La chasse aux sorcières est ouverte

On 27 October 2017, by Anne Doridou-Heim

Mais aux enchères, n’ayez crainte de subir la question ou l’épreuve du feu… Descente dans les tréfonds d’un antre magique pour tordre le cou à quelques idées reçues. Maléfique.

École autrichienne du XVIIIe siècle,  Scène de sorcellerie et de magie noire, plume et encre brune, lavis gris, 62,5 x 38,5 cm. Paris, Drouot, 16 décembre 2015.
Jean-Marc Delvaux OVV. Cabinet de Bayser.

Adjugé : 13 772 €

Le 28 avril 2107, la dispersion à Drouot de la bibliothèque d’Éric Gruaz, chez Binoche et Giquello et de Baecque & Associés, nous plongeait dans le chaudron de la sorcellerie française des siècles passés. Frissons garantis, notamment lorsque l’on croisait par une nuit de pleine lune le chemin de «trois filles possédées és païs de Flandre», dont l’une, Marie de Sains, se proclamait «princesse de la magie»… Leur histoire vécue au début du XVIIe siècle se lisait le plus sérieusement du monde  puisque bien évidemment elle était véritable , sous la plume de Jean Le Normand de Chiremont, un auteur de l’époque autoproclamé spécialiste du démon. On la découvrait ce jour-là à 990 €. Bien d’autres ouvrages étaient offerts au feu… des enchères. Ils permettaient aussi d’ouvrir les yeux sur un phénomène social qui a agité l’Occident pendant plusieurs centaines d’années, et ne l’a pas révélé sous son meilleur jour, loin s’en faut.
 

Line Vautrin (1913-1997), «Mazarine», miroir sorcière à l’encadrement en Talosel noir, années 1950-1960, diam. 43 cm. Fontainebleau, 26 mars 2016. Ose
Line Vautrin (1913-1997), «Mazarine», miroir sorcière à l’encadrement en Talosel noir, années 1950-1960, diam. 43 cm. Fontainebleau, 26 mars 2016. Osenat OVV. M. Eyraud.
Adjugé : 37 500 €

Des temps d’obscurantisme
La littérature ancienne abonde de récits de supposés cas de sorcellerie, de procès et de bûchers ; elle semble même s’en être repue. Avec complaisance, souvent. La sorcellerie diabolique liée au sabbat nocturne et à Satan est une invention purement chrétienne des XIVe et XVe siècles. Jusque-là, le catholicisme bien-pensant s’en accommodait. Changement de ton en 1326, avec la bulle Super illius specula du pape Jean XXII : sorcellerie devient synonyme d’hérésie. Une thèse qui va avoir une longue vie et conduira à la rédemption par le feu des générations de pauvres hères et de jeunes filles dont le seul tort, souvent, aura été d’avoir les hormones en émoi. Elle s’est enracinée d’autant plus facilement qu’elle est née dans un contexte de fléaux comme rarement l’Occident en avait connus : peste noire, guerre de Cent Ans, Grand Schisme, guerres de religion. Il était aisé de voir dans toutes ces calamités la main du diable. Mais le diable, malgré ses immenses pouvoirs, ne peut accomplir seul toutes ces tragédies et a donc recours à des aides consentants, ses fameux suppôts. La peur se répand dans les campagnes. Dans son Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons ou il est amplement traicté des sorciers & de la sorcellerie, un ouvrage qu’il qualifie lui-même d’«utile et nécessaire», Pierre de Lancre, écrivain du XVIIe siècle également, relate de nombreux procès en sorcellerie menés en Espagne, dans le «noble but» d’aider les inquisiteurs français dans leurs démarches. Un exemplaire de ce livre, parmi les plus recherchés dans le genre, appartenait à la bibliothèque Gruaz. Il y a été disputé jusqu’à 6 311 €. Celui d’Henry Boguet, dont une édition parue en 1603 était adjugée 2 700 € chez Ader le 7 avril 2016, détaille pour sa part les scènes d’accouplement du démon avec une femme, la «métamorphose d’homme en beste», donnant également des conseils aux juges  sous la forme de 71 articles  pour bien libérer un sorcier de ses démons. On évitera ici de détailler les séances… L’ouvrage bénéficia d’une dizaine de rééditions en sept années seulement : c’est dire le succès populaire du sujet en ce siècle qui pourtant verra également la genèse du Discours de la méthode de Descartes (1637). Pour autant, il faudra encore attendre de longues années, puisque Jules Michelet sera le premier à réhabiliter la créature honnie en 1862, dans un essai simplement titré La Sorcière. Son personnage principal, qui choisit de vivre en marge de la société et de la religion, est présenté comme novateur, féministe et révolté par son destin social. Il explique très clairement que c’est de la misère et de la souffrance du peuple que la sorcellerie tire son origine. Cet essai ayant connu un grand succès et de nombreuses éditions, il est donc aisé de s’en procurer aujourd’hui un exemplaire pour quelques centaines d’euros. L’ambiance est toute différente sur les panneaux de Cornelis Saftelven (1607-1681). Si ses scènes de sabbat représentent sa contribution la plus personnelle à la peinture hollandaise du XVIIe siècle, elles surfent aussi sur la vague facile de la chasse aux sorcières, et donnèrent à leur auteur une véritable notoriété.

 

Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traicté des sorciers & de la sorcellerie…,Paris, Nicolas B
Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, où il est amplement traicté des sorciers & de la sorcellerie…,
Paris, Nicolas Buon, 1612, un volume in-4°, reliure en veau brun. Paris, Drouot, 28 avril 2017. Binoche et Giquello OVV, de Baecque & Associés OVV. M. Ajasse.

