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La cartographie des objets africains dans les musées de France

Published on , by Stéphanie Pioda

Porté par Claire Bosc-Tiessé, ce projet vise à identifier les collections d’objets africains et océaniens dans nos musées. Sans rapport avec les débats sur les restitutions, il ambitionne de leur redonner une histoire, pour certains sortis de l’oubli.

Tunique talismanique, XIXe siècle, musée de Bourbonne-les-Bains. © Musée de Bourbonne-les-Bains... La cartographie des objets africains dans les musées de France
Tunique talismanique, XIXe siècle, musée de Bourbonne-les-Bains.
© Musée de Bourbonne-les-Bains

L’ambition de Claire Bosc-Tiessé relève presque de la saine obsession : redonner une historicité à des objets d’art africains qui ont longtemps été enfermés dans une vision simplificatrice, comme l’explique la directrice de recherche au CNRS et conseillère scientifique à l’Institut national d’histoire de l’art (INHA) : « Avant le XIXe siècle, on présente toujours l’Afrique avec ces rois qui gardent les sources de l’or, puis, à la fin du XIXe siècle, face aux objets, on parle d’une Afrique des ethnies. » Après le fantasme, la colonisation est passée par là, et les objets flottent pour la plupart hors du temps et de leur contexte d’origine. L’histoire de l’art du continent s’écrit, peu à peu. L’enjeu de la démarche de Claire Bosc-Tiessé est pluriel, à la croisée de l’histoire, de l’histoire de l’art, de l’anthropologie, mais aussi de la politique et des relations internationales. En 2007, le président Nicolas Sarkozy déclarait dans son discours de Dakar que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire ». Au-delà de la déflagration d’une telle déclaration, se pose la question de la notion d’histoire telle qu’elle est pratiquée en Europe, et de notre rapport au temps. « Vouloir retrouver une trace dans un temps long est peut-être une idée occidentale du XXIe siècle », pose Claire Bosc-Tiessé, et conserver des créations comme témoins d’un patrimoine historique jalonnant une chronologie linéaire n’est pas partagé par tous. Aborder l’historicité de ces objets impose de faire un pas de côté pour éviter certains biais et écueils, tout en inventant une autre méthodologie pour les interroger, en croisant les disciplines et les approches. « Les objets parlent si on peut les comparer les uns aux autres ou si l’on a un autre type de documentation à confronter. »
 

Sapis (peuples), salière luso-africaine, XVIe siècle, ivoire d’éléphant, 22,9 x 12 cm, musée Saint-Remi, Reims. © Christian Devleeschauwer
Sapis (peuples), salière luso-africaine, XVIe siècle, ivoire d’éléphant, 22,9 12 cm, musée Saint-Remi, Reims.
© Christian Devleeschauwer

