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La chauvitude à l’épreuve

Published on , by Vincent Noce

Pratiquement chaque jour, les guerres culturelles apportent leur lot d’anecdotes croustillantes, déroulant des volutes qui n’épargnent aucune sphère de la vie sociale. Le tribunal des prud’hommes du West Yorkshire a jugé que faire référence à la calvitie d’un homme pouvait être assimilé à une discrimination sexuelle. Il...

  La chauvitude à l’épreuve
 

Pratiquement chaque jour, les guerres culturelles apportent leur lot d’anecdotes croustillantes, déroulant des volutes qui n’épargnent aucune sphère de la vie sociale. Le tribunal des prud’hommes du West Yorkshire a jugé que faire référence à la calvitie d’un homme pouvait être assimilé à une discrimination sexuelle. Il avait été saisi par l’électricien d’une petite entreprise, qui s’était fait traiter de «bald cunt» («connard chauve»). Le tribunal a légitimement condamné son supérieur qui avait ainsi voulu l’humilier en faisant référence à son apparence physique. Par extraordinaire, le jugement, long de 43 pages, ne trouve rien à redire au mot cunt, qui fait explicitement référence au sexe féminin, le considérant finalement comme banal dans une entreprise. Mais il a poussé le raisonnement bien plus loin. Les trois juges citent leur expérience personnelle pour affirmer que la calvitie est une caractéristique masculine. Fort de cet argument à la validité statistique plutôt douteuse, ils ajoutent l’insulte à l’ignorance en comparant cette situation à celle d’une employée à laquelle son patron avait lancé: «Ouh là ! les gros nichons !». «Il y a beaucoup plus de chance qu’une personne qui se voit infliger un tel commentaire soit une femme», raisonnent doctement les magistrats, avant de pousser le parallèle : «Il y a beaucoup plus de chance» qu’une personne se faisant traiter de chauve «soit un homme».

Vers 400, Synésios de Cyrène crut bon de prendre la plume pour faire l’éloge de la calvitie comme qualité morale et militaire

L’électricien aurait donc bien été victime d’un harcèlement à caractère sexuel. Les femmes, qui ont encore tant de mal à faire reconnaître leur droit au respect de leur corps et à la dignité, apprécieront la grossièreté de la comparaison. Dans un pays où, sur une chaîne du service public, Stéphane Bern peut se permettre de dire d’une chanteuse «quand on a un fessier pareil, il faut le montrer», où Ségolène Royal a été accueillie à la chambre par un tonitruant «à poil !» et où les députés ont coutume d’interpeller leurs collègues à propos de leur culotte, rien ne saurait nous étonner. La nudité du crâne n’a pourtant pas toujours été motif d’opprobre. Ce serait plutôt le contraire aujourd’hui, avec l’exemple donné par tant de sportifs et de vedettes. Dans une étude d’anthropologie datant de 1915, on pouvait lire : «On voit chaque jour des hommes aussi chauves qu’on peut l’être porteurs d’une grande et belle barbe dont le contraste avec un crâne absolument nu est des plus frappants», une remarque qui pourrait être reprise aujourd’hui dans n’importe quel restaurant à la mode ou boîte de nuit. Certes, Aristote voyait dans la calvitie le symptôme de ceux ayant trop goûté des plaisirs de la chair, et les Romains l’ont longtemps assimilée à une perte de virilité. César n’était pas fier de la sienne. Suétone raconte qu’il ramenait ses cheveux vers l’avant pour la dissimuler. Des historiens pensent que la couronne de lauriers des empereurs était placée au service de la même cause. Domitien voulut interdire d’insulter un chauve. Si bien que, dans une réplique rhétorique à l’éloge de la chevelure de Chrysostome, vers 400, Synésios de Cyrène crut bon de prendre la plume pour faire l’éloge de la calvitie comme qualité morale et militaire. Il rejoignait ainsi la Grèce ancienne, où les grands philosophes apparaissaient tous chauves.Platon considérait que la calvitie, source d’autorité et de beauté, rapprochait de la divinité. Comme nous le rappelle Bertrand Lançon, émérite trichologue, auteur de Poil et pouvoir (éditions Arkhê), aux yeux du philosophe, la chevelure est la parure des idiots, des adultérins et des efféminés. Et si les femmes sont rarement chauves, c’est qu’elles se rapprochent des animaux et n’ont pas accès aux idées. Il fallait bien que les préjugés reprennent du poil de la bête.

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