Adjugé : 6 311 €
Jean Bodin (1529-1596), De la démonomanie des sorciers, Paris, Jacques du Puys, 1587, in-4°, demi-reliure ancienne, 7e édition, seule complète.Paris,
Jean Bodin (1529-1596), De la démonomanie des sorciers, Paris, Jacques du Puys, 1587, in-4°, demi-reliure ancienne, 7e édition, seule complète.
Paris, Drouot, 17 juin 2013. Audap-Mirabaud OVV. M. Galantaris.

Adjugé : 1 717 €

































 

une date  22 février 1680
Ce jour-là, la Voisin est brûlée vive en place de Grève, en guise de clôture de la sinistre affaire des poisons, marquant la date de la dernière condamnation au bûcher pour une femme en France.


Ailleurs, le regard est autre
Si dans nos sociétés occidentales la sorcellerie se conjugue souvent au féminin, véhiculant une image hostile et menaçante, chez les peuples premiers d’Amérique, d’Afrique et d’Océanie, c’est l’homme qui en est au cœur, son impact étant aussi tout autre auprès des populations. Il inspire à la fois crainte et respect, parfois même vénération. Le chamane était et demeure un personnage central des cultures primitives. Nombre des artefacts qu’elles ont produits l’ont été pour être utilisés lors de cérémonies rituelles liées à la lutte contre la sorcellerie. Dans chaque vente d’arts premiers, on peut trouver un ou plusieurs masques, statuettes et fétiches dévolus à cet effet. Le fétiche à clous nkondi du Congo en est un exemple frappant. Sculpté dans du bois, il était à chaque sortie officielle recouvert de clous, ou de lames en fer, censés agir pour annuler les effets d’un maléfice. Un bel exemplaire s’échangeait à 50 000 € le 16 juin 2010, chez Ferri & Associés. Pour le peuple Bambana du Mali, le culte du Kono est essentiel. Il favorise les récoltes, la fécondité et protège contre les mauvais sorts. Les sculptures zoomorphes Boli avec leur aspect inquiétant  qui ne manqua pas de fasciner les surréalistes  y participent. Les Indiens d’Amérique du Nord ont aussi leurs sorciers aux pouvoirs immenses. Le 9 décembre 2011, la maison Binoche et Giquello vendait 8 750 € une coiffe de sorcier de la tribu Cree du clan du bison. Crins de cheval, plumes de corneille et d’oie cendrée, corne de bison, tête de colvert, sabots de cerf de Virginie et serre d’aigle l’ornaient, comme autant de fétiches rassemblés pour donner toute leur puissance à l’homme qui la portait. Six mois par an, chez les Hopi et les Zuni d’Arizona et du Nouveau-Mexique, lors de fêtes rituelles, les esprits bienfaisants ou malfaisants, les «kachinas», s’incarnent dans des danseurs. Des poupées les représentant et portant leurs noms sont offertes aux enfants, pour qu’ils se familiarisent avec le monde de l’au-delà. Les exemples pourraient se multiplier comme par magie…

 

Probablement Berry, XIXe siècle. Fauteuil de sorcier en bois d’essences diverses, à décor sculpté polychrome de serpents, dragons aux serres d’aigle,
Probablement Berry, XIXe siècle. Fauteuil de sorcier en bois d’essences diverses, à décor sculpté polychrome de serpents, dragons aux serres d’aigle, têtes de loup et de chien, glands et feuilles de chêne, h. 98,5 cm.
Paris, Drouot, 6 mai 2011. Ferri & Associés OVV.

Adjugé : 13 200 €
Cornelis Saftleven (1607-1681), Scène de sorcellerie, panneau de chêne, 58,5 x 84 cm.Paris, Drouot, 12 juin 2015. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Mill
Cornelis Saftleven (1607-1681), Scène de sorcellerie, panneau de chêne, 58,5 x 84 cm.
Paris, Drouot, 12 juin 2015. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Millet.

Adjugé : 27 048 €


Miroir, mon beau miroir
Au jeu de savoir «qui est la plus belle ?», Line Vautrin l’emporte haut la main avec sa collection de miroirs sorcière à l’encadrement en «Talosel». Pas de bave de crapaud, de peau de serpent, ni de poudre de scorpion dans cette nouvelle recette ! Le mythe de la sorcière maléfique n’est pourtant pas près de s’éteindre, Walt Disney l’a revigoré avec Blanche-Neige et les sept nains, son premier long-métrage d’animation sorti le 21 décembre 1937, et tout récemment encore avec le succès de Raiponce, un conte librement interprété de celui écrit par les frères Grimm en 1812. Sans parler du succès planétaire de la saga Harry Potter. Mardi 31 octobre dans la soirée, des ribambelles de sorciers et sorcières en herbe vont déferler dans les rues et frapper aux portes pour réclamer des friandises. Ouvrez-leur sans crainte !

 

Kachina hilili zuni, Arizona, États-Unis, vers 1920-1930, h. 35 cm. Paris, Drouot, 1er mars 2013.Binoche et Giquello OVV. M. Lacoste. Adjugé : 7 200 €
Kachina hilili zuni, Arizona, États-Unis, vers 1920-1930, h. 35 cm. Paris, Drouot, 1er mars 2013.
Binoche et Giquello OVV. M. Lacoste.

Adjugé : 7 200 €
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