue Rossini - 75009
De Baecque et Associés
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