Retracer l’histoire des objets
Et il suffit de plonger dans certains musées pour découvrir à quel point certains sont inventoriés de façon sommaire ou erronée, comme c’est le cas pour « ce masque retrouvé dans un cabinet à Versailles », détaille-t-elle dans l’un des épisodes du podcast de l’INHA, “La recherche à l’œuvre”. « On sait qu’il arrive en France entre 1750 et 1780 et à l’époque, il est étiqueté comme appartenant à la Louisiane. Il s’agit d’un masque tressé de forme triangulaire avec deux cornes d’animaux sur les côtés, conservé au musée de l’Homme dans la catégorie “Arts d’Amérique”. Or, le chercheur Peter Mark les a comparés à des masques de Casamance, au sud du Sénégal, et a découvert des prières en arabe à l’intérieur de l’objet. Il était donc impossible que ce masque provienne d’Amérique. » Il est vrai que les traces écrites, sur lesquelles les historiens s’appuient pour écrire l’histoire, sont rares avant le XIXe siècle en Afrique. On en retrouve dans les régions où l’islam se développe, mais aussi au royaume du Congo, où les élites apprennent le portugais au XVIIe siècle, ou en Éthiopie, avec des témoignages existant depuis l’Antiquité, avec une seule rupture entre le VIIe et le XIIe siècle. Mais, comme l’éclaire cette spécialiste de l’Éthiopie chrétienne du XIIIe au XVIIIe siècle, qui a une connaissance intime du terrain : « De fait, je dispose de documents écrits par les Éthiopiens depuis le XIIe siècle, donc contemporains des objets que j’étudie, mais nous sommes dans un contexte de littératie restreinte, c’est-à-dire qu’ils me permettent de connaître la société, les mentalités, mais ils ne parlent jamais des objets directement ou presque. Je cite souvent l’exemple de mon sujet de thèse sur les peintures murales des églises des XVIIe et XVIIIe siècles du lac Tana : c’est en travaillant sur des donations foncières que j’ai pu comprendre les relations entre les élites et les personnes locales et, petit à petit, faire des liens entre les choses. C’est seulement en tirant des fils spécifiques à chaque contexte que l’historien de l’art peut tracer les cercles concentriques qui le rapprochent de l’œuvre. » Comme elle l’écrivait en 2015 dans la revue Perspective, dans l’article intitulé « L’histoire aux oubliettes ? » : « Devant cette difficulté, l’histoire des collections, l’analyse historiographique des disciplines et des institutions qui sélectionnent et interprètent des objets, les études sur le patrimoine puis sur les phénomènes de patrimonialisation prennent le pas sur l’histoire de l’art. Ces approches sont essentielles pour avoir conscience ne serait-ce que partiellement de la manière dont les objets sont parvenus jusqu’à nous, dans quels contextes, à travers quels présupposés, mais insuffisantes pour l’histoire des objets dont elles s’éloignent et ne peuvent en être le point de départ et d’arrivée. » On passe de l’autre côté de la Méditerranée donc, pour explorer le parcours des collections. Dans ce contexte et forte de cette approche, Claire Bosc-Tiessé a rejoint le département des Études et de la Recherche à l’INHA pour le domaine Histoire de l’art du XIVe-XIXe siècle, en septembre 2017. Depuis, le projet de cartographie intitulé « Le monde en musée », qui était censé répertorier les collections d’art africain dans les musées français, s’est ouvert à l’Océanie du fait de la collaboration avec le musée d’Angoulême. Cette base de données colossale se veut être un outil mis à la disposition des chercheurs, un point de départ. À ce jour, ont été listés deux cent dix-huit musées pour l’Afrique et environ cent cinquante mille objets (dont la moitié pour le musée du quai Branly). On peut y circuler à partir du nom de musée –même ceux qui n’existent plus comme le musée Guimet de Lyon, dont les collections ont intégré le musée des Confluences –, d’une ville, d’un pays, d’une ethnie… « Mon objectif n’est pas de faire une histoire des provenances, mais d’atteindre une histoire des sociétés africaines, en donnant aux chercheurs spécialistes les moyens de le faire. » Un travail d’enquête pour explorer les collections qui ne sont pas inventoriées.
 

Tsonga (ethnie), deux appuis-tête pour un couple, Reims, musée Saint-Remi.
Tsonga (ethnie), deux appuis-tête pour un couple, Reims, musée Saint-Remi.

La cartographie, une source d’informations unique
On y apprend qu’au musée du Périgord à Périgueux, le fonds africain est constitué de plusieurs sources, dont la collection personnelle de Maurice Féaux, ancien conservateur du musée, ou d’un colonial qui était en poste en Côte d’Ivoire et au Congo ; ou qu’au musée Rignault de Saint-Cirq-Lapopie, le collectionneur Joseph Rignault (1874-1962), proche d’André Breton, partageait avec les amateurs de la première moitié du XXe siècle un goût commun (figure de reliquaire kota, masque sénoufo, statue baoulé, etc.), comme on le retrouve dans les collections de Paul Guillaume, du docteur Maurice Girardin ou aujourd’hui la collection Cligman, désormais au musée de l’abbaye de Fontevraud. Des découvertes ont été également faites. « À Reims, les conservateurs présentaient en 2021 une collection méconnue dans l’exposition “Reims-Afrique. Histoires d’objets entre deux continents”. Ils ont retrouvé dans les réserves une “salière” en ivoire des côtes du Golfe de Guinée, fabriquée au XVIe siècle et propriété de la ville depuis la fin du XVIIIe siècle. Elle a d’abord été considérée comme un objet indien avant qu’on lui reconnaisse son origine africaine, rejoignant ainsi le corpus connu des ivoires dits “afro-portugais” ou “luso-africains”. » Et puis, il y a Bourbonne-les-Bains et son musée municipal. « Ernest Noirot (1851-1913), maire de la ville à la fin de sa vie, a accompagné en 1881 le docteur Jean-Marie Bayol au Fouta-Djalon (Guinée actuelle) et au Bambouk (Sénégal et Mali actuels) dans une mission d’exploration. La responsable du musée m’a envoyé des photos d’objets auxquels je ne m’intéressais pas au départ : une tunique apotropaïque avec des sachets cousus et des tablettes coraniques. En en parlant avec un collègue du Metropolitan Museum of Art de New York, nous avons pu faire le lien avec d’autres tuniques du musée du quai Branly -Jacques Chirac, alors exposées à New York. Quant aux tablettes coraniques, je les ai montrées à un jeune docteur qui a pu déchiffrer le texte qui stipule que la tablette avait été donnée par une personne lambda à la personne qui l’avait donnée au musée. » Autant de manières de faire parler les objets.

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